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Conférence dans le cadre de Prospective 2100
Mercredi 2 février, 17h45, ISEP
28 rue notre-dame des Champs, Paris 75006
Xénophobie, racisme, antisémitisme : quel avenir ?
© Gérard Huber
par Gérard Huber
Président du Club Santé Solidarité - prospective 2100
Écrivain, psychanalyste
ghuber@noos.fr
Mesdames et messieurs, Chers amis,
En commençant par expliquer le titre de ma conférence, je vous donnerai le résumé de l'argument que je présente, ce soir, devant vous.
La xénophobie, c'est-à-dire l'effroi devant l'étranger, le racisme, c'est-à-dire la haine et le rejet de l'autre, l'antisémitisme, c'est-à-dire la haine et le rejet du double juif placé à l'origine, sont trois manières négatives, différentes et complémentaires, pour le moi, de mobiliser le mécanisme du clivage dans son rapport à l'autre.
Au lendemain de la guerre mondiale - la seconde -, on s'attendait à ce que le moi trouve de nouvelles forces dans l'essor de la connaissance et de l'éducation et dans le respect des cultures et des désirs, pour maîtriser ce clivage et, donc, renforcer la conscience de son identité.
Mais, ce que l'on n'avait pas prévu, c'était que le moi deviendrait étranger à lui-même et qu'il ne reconnaîtrait même plus les mécanismes de clivage qui structurent son identité. Ce que l'on n'avait pas anticipé, c'est que l'identité du moi comme même en serait détruite.
L'indice le plus clair de cette destruction se trouve dans le fait que la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme se combinent, désormais, avec leurs contraires, la xénophilie, l'antiracisme et l'anti-antisémitisme. Ainsi, il est désormais possible d'affirmer son hostilité au judaïsme, à l'islam ou à la chrétienté (mais pas au sécularisme, notez-le) au nom de l'antiracisme.
Il s'ensuit que le développement culturel (au sens large qui intègre les sciences et les techniques) est miné par cette destruction. Ce qui rend, aujourd'hui, illusoire le souhait d'une nouvelle identité de l'humanité comme sujet cosmopolitique, respectueux de soi-même et de tous les autres dont il se compose.
La tâche qui se trouve devant nous est, donc, d'identifier ces mécanismes de destruction, de les dévitaliser et de construire une nouvelle harmonisation culturelle.
Introduction
Le sentiment de sécurité avec lequel, de la Renaissance jusqu'à la première guerre mondiale, la raison avait accompagné l'Homme à travers ses destinées périlleuses a fait place à un doute profond, après que, pendant l'entre-deux guerres, les messianismes politiques théologiques et athéologiques ont eu rivalisé d'efforts pour consentir à un néant, adopté comme moyen de persévérer dans l'être. Puis, ce doute s'est transformé en insécurité profonde, lorsque le messianisme nazi a signé un engagement avec le néant pour mille ans.
On pensait que la victoire sur le nazisme et ses alliés, et, à certains égards, plus tard, l'auto-effondrement du communisme soviétique, chasseraient le néant et rétabliraient la confiance dans l'être et dans la raison. Mais, cette foi démocratique ne soupçonnait pas les ruses du néant, ni ses métamorphoses.
Pourtant, dès 1961, dans Totalité et Infini, Emmanuel Levinas avait su montrer que la néantisation n'avait pas disparu ; simplement, que ce fût dans la foi ou dans le savoir, elle était insensiblement sortie du champ des représentations de l'être et du néant pour atteindre celles du même et de l'autre.
Désormais, et parfois au nom même de l'ivresse de l'être, le néant se reprogrammait par la territorialisation des concepts d'autrui, du même et de l'autre. C'est ce que Levinas appelle la « guerre ».
« La guerre ne manifeste pas l'extériorité et l'autre comme autre ; elle détruit l'identité du Même ».
