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RENCONTRES SUR L'UTOPIE
RÉUNION DU 20 MAI 2003
15h30-20h
2 Avenue de l'Observatoire, Paris 6è
Trois
scénarios Introduction Premier
scénario : poursuite et renforcement de
la nouvelle économie Dans la ligne du
progrès historique Le problème des
inégalités Les exigences et les
risques Deuxième
scénario : un capitalisme à visage
humain Une mise en
perspective La recherche du point
d'équilibre Un nouveau
capitalisme Une politique sociale
exigeante Une voie
étroite Troisième
scénario : Esquisse d'une
véritable alternative au
capitalisme Remarques
terminales
Plan
:
Introduction
Parler du futur du capitalisme, c'est lui supposer de grandes chances d'être présent dans les décennies à venir. Effectivement, on ne voit pas dans l'immédiat de système alternatif crédible à lui substituer. Il n'en est pas pour autant à l'abri de critiques ni de grands changements.
Comment se présentera ce capitalisme ? Quels en sont les traits les plus probables, et en même temps les plus souhaitables ? Et comment contribuer au mieux à la réflexion sur ces sujets et aux choix à faire ? Telles sont les questions qui se posent.
Les sociétés modernes sont des sociétés individualistes. Des personnes autonomes les composent. Elles se veulent démocratiques, gouvernées par l'ensemble du peuple en fonction des intérêts de tous. Les valeurs fondamentales sont celles qui s'attachent aux aspirations et au droit des personnes. A leur service, le système économique est fait de la libre activité des personnes comme producteurs, consommateurs et épargnants, passant entre elles des contrats qui ont à être respectés et disposant de sécurité.
Dans ces sociétés, il y a place néanmoins pour des objectifs communs. Ceux-ci peuvent inclure le soutien du groupe national des citoyens, ainsi que la défense des droits et possibilités de chacun. Ce qui signifie qu'il y a place pour une "économie sociale", pour l'affirmation de liens de solidarité entre les citoyens et pour une responsabilité collective à l'égard des droits de chacun. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, la simultanéité de ces deux caractères des sociétés individualistes n'est toutefois pas toujours reconnue.
Le futur de cette société où nous vivons et dont nous chérissons les principes, même si nous n'en apprécions que médiocrement certaines des réalisations, est très ouvert. Trois scénarios des transformations de son système économique peuvent être dressés.
Tout d'abord, sous l'effet de la poursuite d'un progrès technique rapide, celui de l'extension du modèle américain de la "nouvelle économie" et de l'ouverture généralisée. La présentation de ce scénario suppose que le ralentissement des premières années du XXIe siècle ne s'accentue pas, et que les réformes entreprises pour corriger certaines des dérives récemment apparues aient bien les effets attendus. Un deuxième scénario, qui tient compte notamment de chocs économiques et politiques en cours ou à prévoir, est celui d'une inflexion du modèle actuel dans un sens que l'on peut dire "humaniste", souvent recommandé en Europe, tenant un plus grand compte des problèmes et besoins spécifiques des populations, y compris celles des pays les moins favorisés. Enfin, un troisième scénario tente de décrire ce que pourrait être un jour une véritable alternative au capitalisme. Le succès de celui-ci conduit à des disparités marquées. A sa place, un système de distribution et d'abondance peut se concevoir, qui verrait les individus ne plus être guidés par le principe d'intérêt. Répondant à des aspirations anciennes et à un désir de sagesse, il pose cependant des problèmes redoutables lui donnant un caractère utopique marqué. Aucune place en revanche n'est faite au socialisme tel qu'on l'a connu en doctrine ou en pratique au cours des deux siècles passés et dont on peut penser qu'il n'a plus guère qu'un intérêt historique.
Le critère devant permettre de départager ces scénarios est leur succès à moyen ou long terme. Le bon système est celui qui gagne, tirant parti de facteurs favorables et surmontant ses difficultés et handicaps. Cette vue optimiste de l'évolution est un résultat de la confrontation dont la théorie et l'expérience marxistes ont été l'occasion. Le socialisme devait remplacer le capitalisme parce que, face à ce dernier, empêtré dans ses propres contradictions, sa prétention était d'aller dans le sens de l'histoire. Mais celle-ci est allée dans l'autre sens. Le capitalisme a gagné parce qu'il a démontré assurer un revenu plus élevé aux populations, et ce résultat a été obtenu parce qu'il avait à son fondement les aspirations et actions de chacun. Le socialisme sans doute répond aussi à des aspirations profondes dont l'influence reste sensible ; mais il a déçu dans la mesure où la mise en uvre de ses préceptes a entraîné nombre de conséquences pernicieuses allant à l'encontre de ses objectifs essentiels.
Des scénarios distingués ici, on peut penser de la même façon que l'emportera celui qui répondra le mieux au désir de chacun de se sentir libre et de voir ses aspirations satisfaites. Sans doute, l'un de ces scénarios apparaît-il a priori préférable. Mais pour l'emporter, ici ou ailleurs, il dervra être le meilleur, le mieux présenté et le mieux défendu.
Premier scénario. Poursuite et renforcement de la "nouvelle économie"
On appelle nouvelle économie un ensemble de traits marqués (1) par l'apparition de nouvelles technologies, notamment de l'information et de la communication, et de nouveaux biens et services liés à ces technologies ; (2) par l'incorporation de ces nouvelles technologies dans les processus de production de l'ensemble des biens et services ; (3) et par la réorganisation des entreprises autour de formes plus flexibles, caractérisées notamment par des modifications de la nature des rémunérations et l'extension du rôle des bourses et du pouvoir financier . A quoi il faut ajouter le mouvement dit de "dérégulation" et la poursuite du processus de libéralisation et de multiplication des échanges de toute nature décrit sous le nom de "mondialisation".
Les origines de cette nouvelle économie remontent au début des années 80, mais elle n'a été pleinement constituée que dans les années 90. Elle est apparue aux Etats-Unis où elle s'est traduite par dix années de croissance forte et ininterrompue (1991-2001). Mais elle a vu aussi, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, et dans une moindre mesure ailleurs, un renforcement marqué des inégalités. Aux Etats-Unis, cette inégalité a résulté d'une forte diminution des emplois ouvriers qualifiés et bien payés dans les industries dites traditionnelles ; de la multiplication d'emplois de services dont beaucoup relativement mal payés et souvent précaires ; et d'un accroissement très marqué des revenus du capital et des rémunérations des dirigeants lié en particulier à la distribution de stocks-options et à la hausse quasi-ininterrompue de la bourse jusqu'au début de 2000. L'ont accompagnée l'accroissement des opérations de fusions-absorptions marquées par l'importance du rôle joué par les financiers et juristes, et la vigueur de l'innovation et de l'effort de recherche, d'où une rapide croissance de la productivité et, pour les entreprises, un profit élevé pendant les premiers temps de l'innovation suscitant le besoin d'un renforcement des droits de la propriété intellectuelle. On a prétendu que depuis 1995, la réduction des rémunérations de la fraction de la population la moins favorisée s'était arrêtée et qu'avait cessé l'accroissement des inégalités , mais les preuves statistiques en manquent encore.
En Europe continentale, il y a eu de la même façon un accroissement des inégalités, mais nettement moins marqué, lié à l'augmentation du chômage beaucoup plus qu'à l'accroissement de l'écart des rémunérations.
Ce qu'il y a de frappant dans cette nouvelle économie est d'abord le changement du type et du lieu des entreprises les plus performantes. Aujourd'hui, "la Silicon Valley supplante le modèle japonais" . Le retour en force des Etats-Unis a pris place en un temps où la Chine et dans une moindre mesure l'Inde connaissent un progrès économique rapide, mais où beaucoup de pays - les "tigres asiatiques", le Mexique, le Brésil, la Russie, l'Argentine - ont été tour à tour secoués par des crises financières brutales, tandis que l'Europe n'a connu de vraie phase de prospérité que dans les dernières années du siècle et que le Japon semble ne plus en avoir pour l'instant.
L'opinion commune tend à être aujourd'hui que cette nouvelle économie a contribué "à l'accélération de la croissance et à la stabilité des prix", sans qu'on puisse dire encore si elle a vraiment introduit une très longue période de croissance. La période ininterrompue de prospérité aux Etats-Unis a effectivement duré longtemps, mais le retournement actuel ne permet pas de parler de disparition des cycles économiques. Le nouveau système n'est pas parvenu "à assurer durablement sa régulation" . La globalisation financière entraîne des accidents disparates et récurrents, plus ou moins bien pris en compte dans le cas des Etats-Unis, assez mal dans le cas de l'Asie, de l'Amérique latine et du reste du monde, et appelant au jugement général de sérieuses réformes . La supposition faite dans ce scénario est qu'au cours des années à venir il sera possible de corriger les plus graves conséquences de ces déséquilibres et que la crise mondiale ne s'aggravera pas.
Dans la ligne du progrès historique
On voit bien qu'en profitant à la partie la plus aisée de la population, le capitalisme "patrimonial" et les baisses d'impôts de la présidence Reagan ou d'aujourd'hui permettent une forte demande pour les produits nouveaux et favorisent la croissance. Historiquement, c'est bien ainsi que le capitalisme a permis le démarrage économique en Occident. L'apparition de nouveaux besoins et de nouveaux produits et services continue à entretenir sa marche. La demande de produits de luxe originaires pour certains d'outremer, d'abord par les classes favorisées, suivies peu à peu de toutes les autres, a stimulé ce mouvement. "Le futile précède l'utile" a dit un historien de l'économie . Alfred Sauvy avait analysé ce phénomène en montrant qu'un prélèvement de ressources par les classes favorisées augmentait le niveau de ce qu'il appelait "l'optimum de population", c'est-à-dire l'emploi , même si c'était au prix d'une baisse initiale du revenu individuel.
C'est pourquoi, sauf accident grave, on peut penser que ne s'interrompra pas durablement le mouvement commencé à la fin des années 80 et dont les fruits ont été la vigueur de la croissance des Etats-Unis et l'écart grandissant les séparant de l'Europe et du Japon. Tout semble montrer que cet écart ne se comble nullement pour l'instant. Les Etats-Unis restent largement en tête en matière d'innovation scientifique et technique dans presque tous les domaines. Le rendement des capitaux investis dans des activités de production y est pour l'instant supérieur à ce qu'il est ailleurs, et la crise boursière et le ralentissement de l'économie commencés au début de 2000 y sont même jusqu'à présent moins marqués que sur le continent européen. Peut-être l'écart entre les Etats-Unis et ses différents partenaires se réduira-t-il ultérieurement, comme ça a été le cas dans les années de l'après-guerre, mais il se pourrait que ce ne soit qu'au prix d'une nouvelle imitation de son exemple.
Si l'on développe ce scénario, on attendra qu'en dépit des protestations et déclarations l'exemple américain continue à faire école. D'où l'effort auquel on assiste un peu partout pour réduire les dépenses publiques, en particulier celles à caractère social, moderniser les législations en achevant l'ouverture généralisée, démanteler de multiples régulations et protections plus ou moins cachées, réorganiser constamment les entreprises pour les garder concurrentielles et favoriser, ne serait-ce que pour les retenir chez soi, l'enrichissement des personnes et des entreprises. La supposition bien sûr est que le ralentissement des dernières années ne se transforme pas en une crise majeure imposant des réajustements plus douloureux que ceux intervenus jusqu'ici.
A terme, cet effort pourrait n'être pas défavorable aux espoirs du grand nombre de voir sa situation s'améliorer. C'est en tout cas ce que les intéressés eux-mêmes semblent comprendre en "votant avec leurs pieds". Les candidats à l'émigration de tous pays ne cherchent-ils pas aujourd'hui à se rendre avant tout aux Etats-Unis, ou à défaut en Grande Bretagne dont le système économique tend à se rapprocher de celui des cousins américains, alors que, paradoxalement, l'entrée dans les pays se piquant volontiers de leur politique sociale n'est souvent perçue que comme une étape provisoire ? On n'oubliera pas à ce propos que n'a nullement disparu le chapitre de la politique américaine des années 60 visant à mieux assurer l'"inclusion" dans la société de groupes sociaux et ethniques défavorisés (là où en Europe, au même propos, le langage convenu est l'"exclusion" dont ces groupes seraient victimes). A travers l'affirmative action, même si elle a ses limites, les membres de ces groupes bénéficient de discriminations positives dans de multiples domaines, y compris l'admission dans les meilleures universités. Si le capitalisme américain conduit à beaucoup d'inégalités, il n'en est pas moins un système où tous ou à peu près ont toujours leur chance.
Le problème des inégalités
La question à ce propos est pourquoi, au cours de la longue période qui va des années 30 aux années 70, ce mouvement inégalitaire a été apparemment interrompu. La réponse est peut-être que ce sont seulement les périodes de grandes crises, de guerres, de reconstruction et de satisfaction de besoins longtemps accumulés qui voient l'inégalité diminuer . Au cours des années 1920 déjà, selon J.K. Galbraith, la croissance des salaires n'avait pas suivi la croissance économique, et il y voyait une des causes sous-jacentes de la grande crise de 1929. Une théorisation de cette évolution a été donnée par la loi dite de Kuznets, du nom d'un statisticien américain pour qui une première période du développement économique voit les inégalités s'accroître, et une seconde, de maturité, les voit diminuer. Cette théorie aidait à faire comprendre la fréquence des plaintes et désordres dans les pays s'ouvrant au développement économique.