La « guerre » est ce qui, par les voies civiles ou militaires, affirme l'impossible retour vers une identité du même perdue. La question centrale est : qui est moi aujourd'hui ? La guerre n'est pas l'affirmation impérialiste de ce que l'on est au détriment de ce qu'est l'autre, mais la réaction au marasme de sa propre identité. Le sentiment d'insécurité dont j'ai parlé plus haut s'est mué en sentiment de la guerre nécessaire et inéluctable.
Ni la guerre ni l'anti-guerre (qui prétend aimer la paix et qui est si faible) n'échappent aujourd'hui à l'alternative : marasme ou guerre ? C'est ce qu'on appelle la cruauté démocratique.
Comment expliquer que nous en soyons arrivés là ?
Je rapporterai cette cruauté à l'expérience et à la mémoire de la démocratie.
Ce qui, il y a quelques décennies, avait été l'enjeu essentiel, c'était de comprendre que la communauté des hommes avait pu, un long moment, fonctionner comme la matrice d'une société d'anonymes, de sans-noms.
a) Ainsi que l'Europe ait eu pu tendre à l'accomplissement de l'Extermination, comme Philippe Lacoue-Labarthe l'affirme :
« C'est pourquoi cet événement, l'Extermination, est à l'égard de l'Occident la terrible révélation de son essence » (in La fiction du politique, Christian Bourgois éditeur, 1988, p. 63).
(reprenant et développant, de la sorte, ce que Heine et Nietzsche avaient pressenti et annoncé), indiquait que l'Extermination n'était pas une xénogreffe. Pendant quelques années, le monde avait su mobiliser des mécanismes inouïs pour laisser cette xénogreffe prendre (décision des uns, consentement des autres, ignorance des uns, déni des autres, impuissance des uns, crainte de se fragiliser des autres
). Avec la Shoah, la communauté des hommes avait démontré qu'une de ses potentialités était de pouvoir vivre comme une matrice de matricules à exterminer.
b) Ainsi, que le communisme ait eu pu être désiré et voulu indiquait aussi que l'identification individuelle totale à l'être collectif indifférencié était porteuse d'une criminalité inavouable au moment même où elle se réalisait.
Nous en sommes au point où la démocratie anti-nazie et anti-communiste (composée de guerriers et de pacifistes) continue de se référer aux concepts du même et de l'autre, mais sans prendre en compte le fait qu'elle les reçoit entamés, transformés, du fait que, ne serait-ce qu'en raison du combat qu'elle a mené et mène encore, elle s'est elle-même familiarisée avec la cruauté et le néant.
Ici, nous rappelons l'aphorisme d'Edgar Morin :
« Préparons-nous à tout. Préparons-nous au néant
. Préparons-nous à l'inévitable défaite
» (in Pour sortir du Xxe siècle, Points, 1984, p. 374).
Comme si cette préparation détenait les ressorts de l'autre préparation à laquelle il appelle : la préparation aux « libérations ».
Tant est grande l'illusion qu'il n'y ait de liberté que dans la résistance au néant et que le néant familier qui habite la démocratie des guerriers et des pacifistes n'ait des chances de redevenir étrangement inquiétant et, ainsi, d'être rejeté, qu'à la condition qu'il soit pour ainsi dire poussé dans ses retranchements et retourné comme un doigt de gant, par une cruauté d'une puissance supérieure.
Il nous faut quitter cette surenchère hallucinatoire dans l'horreur, si nous voulons repenser l'avenir de la rencontre du propre avec l'étranger, de soi avec l'autre, de l'unique avec le double dans d'autres termes que ceux du néant, c'est-à-dire si nous voulons construire (plutôt que reconstruire) la vie démocratique.
À rien ne sert de combattre la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme triomphants, si la pensée d'autrui, du même et de l'autre, du semblable et du différend, n'est pas expurgée de son attrait par le néant.
Ayant introduit mon sujet, je commencerai par mettre en commun quelques définitions et enjeux présents et à venir, puis je conclurai.
Définitions, enjeux présents et à venir
1. Xénophobie : effroi devant l'étranger.
L'étranger (en grec « Xénos ») est l'autre.