L'accroissement des inégalités à la fin du XXe siècle est très sensible : de 1967 à 1998, les 40% les plus pauvres des ménages américains ont vu leur revenu tomber de14,8 à 12,6% de l'ensemble, celui des 10% les plus riches monter de non moins de 43,8 à 49,2% du même ensemble. L'indice de concentration du revenu des ménages n'a cessé de s'accroître pendant toute cette période . Il faudrait donc comprendre qu'après les "30 glorieuses" (les "golden years" en langue anglaise), la fin approximative du retard accumulé de l'équipement des ménages en logements, appareils électroménagers, dépenses de culture et d'éducation, et une longue période de ralentissement, un nouveau cycle de progrès technique et de variations de l'inégalité s'est ouvert . A nouveau le dynamisme de l'économie est lié à l'offre de nouveaux produits et à la consommation des plus riches. La mondialisation et les contrats de sous-traitance et d'assemblage conclus entre firmes dominantes et pays émergents entraînent la réduction du personnel ouvrier des pays favorisés et la baisse de leur rémunération.
La nécessité que ce mouvement se poursuive, affectant plus complètement l'Europe et le reste du monde, et imposant l'apparition de nouveaux types de services pas forcément bien payés, serait liée au risque de ralentissement menaçant toujours la société capitaliste. En dépit de l'extraordinaire accroissement de richesses des deux derniers siècles, le monde actuel semble toujours proche de celui craint de longue date par les économistes. Au milieu du XIXe siècle, John Stuart Mill attendait, pas nécessairement avec inquiétude, la baisse du taux des profits conduisant à l'"état stationnaire". Au milieu du XXe la vue conventionnelle à laquelle dans L'ère de l'opulence (1958) Galbraith s'en prenait avec vigueur restait le risque de dépression ; aucun remède ne semblait pouvoir lui être apporté, surtout pas un soutien au revenu des moins favorisés. Or à nouveau, la tradition qu'il voulait combattre tient le haut du pavé. Comme précédemment, il est recommandé à l'Europe pour sortir de son chômage de penser efficacité. "La classe capitaliste est celle qui investit, qui innove, qui prend les risques et qui élève la croissance. Et cette croissance plus forte, la société dans son ensemble en profite, y compris les pauvres. Ils ont des miettes, dites-vous ? Soyez réaliste : ce sont des miettes certes, personne ne le nie, mais ces miettes sont supérieures à celles que reçoivent les pauvres des politiques d'aides que vous vous acharnez à maintenir en Europe" .
C'est ce qui rend plausible le scénario d'une extension graduelle de la nouvelle expérience américaine au reste du monde. Les habituelles prédictions pessimistes se révèleraient peu à peu sans fondement, ou trouveraient leur réponse. N'est-ce pas ce qui est arrivé aux prédictions formulées vers 1970 selon lesquelles les limites de la croissance seraient atteintes au plus tard dans le courant du XXIe siècle de par l'insuffisance des matières premières et de l'énergie, la croissance de la population et une pollution aux multiples aspects ? Or qu'a-t-on constaté depuis ? La production a continué à se développer, mais elle se miniaturise, devient plus économe de ressources et d'énergie, et le manque de matières premières n'est plus guère un problème. Des besoins nouveaux apparaissent entretenant le dynamisme de l'économie. La population des pays pauvres continue à augmenter mais à un rythme déjà très ralenti de par le désir universel d'amélioration des situations personnelles. Et grâce aux variations de prix et à la pression de l'opinion dans un système démocratique, l'économie de marché s'est montrée bien plus capable qu'un système planifié de s'adapter et de réduire peu à peu la plupart des pollutions - même si à chaque moment il en subsiste toujours faisant problème.
Les exigences et les risques
Le fonctionnement de ce système n'en a pas moins des exigences qui ont à être maintenues et renforcées face à des perversions et corruptions menaçantes. Le danger de corruption est celui d'un acheteur, vendeur ou détenteur d'un pouvoir administratif ou politique ou d'une information non encore diffusée, et qui en dispose pour son intérêt personnel au détriment de l'organisation qu'il représente. Le danger de perversion vient du dévoiement d'un objectif résultant d'idées préconçues étrangères à l'objet visé, ou des singularités d'un agencement. Or le risque de ces perversions et corruptions, s'il n'est pas plus grand dans le système capitaliste que dans un autre, le menace particulièrement : l'autonomie des individus impose des règles rigoureuses.
Le système capitaliste demande à fonctionner dans de strictes conditions de clarté et de légalité qui ne sont pas toujours remplies. Des normes de comportement et de contrôle sont indispensables, des sanctions et corrections rapides nécessaires en cas de transgression. Le capitalisme doit reposer sur la confiance, sur des transactions sincères, il suppose un haut respect de la loi et de l'ordre, ce qui peut expliquer les fondements de type religieux qui, aujourd'hui encore, paraissent ne pas être étrangers à son fonctionnement. Or il est loin d'être toujours à la hauteur de ces exigences. L'accent nouveau mis ouvertement de nos jours sur le gain et les ressorts de la cupidité ("greed"), et la distance souvent grande entre lieux où les décisions sont prises ou ressenties ne jouent pas en sa faveur. D'où le grand besoin d'une meilleure gouvernance des entreprises, des nations ou du monde, et de réformes, en matière de finance notamment, où les jeux paraissent souvent pipés.
Il n'en reste pas moins que dans un grand nombre de parties du monde, les conditions tendent à être peu à peu réunies pour que l'on assiste, dans les années à venir, à l'extension de la diffusion d'un système proche de celui de la nouvelle économie. Le relèvement du niveau d'éducation et d'information y contribue, ainsi qu'un nouveau souci des décideurs et de leurs représentants pour les conséquences de ce qu'ils entreprennent.
En limitant l'intervention des gouvernements et la spécificité des institutions des différents pays, la mondialisation favorise le capitalisme. Les unions régionales elles -mêmes, telle l'Union européenne, deviennent comme malgré elles un instrument de la diffusion de l'économie de marché pure et dure. Si bien que certains des plus enthousiastes des partisans de cette dernière ne craignent pas d'affirmer que, dans cinq cents ans, lorsqu'il s'agira d'exploiter les richesses minérales de la lune, les acteurs en seront nécessairement des entreprises privées en raison de l'impossibilité pour les gouvernements d'y trouver matière à prélever des taxes ! .
La critique la plus poussée du capitalisme, qui est aussi la plus ancienne, reste qu'il s'agit d'un système de pouvoir, de domination, le détenteur de ce pouvoir étant le propriétaire, le capitaliste, celui qui fait les "avances" de fonds, permettant à la production de commencer, se poursuivre et se transformer. Dans ce système, le propriétaire des fruits du travail n'est plus le travailleur mais l'entrepreneur, la distance étant encore plus grande lorsque, comme aujourd'hui, ce dernier n'est qu'un pouvoir financier lointain à la responsabilité limitée. Mais la réponse à cette critique demeure qu'à terme ce système est efficace, qu'il crée des richesses profitant peu à peu à tous, se conciliant ainsi avec l'intérêt individuel du travailleur - en même temps qu'il est le seul à permettre la rigueur d'une évaluation et à être doté de la rationalité correspondant au savoir auquel ont aujourd'hui atteint les hommes.
En dépit des succès qui sont les siens, et précisément à leur mesure, le capitalisme reste vulnérable. Il l'est tout d'abord lorsque, à la suite de ses succès, l'inégalité devient telle, à l'intérieur d'un pays et dans le monde, qu'elle fait perdre la mesure des choses à ses dirigeants. La considérant comme dans l'ordre, ils sont amenés à prendre de dangereuses décisions . Le système d'autre part reste vulnérable pour autant que sa marche demande régulièrement des séries d'innovations dont la venue reste imprévisible, conduisant de temps à autre, soit à une interruption majeure comme celle de la crise, de la guerre et de la reconstruction des années 30 aux années 50 et 60, soit à une accélération du rythme de ses progrès et avec elle, des tensions et inégalités qui l'accompagnent jusqu'à un éventuel point de rupture.
Deuxième scénario : un capitalisme à visage humain
Le système abordé maintenant n'a pas de véritable modèle - sauf peut-être celui des pays scandinaves, ou à un moindre degré celui ayant un moment existé dans quelques autres pays européens. Il ne lui correspond pas non plus une doctrine bien établie aidant à en préciser les exigences. Néanmoins c'est vers un système de ce genre que l'évolution a longtemps paru conduire et que continuent à tendre bien des efforts, en France et en Europe. A l'heure actuelle, il est plutôt sur la défensive, ce qui suggère non qu'il soit sans avenir, mais que reprendre des forces ne sera pas pour lui simple reconquête du terrain perdu.
L'expression "un capitalisme à visage humain" fait écho bien sûr au "socialisme à visage humain" rendu fameux en 1968 par l'éphémère "printemps de Prague". C'est ce que voulait être "l'économie sociale de marché" du chancelier Erhard dans les années 50 en Allemagne, ou encore "l'économie de marché à vocation sociale" dont on a parlé pour caractériser le modèle français . Un tel système répond à des valeurs et à des aspirations largement partagées dans nombre de pays, quoique difficiles à satisfaire.
L'objectif n'est-il pas celui d'une société d'une part efficace, tirant pleinement parti des possibilités techniques du monde moderne, et d'autre part juste, offrant à chacun ce que l'on peut tenir pour son dû ? Objectif ambigu bien sûr. Qu'est-ce que la justice, qu'est-ce que le dû de chacun, et comment arriver à le lui donner ? Objectif contradictoire aussi. Y a-t-il compatibilité entre efficacité et justice lorsque, au delà de la règle de droit de la propriété, cette dernière veut reconnaître des droits propres attachés à la personne ? N'y a-t-il pas aussi des effets pervers, c'est-à-dire des actions qui, visant un certain but, conduisent à des conséquences inverses ? Et même, en dépit d'intentions au service du grand nombre, un risque parfois d'être porté à des moyens non démocratiques ?
Aussi ces efforts ont-ils le caractère d'une utopie dans le sens tout à la fois d'une vision motrice mobilisant des énergies et d'un idéal riche en contradictions et jamais complètement atteint. Sans doute pourrait-on en dire autant de toutes les théories sociales inspirant des actions. Il n'y en a pas moins là un idéal dont on devrait pouvoir approcher si son besoin et ses difficultés sont bien pris en compte, ce qui n'est pas toujours le cas.
Une mise en perspective
Dans sa Notice autobiographique (rédigée une première fois en 1893 et corrigée peu avant sa mort en 1910) , Léon Walras raconte qu'en 1858, âgé de 24 ans, il se promenait sur les bords du gave de Pau avec son père. Celui-ci, qui avait déjà entrepris des études pionnières d'économie mathématique, lui dit qu'il y avait pour le XIXe siècle encore deux grandes tâches à accomplir, achever de créer l'histoire, et commencer de créer une science sociale. Cette conversation fit sur lui une profonde impression. Fonder cette seconde science fut l'uvre à laquelle il s'attacha et à laquelle il pensa rapidement être parvenu. Ce fut alors dit-il que "je reconnus le fait de la plus-value de la rente foncière et de la terre au fur et à mesure du développement de la population et de la richesse, et celui du maximum d'utilité à obtenir par l'adoption du régime de la libre concurrence en matière de production agricole, industrielle et commerciale, comme étant deux faits à démontrer mathématiquement, et que j'eus l'intuition d'une économie politique pure et appliquée à créer dans la forme mathématique". Il s'y s'attacha dans ses Éléments d'économie politique pure (1874) et ses écrits ultérieurs, Études d'économie sociale et Études d'économie politique appliquée.
Sa théorie du maximum d'utilité par la concurrence créatrice d'un équilibre général formulé en une série d'équations obtint peu à peu le plus grand succès, constituant la pierre angulaire, la Magna Carta de la science économique . Mais celle du besoin de nationaliser les terres en vue de socialiser la plus-value née du progrès économique, pourtant répétée tout au long de sa carrière, et qui devait en être le pendant, fut complètement ignorée, ou passa pour la fantaisie sans importance d'un homme qui, à tort ou à raison, se crut persécuté sa vie durant. Cette disparité entre les deux parties de l'uvre de Walras eut pour résultat que "la partie de la science de la richesse sociale qui traite de la répartition de cette richesse entre les individus et l'Etat et qui recourt au principe de la justice" se trouva complètement négligée.
Sans doute le point d'application de ce principe n'était-il pas très heureusement choisi : l'expérience a montré que la nationalisation des terres agricoles là où elle était pratiquée désorganisait sans rémission l'exploitation agricole, et que la plus-value des terres disparaissait avec la poursuite du progrès technique / . Mais par le même effet disparaissait la symétrie que devaient avoir les deux piliers de la science sociale.
Comme tous les économistes du XIXe siècle, Walras était obsédé par la "rente" dont bénéficiaient les propriétaires fonciers. Son explication avait l'intérêt de montrer qu'il s'agissait du monopole de ressources rares. Si la concurrence devait avoir les mérites qui lui étaient attribués, il fallait que les hommes disposent d'une égalité de condition. Ses successeurs, attentifs pour la plupart au maintien du libre échange que réclamaient les détenteurs de ressources, oublièrent peu à peu les exigences d'une concurrence parfaite.