Seul est objet de phobie l'autre relatif, celui qui provoque effroi et attirance et non l'autre absolu, avec lequel le moi ne perçoit aucune analogie.
Cet autre est objet de phobie, parce que, lorsqu'on le découvre comme tel, on se rend compte qu'il est semblable et différent à la fois.
Exemple psychique : l'angoisse du huitième mois du nourrisson, lorsque l'enfant perçoit qu'un visage qui s'approche du sien n'est pas celui de sa mère. L'angoisse et parfois la panique surgissent :
Parce qu'il le perçoit comme un visage humain que sa perception antérieure, si elle avait jamais eu lieu (c'est le cas pour le visage du père), n'avait pris pour objet que de manière fugitive,
Parce qu'il découvre que ce visage dure et persiste,
Parce que ce visage n'est pas celui de sa mère, seule habilitée à durer et à persister près de lui.
Contre-exemple psychique : le nourrisson ne manifeste spontanément aucune phobie de l'animal ni de la poupée. Mais, dès qu'il les réfère à l'humain, il les intègre dans le registre des objets analogiques susceptibles d'angoisse. Alors l'animal et la poupée peuvent, associés à un trauma psychique, ce qui, fort heureusement, n'est pas obligatoire, devenir des objets pour une phobie possible.
À la xénophobie s'oppose la xénophilie qui n'est pas la même attitude que l'hospitalité. La xénophilie mobilise l'amour de l'étranger, l'hospitalité, son amical accueil. L'hospitalité n'exige pas l'amour de l'étranger, mais seulement la tolérance du partage avec lui de l'humaine condition.
Cette humaine condition est avant tout sexuelle. Dès la plus tendre enfance, le rapport à l'étranger s'enracine, dans les identifications psycho-sexuelles au masculin et au féminin. La xénophobie reproduit un refus inconscient de reconnaître, d'accepter, d'intégrer et de dépasser l'inquiétante étrangeté de l'altérité sexuelle. C'est particulièrement clair avec ce qu'on appelle « homosexualité » et « homophobie ». L'effroi homosexuel devant l'autre sexe et l'effroi hétérosexuel devant cet effroi homosexuel illustrent l'avenir de la xénophobie.
Le retour de l'hospitalité ne peut donc provenir que de la reconnaissance et de l'acceptation des deux sexes.
« Il y a deux sexes » (Antoinette Fouque, Gallimard, 1995).
Mais, en lieu et place de l'ancienne hospitalité (souvent pervertie) envers les deux sexes, hospitalité qui s'épuise, un mouvement se lève, aujourd'hui, le Queer , qui, constatant la flexibilité de la frontière sexuelle psychique et, parfois physique, entre l'hétéro et l'homo, affirme la dissolution de tout effroi, tandis qu'il reconnaît et revendique la destruction des mêmes sexuels que sont le masculin et le féminin et celle de l'identité sexuelle unique, qu'elle soit hétérosexuelle, homosexuelle ou bisexuelle. Le Queer affirme la diversité intrinsèque du genre et du sexe.
La reconnaissance de l'éclatement de l'identité sexuelle unique est pensée par le Queer comme éradication de la xénophobie. En quoi le Queer ne tente pas seulement de tenir compte de ce qu'il affirme être la fin de la méméité sexuelle, mais de déconstruire la psycho-sexualité décrite par la psychanalyse qu'il perçoit comme le discours qui conteste cette fin et qui se porte garant d'un faux commerce entre identités sexuelles uniques.