La recherche du point d'équilibre
Si l'on retient la leçon de Walras, on se demandera de quel côté porter aujourd'hui l'effort pour atteindre une situation équilibrée. Le système répondant à cette exigence est fondé sur la concurrence, il est un capitalisme. D'où bien des impératifs souvent oubliés - pour l'essentiel, chasse aux gaspillages, à l'arbitraire et aux rentes cachées d'une économie "administrée". Mais il a aussi à combattre les effets de monopoles éventuels. Qui donc bénéficie d'un monopole ? Il ne s'agit pas seulement des entrepreneurs détenteurs de ressources rares visés par les actions anti-trust, mais aussi de tous ceux qui, disposant de ressources matérielles, financières et de connaissances, sont en mesure de passer ou ne pas passer des contrats de travail avec ceux à qui elles font défaut et que la concurrence met sur le marché du travail. Ces derniers ont besoin de protection de multiples façons. D'où la nécessité d'une politique sociale dans une économie de marché.
La libre concurrence est une méthode pour un résultat. La protection à accorder à certaines catégories d'agents n'a à être ni totale ni permanente, mais doit veiller à quelques points essentiels. Pour Proudhon - qui sans se dire jamais socialiste s'est élevé avec vigueur contre les effets de la propriété, et que Walras pour sa part a vivement combattu puisqu'il en a fait le sujet de son premier livre - la façon d'équilibrer l'avantage du capitaliste disposant d'"avances" devait être le crédit gratuit. L'objet de la politique sociale d'à peu près tous les pays est de même d'offrir aujourd'hui aux travailleurs et à toute la population une protection face aux risques de la libre concurrence. Certaines productions (notamment agricoles) ont de même à être protégées de façon plus ou moins permanente. Pour que la libre concurrence engendre un système équilibré, la puissance publique a plus à faire que son rôle traditionnel d'Etat gendarme.
Comment résumer ces tâches de la politique sociale ? Dans les dernières lignes de son ouvrage Qu'est-ce que la richesse (1999), Dominique Méda, en donne une description sommaire. En regard d'une société où l'attention ne porte que sur le niveau du produit intérieur brut et sur sa croissance, sans égard à sa distribution, trois objectifs apparaissent selon elle être ceux d'une société disposant d'une réelle richesse : "mutualiser" les risques sociaux ; promouvoir l'égalité et redistribuer l'ensemble des biens disponibles ; partager enfin les malheurs, les savoirs et les progrès.
De ces objectifs, mis sous l'invocation de la dernière partie de l'ouvrage, "Vouloir la civilisation", il est dit qu'ils sont "à contre-courant de toutes les théories individualistes" - mais aussi un peu plus loin que certains de ceux qui les mettent en avant les présentent comme tout à fait conformes à "la pensée individualiste". Comme indiqué précédemment, la pensée "individualiste" se réfère en effet au plein développement des potentialités de chacun et elle n'a pas à être interprétée d'une seule façon.
Invoquer "la poursuite de la civilisation", c'est faire référence à tout l'effort des siècles passés et d'aujourd'hui. Il s'agit d'un thème fréquemment invoqué par les économistes contemporains. "Il y a dans nos pays d'occident une attente que quelque chose soit proposé comme une uvre à faire, une certitude que la science et la technique pour autant qu'elles combattent pour les hommes peuvent assurer à tous la satisfaction des besoins fondamentaux, permettre la montée des aspirations et, parallèlement celle de la civilisation" . Notons cependant l'aspect souvent élitiste de cette volonté. C'est ce qui ressort par exemple des analyses de La civilisation des murs, titre de l'édition française d'un livre de Norbert Elias . A l'âge classique en France, celle-ci avait la forme, à travers de multiples relais, de l'imposition aux classes populaires par les classes dominantes de comportements moins grossiers. Plus près de nous, il s'agit plutôt d'un effort législatif qui, constatant les vices du système existant, a pour objectif d'endiguer peu à peu la toute puissance des propriétaires de la terre et de l'appareil de production. Dans cette optique, le capitalisme à visage humain apparaîtra moins comme type particulier de capitalisme que comme un moment de son évolution.
Reprenons successivement les deux caractères de ce capitalisme "à visage humain".
Un nouveau capitalisme
Il s'agit tout d'abord d'être un capitalisme, c'est-à-dire une économie de marché efficace, faite à la fois de grandes entreprises modernes et innovantes et d'un tissu de petites et moyennes entreprises aptes à s'adapter et à répondre aux défis d'une période en mouvement. Les unes et les autres ont à être encadrées par une action collective consciente à la fois des exigences auxquelles elle doit répondre et des perversions auxquelles elle peut conduire.
Cette première exigence signifie qu'il ne peut s'agir d'un retour à la période précédente où, en France en particulier, les entreprises publiques, et l'impulsion publique sur l'ensemble de l'activité, jouaient un rôle dominant. Les entreprises publiques à la française sont capables d'une certaine perfection technique à leur honneur ; mais elles ont à s'adapter à un cadre concurrentiel et à être contrôlées par des organismes indépendants, et non plus par l'arbitraire d'une gestion étatique à la fois changeante et peu regardante. Il n'y a plus place aujourd'hui pour une "économie mixte" comme il y a 30 ou 40 ans, reposant sur l'action d'une "administration de mission" aiguillonnant un secteur privé plus ou moins endormi. La crise de ce système est arrivée lorsque les entreprises publiques n'ont plus été en situation de coûts adaptés et que la politique industrielle de l'Etat a commencé à manquer de sens et de moyens , et que l'ouverture accrue au monde extérieur a rendu quasi obsolète toute programmation des activités sur un plan national.
Il reste néanmoins de cette époque une méfiance dans beaucoup de milieux à toute réforme pouvant apparaître comme la remise en cause d'"avantages acquis". Ces réticences, ce manque de confiance, cette crainte de souscrire à un marché de dupes, toujours présents dans les milieux de défense syndicale et dans bien d'autres environnements peuvent-ils être surmontés ? La réponse ne peut venir que de plus d'information et de plus d'honnêteté de part et d'autre. D'un côté l'on craint la "flexibilité" et tout ce qu'elle entraîne, et de l'autre on s'oppose à toutes les mesures venant au nom d'un meilleur équilibre limiter la sacro-sainte liberté de l'entreprise. A priori, on peut croire qu'une partie de ces difficultés tient à l'insuffisance de l'étude des solutions requises par des agents restant de part et d'autre insuffisamment réfléchis.
L'objectif d'un capitalisme efficace doit être complété par l'objectif politique de prise en compte de la volonté des personnes - c'est-à-dire de démocratie. La place tenue par l'Etat dans la construction de l'identité nationale de beaucoup de pays, en particulier en Europe, et notablement en France, a affecté la façon dont est comprise la souveraineté du peuple. Mais cette attente de l'action de l'Etat n'entraîne-t-elle pas un risque que soient mal perçues les implications de l'idée même de démocratie ?
L'esprit de la démocratie est que chaque groupe se gouverne lui-même et que les décisions intéressant chacun soient prises le plus possible au niveau des communautés élémentaires auxquelles il appartient. Il est aussi, deuxième aspect, qu'il existe entre les membres d'un même groupe le moins possible de ces inégalités dont l'effet est de briser les liens de solidarité les unissant. Au nom du second de ces aspects, l'esprit de centralisation, toujours vivace en France, tend parfois à inhiber l'attention portée au premier. Or cette centralisation a un résultat. Les initiatives, moteur du capitalisme, ont du mal à s'épanouir en dehors des grands centres, et notamment de la capitale nationale. Leurs répondants faisant fréquemment défaut, beaucoup de potentialités se voient stérilisées. D'où le besoin aujourd'hui ressenti d'une extension à tous les niveaux de la responsabilité des citoyens.
On demande aujourd'hui, pour soutenir une nouvelle croissance, "l'émergence d'un modèle anthropogénétique", c'est-à-dire d'un modèle de croissance fondé sur le savoir, l'information, la compétence . La généralisation d'un tel modèle suppose que ces connaissances et compétences soient aussi décentralisées que possible, disponibles en réseaux et non en pyramide, et avec une très large autonomie et capacité de créer des centres de recherche, universités, laboratoires, centres de financement et organismes de contrôle et de certification.
Les stratégies économiques de la puissance publique, en dehors du soutien de la conjoncture, ont consisté jusqu'ici surtout à défendre les entreprises existantes sur le sol national et à soutenir leur effort d'innovation et d'expansion à l'étranger. Mais cet effort a aussi à viser à bien faire ressortir les inflexions des aspirations de tous et à aider qu'il en soit tiré parti. C'est ainsi qu'il a été montré que la société moderne était de plus en plus une "société du rêve", où les aspirations des consommateurs se portaient dans des directions variées fondées sur une mémoire collective et l'imagination des possibilités de la technique, et que sont bien inspirés ceux qui sauront en tirer parti. Toutefois, aller à la rencontre de ces rêves ne peut se limiter à en rechercher l'exploitation commerciale .
La question majeure avec celle d'une bonne gouvernance des entreprises et organisationsest celle d'une meilleure organisation en particulier monétaire et financière d'un monde désormais trsè ouvert. Les mouvements internationaux de capitaux sont très déstabilisateurs. Les jeux dans ce domaine ne sont-ils pas pipés ? En tirenty avantage ceux qui en ont fixé les règles et en contrôlent le fonctionnement au détriment des pays pauvres ou émergents supposés en tirer également parti mais qui sertont souvent aussi agités de très dommageables crises financières récurrentes.
La guerre d'Irak et les remous suscités pourraient-ils ^étre l'occasion ou au moins l'amorce d'un rééquilibre du capitalisme mondial ? Il est frappant de constater depuis une douzaine d'années l'expansion du volume d'activité financière et des profits réalisés. Mais les contrastes engendrés -entre New York, Londres et quelques places "off shore" et le reste du monde, entre le Luxembourg et la Lorraine française dans l'ancienne zone minière et sidérurgique ou celui plus ancien entre Genève et les zones françaises voisines sont-ils toujours justifiés ? Sans doute, on le montre, l'activité financière - le "commerce des promesses - a-t-elle son efficacité mais ne crée-t-elle pas toujours des perdants chez les moins informés ? Le rééquilibre recherché ne consiste pas seulement à permettre que l'on dispose partout d'un "prêteur en dernier ressort" ainsi que des conditions requises pour l'accueil des capitaux.
Aussi importe-t-il d'aider à la constitution de nouveaux fonds internationaux bien dotés. L'imposition à cette fin d'une taxation modérée des mouvements internationaux de capmitaux paraît finalement très justifiée. Comme on peut croire cependant que soit difficile l'application sans évasion d'une telle mesure, on a proposé dernièrement l'introduction d'une fiscalité mondiale. Celle-ci pourrait commencer par l'imposition de trois taxes sur la production pétrolière, sur les exportations d'armement et sur les transports aériens et maritimes intercontinentaux. Si le principe en était adopté, leur recouvrement ne devrait pas poser trop de problèmes. L'accueil de ces ressources justifierait le renforcement d'une organisation par continents et grands groupes de pays.
Une politique sociale exigeante
L'objectif d'une politique sociale ambitieuse recueille aisément l'assentiment, le problème étant toutefois de savoir comment la financer dans un temps de restrictions et de forte concurrence. L'exemple des pays scandinaves, disposant à la fois d'entreprises performantes sur les marchés extérieurs et d'une politique sociale fondée sur des prélèvements sur le produit intérieur plus importants même qu'en France montre que cet objectif n'est pas hors de portée. Sans doute ces pays ont-ils des avantages (niveau d'éducation élevé, forte unité ethnique, tradition pacifique) difficiles à retrouver ailleurs, mais leur exemple montre qu'un capitalisme vigoureux peut être au service d'objectifs politiques et sociaux affirmés.
Reprenons rapidement les objectifs sociaux mentionnés plus haut. Que faut-il entendre par le premier nommé, la mutualisation des risques sociaux ? Il s'agit de permettre à chacun d'étaler dans le temps sa contribution aux grands risques pouvant affecter sa vie - maladie, vieillesse, chômage, accidents et catastrophes divers ; et d'exercer un effet de redistribution au bénéfice des moins fortunés par le jeu des allocations, cotisations et prélèvements. On sait cependant que les systèmes de Sécurité sociale, quel que soit leur bien-fondé, ne réalisent que très imparfaitement ce rôle de redistribution. En effet, les inévitables "tickets modérateurs" n'empêchent pas les plus fortunés des assurés sociaux de dépenser davantage, et ainsi d'être aussi remboursés davantage. N'a pas non plus de solution parfaite la question des risques couverts, avec l'inconvénient que toute solution retenue fausse les choix des citoyens, et pas davantage celle de l'opportunité de l'organisation de services sociaux spécialisés financés par l'argent public. La réponse est-elle, comme on l'assure, de multiplier les services publics à la disposition des individus, afin de ne pas les laisser "seuls et sans moyens", mais au contraire "de les rendre autonomes" et ainsi d'échapper au poids intrinsèque des grands systèmes ? Engager pour en décider des débats démocratiques est malaisé, mais c'est bien dans ce sens qu'il conviendrait de se diriger.
Le deuxième objectif, promouvoir sans relâche l'égalité, partiellement visé par le premier, recouvre des discriminations positives et des quotas pour l'accès à certains services, la participation des salariés aux bénéfices des entreprises, des impôts progressifs, ou encore des "impôts négatifs" (versements à des contribuables n'atteignant pas un certain niveau de revenu), voire une "allocation universelle" versée à tous les citoyens s'ajoutant aux ressources personnelles du travail ou autre . Cette dernière proposition suppose une organisation mondiale ou au moins continentale pour éviter les distorsions et demanderait des prélèvements considérables sur la création de richesses.