Du même coup, scotomisant le sexe et son autre, le Queer oblige au marasme xénophilique identitaire, c'est-à-dire à l'amour de soi-même comme étranger sexuel et de l'étranger sexuel comme soi-même, dès la conception de l'être humain jusqu'à sa mort, là où les discours du phallus, pour les uns,
« Il n'y a pas de rapport sexuel » (Jacques Lacan)
« La femme n'existe pas » (Jacques Lacan)
de la matrice, pour les autres,
« Le symbole est évidemment un dérivé de l'archétype de la mère » (C.G.Jung, in Les Racines)
se voulaient garants de l'identité sexuelle. Une actualisation du discours de la matrice se trouve dans certains principes de la loi sur l'interruption volontaire de grossesse ou de la loi sur la parité. La femme y est déterminée en son essence comme mère qui donne la vie et / ou la mort, car elle peut se choisir telle, toute seule, naturellement. Une autre actualisation de ce discours se trouve dans ce que l'on appelle la « théologie féministe »
« Qui a pour fondement l'idée que l'Ancien Testament, bien antérieur au Nouveau, a la misogynie pour principe cardinal » (Pasteur Rudolph Pfisterer, in L'antisémitisme en Allemagne, in Histoire de l'antisémitisme, sous la direction de Léon Poliakov, 1945-1993, 1994, p. 86).
2. Racisme : haine et rejet de l'autre.
La race est l'existence fantasmatique d'un groupe identifié et hiérarchisé en fonction de ses traits biologiques et psychologiques.
Le racisme est une attitude xénophobe qui projette l'autre, c'est-à-dire le place à l'extérieur de soi, et qui se refuse à en intérioriser l'existence.
« Il y a un sens plus radical de la projection : mettre au-dehors ce que je ne veux ni ne puis admettre en moi, ce que je perçois comme mauvais, coupable, dangereux. Je le dépose en l'autre. C'est bien là ce qu'on observe dans les réactions racistes : « ils investissent nos villes, ils prennent nos biens, ils violent nos femmes, etc. ». Ce que je pensais confusément comme « mauvais » en moi, comme excès possible de sexualité et d'agressivité, je l'attribue à l'autre qui devient le « mauvais objet », l'agent du Mal. On voit le « bénéfice » de l'opération. Tout ce qu'un individu refuse ou méconnaît en lui - la contradiction interne, la violence, le pulsionnel - il l'expulse hors de lui, il l'expulse dans l'autre. Et, finalement, c'est l'expulsion de l'autre, qui va du rapatriement dans le pays d'origine jusqu'à l'élimination physique en passant par l'enfermement » J.B. Pontalis, in Perdre de vue, Folio essais, 1999, pp. 64-5).
Cette attitude projective n'est pas seulement ponctuelle, mais elle s'installe dans la durée. Celui que le moi individuel ou collectif hait et rejette, c'est l'autre individuel ou groupal dont il n'accepte ni les similitudes ni les différences individuelles et collectives, et qu'il juge inférieur, parce qu'il voit dans leur éventuelle acceptation un consentement à ce que cet autre se substitue à lui, au point de prendre sa place.
Depuis que la science est posée comme sujet d'un discours de la libération de l'homme, et bien qu'elle démontre l'inanité d'une définition scientifique de la « race », le racisme tente d'établir ces similitudes et ces différences sur des références biologiques et psychologiques. C'est pourquoi, il peut être aujourd'hui défini comme la valorisation généralisée et définitive de différences et similitudes biologiques et psychologiques, au profit d'un accusateur et au détriment de sa victime, dans le dessein de justifier une agression.
La haine et le rejet de l'autre peuvent conduire à son meurtre. En ce sens, tout racisme est porteur du fantasme de tuer l'autre en soi. C'est ce que montre clairement le fait qu'aux Etats-Unis, depuis 1977, cinq ans après qu'elle a eu été suspendue sur tout le territoire, la peine de mort, que j'analyse comme l'autorisation donnée par la loi de passer du fantasme de meurtre à la réalité, s'applique, là où elle s'applique, au Texas, par exemple, en majorité à des condamnés qui ont la peau noire.
Au racisme s'oppose l'antiracisme. Traditionnellement, le racisme hiérarchisait les « races », au nom d'une identité raciale supérieure. Il était donc possible, en utilisant des arguments tirés de la morale, des sciences morales et politiques, ainsi que des sciences de la vie, de le combattre, au nom de l'unité du genre humain, du relativisme culturel et du droit à la différence.