La question de l'égalité est en fait avant tout une question d'opinion. Car autant et peut-être plus encore que l'inégalité même entre groupes sociaux, c'est l'opinion à ce sujet qui fait l'objet de variations. Interrogés sur le rapport convenable des gains de la personne la mieux et la moins payée d'une organisation, un groupe de chefs d'entreprise suédois répondait 4,7 à 1, et un groupe américain 26 à 1 . Ces réponses datant des années 80 aident à faire comprendre que l'inégalité aux Etats-Unis ait pu s'accroître encore depuis cette époque, tandis qu'en Suède règnent les thèses demandant au contraire une lutte plus grande pour l'égalité .
L'objectif d'une plus grande égalisation des revenus se heurte à nombre de difficultés dans un régime capitaliste. Il y a d'abord le problème de la faiblesse de l'épargne dans une structure égalitaire de revenus. La "politique des revenus", c'est-à-dire la limitation à un juste niveau des salaires, lancée dans divers pays dans les années 60 et 70, devait aider à dégager un financement adéquat de l'effort de production. Plus récemment, avec l'accent mis sur "l'économie de l'offre", la crainte a été entretenue et illustrée de diverses façons que des impôts trop élevés sur les personnes et les entreprises aient l'effet de pousser les unes et les autres à aller s'établir ailleurs.
Le troisième objectif de la politique sociale est présenté comme celui d'instituer une société qui redistribue sans relâche l'ensemble des biens disponibles, et partage les malheurs, les savoirs et les progrès. Ce qui est visé est essentiellement une tâche d'éducation générale et permanente et de diffusion de l'information. Tous les régimes se voulant "progressistes" ont cherché à développer une instruction universelle. Seuls des citoyens éduqués, disposant de compétences également appréciées et utiles à la société peuvent être réellement égaux.
Mais l'expérience des dernières décennies, où l'on s'est efforcé de conduire une fraction importante de la population à un niveau élevé d'éducation (en France, les 80% d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat), a montré les difficultés et les limites de l'entreprise. Le handicap de l'inégalité du niveau culturel des familles résiste à tous les moyens employés (comme les créations de crèches et d'écoles maternelles). Il est considérable lorsqu'il repose sur la coexistence d'une culture nationale et de minorités ethniques. D'autre part, plus les diplômes se multiplient et plus ils perdent de leur valeur, particulièrement dans une société de type bureaucratique aux nombreuses codifications, d'où la frustration de ceux qui se jugent surqualifiés par rapport aux emplois occupés. L'éducation permanente, jugée partout nécessaire et figurant dans beaucoup de programmes électoraux, se révèle elle-même difficile à mettre en place.
Une voie étroite
Les objectifs de la politique sociale sont ainsi à la fois très nécessaires et presque inévitablement destinés à se heurter à des limites. Il n'ont pas pour autant à être abandonnés, car les inconvénients d'un capitalisme débridé sont plus grands encore. A ce sujet, les hommes politiques se contentent généralement d'annoncer les réformes qu'ils entendent mettre en uvre, et parfois de lancer une consultation. Mais ils ont surtout à faire mieux comprendre à un large public - et à eux-mêmes - les raisons des difficultés rencontrées et la stratégie adoptée.
Un capitalisme à visage humain demande le dépassement d'une série de contradictions.La plus apparente concerne l'entreprise. Ceux qui y travaillent et le font vivre, on le dit depuis des décennies, y ont accumulé des droits. Mais, juridiquement, elle continue à appartenir aux actionnairesqui, par des solutions souvent brutales, font le plus avancer une productivité toujours nécessaire. La participation des salariés aux bénéfices ou "économie de partage", quels qu'en soient les mérites, n'est qu'un palliatif, car elle est contestée aux temps de dépression où précisément on a besoin d'elle. Les "plans sociaux" au moment ders cessations ou ralentissement d'activité sont une nécessité mais ils posent des problèmes financiers s'ils doivent avoir la portée convenable et permettre le recyclage des personnels et leur formation continue.
Une des pratiques centrales de la "nouvelle économie", les rachats d'entreprises au moyen d'offres publiques d'achat (OPA) ou autrement, qui sont si souvent l'amorce d'un "dépecage" d'entreprises par ailleurs saines, devrait popuvoir être, sinon supprimée du moins plus fortement règlementée. L'information détaillée, l'approbation même sous forme d'un contrat présenté aux salariés d'une entreprise et éventuellement à ses plus importants clients et fournisseurs devrait pouvoir être obtenue et faire figure d'un véritable "droit naturel" supérieur aux obligations légales.
Ainsi, le capitalisme à visage humain est avant tout un défi pour les hommes de bonne volonté. Il s'agit d'un problème de conscience pour tous les acteurs. Les uns et les autres peuvent en effet trop facilement être tentés d'oublier leur propre responsabilité ou à l'inverse être emportés par une critique sans concession d'un système dans lequel ils ont à vivre et qu'ils ne sont dans l'immédiat pas en mesure de réformer seuls.
3. Troisième scénario : Esquisse d'une véritable alternative au capitalisme
Peut-être une réelle alternative au capitalisme n'est-elle pas pour demain. Mais elle vaut certainement d'être étudiée ne serait-ce que pour en tirer une meilleure connaissance de notre temps.
Seront d'abord énoncées ici quelques propositions tirées d'un remarquable ouvrage écrit aux alentours de 1968 .
- Une alternative au système actuel devrait échapper au productivisme. Les individus, sans être enrégimentés, n'y auraient pas pour seul mobile des préoccupations utilitaires, et il y aurait place pour une vraie solidarité et des institutions communautaires.
- Ce n'est guère dans la doctrine ou la pratique du socialisme des XIXe et XXe siècles que l'on trouvera cette alternative. Conçu comme appropriation publique des moyens de production, celui-ci restait lié au capitalisme de plus d'une façon. L'objectif des années 20, le "socialisme dans un seul pays", visait à battre le capitalisme sur son propre terrain à travers l'acceptation de ses valeurs productivistes.
- A la source du désir d'un autre système il y a les désillusions du progrès (Raymond Aron). Au temps des Lumières se répand l'idée de la perfectibilité de l'espèce humaine. Mais y a-t-il progrès moral ? Au Progrès avec un grand P se substituent des progrès susceptibles de mesures quantitatives, avec comme point final l'abondance et la disparition de la rareté au moins des moyens de subsistance. Mais liés à une idéologie productiviste, les besoins se révèlent illimités. Face aux baisses de prix et d'emploi, même si la durée et la pénibilité du travail diminuent, la situation des travailleurs ne suit pas les attentes.
- Une dialectique de l'égalité et de la distinction tient le monde économique en haleine. Dans une société démocratique, l'imitation joue un rôle niveleur, tandis qu'au contact des inégaux, et en rapport avec de multiples rivalités, un mécanisme accélérateur asservissant est en marche à l'échelle du monde.