Mais, ni le genre humain, ni les cultures, ni les différences n'ont pu échapper à la destruction de l'identité du même.
S'agissant du genre humain, il est ainsi impossible de penser l'avenir démocratique des biotechnologies sans se préparer à y introduire de la division. L'inquiétude devant le clonage humain et la thérapie génique germinale provient de ce qu'on ne sait pas comment éviter que cette division ne produise un clivage inouï. Il ne sera, en effet, plus possible - il n'est donc déjà plus possible - de parler au nom de l'Un.
La démocratie constate, donc, que les sciences biologiques sont en train de saper les fondements scientifiques de l'antiracisme. Ce n'est pas, pour autant, qu'il faille lui faire obstacle. Seul pourrait vouloir l'entraver celui qui affirmerait que la démarche scientifique est raciste. Ce qui est un non-sens. Mais qui ne voit le nouveau défi de la pensée qui consiste à devoir construire un nouveau paradigme moral et scientifique qui rende impossible tout clivage raciste d'un nouveau style.
S'agissant du relativisme culturel et du droit à la différence, il est impossible de penser l'avenir de la rencontre entre les cultures et celui du droit international sans se préparer à la déconstruction de l'Universel. L'inquiétude devant l'habilitation égalitaire de toutes les cultures provient de ce qu'on ne sait pas comment éviter que la déconstruction de l'Universel ne produise sa disparition. La démocratie constate, donc, que les migrations, la mass-médiatisation, les sciences morales et politiques et l'instauration du droit international sont en train d'affaiblir les fondements anthropologiques de l'antiracisme.
Si le nouveau racisme est une force qui va, c'est, donc, parce qu'il se nourrit de la déconstruction - antiraciste, plus que raciste - des fondements de l'antiracisme.
Je voudrais illustrer cette problématique du devenir de la pensée de Claude Lévi-Strauss, en rappelant l'analyse qu'en fait Alain Finkielkraut.
« En 1971, vingt ans après Race et histoire, l'Unesco invite Claude Lévi-Strauss à ouvrir par une grande conférence l'année internationale de lutte contre le racisme. Tout le monde s'attendait à voir l'illustre anthropologue démontrer, une fois de plus, la nullité scientifique du concept de race. Déjouant les pronostics, Lévi-Strauss choisit de prendre le mot race au sérieux et de revenir sur la question ancienne des rapports entre race et culture. A l'aide des travaux les plus récents de la génétique des populations, il donne à ce problème une solution rigoureusement inverse à celle qu'avaient apportée les savants européens du XIXème siècle et de la première partie du XXème : « Ce sont les formes de culture qu'adoptent ici ou là les hommes, leurs façons de vivre telles qu'elles ont prévalu dans le passé ou prévalent encore dans le présent, qui déterminent dans une très large mesure, le rythme de leur évolution biologique et son orientation. Loin qu'il faille se demander si la culture est ou non fonction de la race, nous découvrons que la race - ou ce que l'on entend généralement par ce terme - est une fonction parmi d'autres de la culture ».
Malgré ce renversement, l'assertion fait scandale. Lévi-Strauss choque son auditoire. Lui qui, avec Race et histoire, avait en quelque sorte rédigé le deuxième acte constitutif de l'Unesco, est maintenant accusé d'hérésie. Son crime : avoir rendu au concept de race une légitimité partielle. C'était « réintroduire le loup dans la bergerie », in La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, 168p.
Dans Race et histoire, Lévi-Strauss avait déjà réfuté la sélection, la hiérarchisation et l'exclusion racistes.
« C'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord celui qui croit à la barbarie » (in La question raciale devant la science moderne).
Mais, en expliquant à présent la race par la culture, il lui donnait une nouvelle vie, l'autre vie typologique et fétichiste de la différence culturelle.
Pourtant Le grand précurseur de l'anthropologie culturelle que fut Edward B. Tylor (1832-1917) avait écrit :
« La langue d'un homme n'est pas une preuve sûre et certaine de sa filiation. L'anthropologie a beaucoup péché en traitant les langues et les races comme si elles coïncidaient toujours et avec exactitude. »
Depuis le discours de Lévi-Strauss, le fait de ne plus voir que de la différence culturelle a conduit le pluralisme et le différentialisme à perdre de vue l'altérité de l'autre et à reprogrammer les races ou leurs équivalents fixistes (ethnies, jeunes, femmes
), impulsant, dès lors, tous les communautarismes dans lesquels on voit aujourd'hui les facteurs décisifs d'une nouvelle flambée raciste.
3. Antisémitisme : haine et rejet du double juif placé à l'origine.
L'antisémitisme est la forme spécifique de la haine et du rejet du juif comme autre, après qu'il a eu été introjecté et constitué en double interne dans la psyché et placé en position d'origine. Il se caractérise par l'accomplissement du désir de l'extirper de sa vie intime et de son identité. C'est donc un racisme d'une nouvelle facture qui ne se contente pas de haïr ni de rejeter l'autre en tant qu'autre, mais qui le hait et le rejette en tant que double de soi-même originel.
Historiquement, l'antisémitisme a d'abord été un anti-hébraïsme gréco-alexandrin, puis est devenu un anti-judaïsme religieux, essentiellement chrétien, et un anti-judaïsme social, essentiellement séculier, avant que de devenir la tentative d'éradiquer le double juif de la vie intérieure, ce qui a pu aller jusqu'à celle de l'exterminer dans la réalité extérieure.
Pour penser l'extermination des Juifs, il avait d'abord fallu constituer les Juifs en race, c'est-à-dire les penser comme une race différente parce que dissemblable, ce qui fut l'uvre de la Ligue antisémite de W.Marr (1879). Pour la réaliser, il fallut prescrire que les Juifs étaient étrangers à la nature humaine. Ce fut l'uvre du nazisme de A.Hitler.
« Deux hommes sont face-à-face : l'homme de Dieu et l'homme de Satan. Le juif est le contraire de l'homme, l'anti-homme. Le juif est la créature d'un autre dieu. Il doit être issu, cela est sûr, d'une autre racine du tronc humain. Si je mets face à face l'Aryen et le juif et que je nomme le premier un être humain, je dois appeler l'autre d'un autre nom. Ce qui les sépare est aussi important que ce qui sépare la bête de l'homme. Cela ne veut pas dire que j'appelle le juif une bête. Il en est encore plus éloigné que nous, les Aryens. C'est un être étranger, loin de la nature » (Adolphe Hitler, Mein Kampf).
Les Indiens d'Amérique avaient eux aussi été perçus comme différents, parce que dissemblables (inférieurs et pervers), l'Église alla même jusqu'à dire qu'ils n'avaient pas d'âme, et ils ne rencontrèrent, pendant cinq cent ans, qu'intolérance aveugle et continue, qu'agression totale et multiforme. Mais, parce qu'ils n'avaient pas de place dans l'auto-narration chrétienne des origines du monde, ils ne furent jamais constitués en doubles. Leur calvaire fut celui d'être identifiés à des marchandises.
Tout autre fut l'Extermination qui s'exerça à l'endroit des Juifs, parce que, dans cette auto-narration, ils occupaient une place centrale : La place, celle de l'origine dont les issues successives : christianisme, islam, sécularisme - ne pouvaient, dès lors, être pensées que comme des doubles imparfaits. L'histoire a montré qu'il revint au nazisme d'entreprendre de s'arracher à cette origine et d'en refonder une, totalement nouvelle, par la destruction de tout juif, c'est-à-dire par la destruction de tout témoin de l'origine passée.
Si le christianisme, l'islam et le sécularisme, notamment marxiste, qui ne partageaient pas les idéaux nazis de hiérarchie raciale ni les mythes nazis, ni le projet nazi d'extermination des Juifs, ne virent pas que le nazisme tirait sa vitalité de son antisémitisme racial, ni qu'ils ne pouvaient le frapper au cur et l'empêcher de triompher qu'en affirmant un authentique combat contre son antisémitisme, ce fut parce qu'ils y virent une manière de mépriser une origine gémellaire encombrante.