- On ne brisera la toute puissance du principe utilitaire que si l'on arrive à contenir l'économie au lieu de la confondre avec le développement humain. Il s'agit d'aller vers un système d'organisation sociale qui maîtrise la multiplication des biens physiques sans renoncer au bien-être.
- Est requis un approfondissement non despotique de la conscience collective, ce qui suppose un investissement intellectuel. Une conscience critique incitera les citoyens au refus des facilités de la consommation.
- Faut-il remettre la réflexion sur l'après-productivisme à un moment où les secousses d'une catastrophe auront réveillé l'humanité de sa suffisance ? S'il est admis que l'actuelle "course de rats" est avant tout liée à des contraintes stratégiques et à des ambitions expansionnistes, on tiendra plutôt l'apaisement des conflits entre les nations et les idéologies pour un préalable.
- Un nouveau modèle de développement dispenserait les peuples du monde de se soumettre à des lois dont seul le productivisme occidental a postulé l'universalité. Les civilisations éloignées par leur mentalité du modèle occidental pourraient alors survivre sans avoir à se renier.
Bien des historiens, sociologues ou philosophes ont à travers le temps fait apparaître à leur façon des éléments allant dans le sens de pareille alternative. Ainsi selon Aristote, à côté des modes de vie visant à la reproduction de la vie, doivent figurer ceux ayant affaire au culte du beau, aux affaires de la cité ou à la contemplation .
Au XVIIe siècle, Grotius en Hollande ressuscite la doctrine du droit naturel. Elle consiste en principes de la droite raison, d'origine divine, qui nous font connaître si une action est ou non morale. Ne pouvant vivre seuls, les hommes ont à vivre avec leurs semblables dans un ordre qui doit être réglé par la raison. Ainsi Fénelon dira : "Nous sommes tous citoyens de l'univers, enfants d'un même père et par conséquent nous naissons tous avec un droit égal à tout ce dont nous avons besoin pour notre conservation. Selon ce principe, rien n'est plus contraire à la nature que le partage inégal des biens". Et Robespierre de même : "Les grandes richesses corrompent, et ceux qui les possèdent et ceux qui les envient Vous n'avez donc rien fait pour le bonheur public si toutes vos lois, si toutes vos institutions ne tendent pas à détruire cette trop grande inégalité des fortunes La propriété de l'homme, après sa mort, doit retourner au domaine public de la société. Ce n'est que pour l'intérêt public qu'elle transmet ces biens à la postérité du premier propriétaire. Or l'intérêt public est celui de l'égalité" . Cependant, le risque est grand qu'appliqués à la lettre, de tels principes engendrent des gouvernements révolutionnaires et une forme totalitaire de la société.
Au cours des années 70 et 80, il a beaucoup été question de l'inévitabilité d'un ralentissement de la croissance. Le rapport du "Club de Rome" (1971) laissant prévoir jusqu'au milieu du XXIe siècle les effets de la pollution, des limites physiques de la planète, de l'épuisement des ressources et de la "bombe démographique" a donné le ton. Beaucoup d'autres ont suivi .
Ces dernières années, les aspirations dont témoignent ces divers textes sont loin d'avoir disparu, mais elles ont plus nettement pris la forme d'une remise en cause du capitalisme. Le nombre de livres, revues, articles, écrits ou manifestations portant condamnation du système économique existant est en effet très grand. Souvent virulentes, ces critiques - sauf erreur ou omission - n'ajoutent guère à la connaissance d'un éventuel système alternatif. Il s'agit le plus souvent de critiques de la mondialisation, manquant de recul historique, mais jouant leur rôle dans l'entretien d'une conscience critique tout en apportant un soutien à des propositions de réforme du système international . On peut déplorer cette relative indigence d'une réflexion théorique constructive, mais en même temps la comprendre. De contraignantes difficultés conjoncturelles ne laissent en effet guère de place à de longs débats sur un hypothétique nouveau système, et la croissance continue à faire figure de recette locale ou mondiale imposée.
Avec J. Stuart Mill, dont le célèbre passage sur "l'état stationnaire" a déjà été évoqué, on peut néanmoins penser que le progrès économique devra un jour s'arrêter. Il y aurait là "un épisode de croissance, non le signe d'un déclin, car il ne sera pas nécessairement destructeur des plus hautes aspirations et des vertus héroïques ". Le visage perpétuellement renouvelé du progrès technique a jusqu'ici reculé la venue de cette échéance. Mais la multiplication des hommes et de leur richesse sur une planète limitée et isolée semble bien imposer à terme à notre espèce une forme plus organisée et plus contrôlée de l'autonomie de chacun et de la direction de leurs progrès. Dans cette perspective, pas plus que dans sa pratique quotidienne, la science économique ne peut échapper à la nécessité de s'intégrer dans une science sociale élargie .
Remarques terminales
Il était dit en commençant que l'emporterait le système le meilleur - ce qui veut plutôt dire que serait déclaré le meilleur celui qui l'aurait emporté. Toutefois certaines circonstances peuvent favoriser l'un ou l'autre. Six cas seront distingués.
- Progrès économique rapide, et même très rapide, comme celui qu'ont connu en particulier les Etats-Unis au cours des années 90 : le scénario du renforcement de la "nouvelle économie" en tirerait un avantage.
- Prolongation et généralisation d'une crise économique comme celle qui frappe les pays développés depuis 2000 : l'avantage irait plutôt au capitalisme à visage humain, au moins dans certaines zones géographiques comme l'Europe. En revanche, le scénario d'une véritable alternative au capitalisme ne serait pas favorisé : on a vu qu'au cours des années 70 lorsque la croissance s'est ralentie et que le chômage a commencé à augmenter, les discours sur la "croissance zéro" ont brusquement disparu. Il pourrait toutefois en aller autrement en cas de crise très sévère.
- Crise de type plus particulièrement politique due à des oppositions violentes et affectant un pays après l'autre : son effet devrait aller à peu près dans le même sens.
- Réveil marqué des pays dits émergents : les deux mêmes scénarios devraient être favorisés, mais peut-être plus particulièrement le dernier. Toutefois, c'est sans doute à nouveau dans les pays développés qu'en seraient élaborées les formules spécifiques.
- Grave crise écologique et ralentissement économique : comme au cours des années 30, une alternative au capitalisme aurait à être recherchée.
- Avancée théorique qui permettrait de mieux comprendre à la fois les facteurs de la croissance économique et l'enchaînement de ses dysfonctions : la recherche d'un système alternatif en serait aussi stimulée.
Le scénarion qe l'on peut tenir pour le plus souhaitable, celui dui capitalisme à visage humain, demandera un fort investissement intellectuel pour préciser ses particularités et limites. Devant aller au delà des frontières d'un seul pays, il exigera un effort préalable de persuasion en vue d'un accord mondial ou au moins continental.
mars 2003