Jusqu'à l'étape actuelle de la mondialisation, l'antisémitisme n'avait de sens que dans la culture marquée par la référence originaire biblique, comme nous le voyons aujourd'hui, à travers son renouveau dans les pays du Proche et Moyen-Orient, mais aussi d'Asie, dominés par l'islam. Mais, le fait nouveau est qu'il atteint désormais de nouvelles cultures, comme la culture japonaise, laquelle ne pose pourtant pas la Bible comme livre originaire. Sans doute faut-il voir là une identification commençante du Juif constitué comme double originaire par la mondialisation, là où le roman historique des peuples ne l'impose, pourtant, pas.
Le contraire de l'antisémitisme est l'anti-antisémitisme. Cette expression a été créée en 1897 par Friedrich Nietzsche qui l'opposait, alors, à l'antisémitisme de sa sur. Bien qu'elle n'ait pas connu un franc succès , cette expression me paraît, aujourd'hui, très utile. En effet, elle permet de soustraire les farouches combats actuels entre opposants à l'antisémitisme à toute accusation préalable d'antisémitisme.
Pour autant, gardant la référence au « sémitisme », elle ne permet pas de souligner la spécificité du racisme antisémite, de comprendre jusqu'où les opposants au nazisme étaient, et sont encore aujourd'hui, conscients de ce qu'était le vrai projet du nazisme pour la communauté des hommes.
Nietzsche avait clairement perçu que la nouvelle identité de l'Europe dépendait de sa capacité à surmonter son antisémitisme, et pas seulement sa xénophobie et son racisme. Il avait compris que, ne parvenant pas à réaliser son souhait de s'émanciper de ses origines chrétiennes, elle n'hésiterait pas à s'affirmer en se libérant par tous les moyens de son rapport à l'origine juive du christianisme. Chrétienne, l'Europe avait, en effet, exigé la conversion des Juifs, monarchique, elle les avait expulsés, républicaine elle les avait intégrés comme individus et niés comme nation (au sens de communauté), tsariste, elle les « pogromisait », marxiste, elle voulait les dissoudre, antisémite (au sens de W.Marr), elle projetait de les anéantir. C'est pourquoi, Nietzsche pouvait affirmer : « Parmi les spectacles auxquels nous convie le siècle prochain, il faut ranger la décision qui règlera le destin des Juifs européens » . Nietzsche voulait fonder l'Europe sur l'anti-antisémitisme, à un moment où, mus par les délires de filiation, les projets criminels à l'endroit des Juifs s'affirmaient toujours plus.
Mais, le nietzschéisme fut vaincu. Et ce fut l'Extermination qui passa.
Dans La France et les juifs, de 1789 à nos jours (Seuil 2004), Michel Winnock souligne qu'au lendemain de la Shoah, il existait un
Impératif catégorique de l'après-Auschwitz (ne jamais laisser un acte antisémite sans réplique).
Or c'est un fait : cet impératif anti-antisémite d'après la Shoah a vécu. Il faut le reconstruire sur de nouvelles bases. Ce n'est pas l'affaire de la seule France.
Au lendemain de la victoire sur le nazisme, l'« aryanisme » nazi disparut, mais le fantasme de « sémitisme » et le fantasme de désir d'accomplir le meurtre du double juif en soi poursuivirent leur route en silence.
Ils réapparaissent aujourd'hui là où ils n'ont rien à faire, dans une critique de la politique palestinienne d'Israël, non pas objective, si tant est que cela existe, mais structurée par ce que Jacques Derrida dénonçait comme étant de l'« endoctrinement anti-israélien ».
« Je crois qu'il faut en effet redoubler de vigilance devant un endoctrinement anti-israélien qui évite rarement l'antisémitisme » (J.Derrida, in De quoi demain, Fayard Galilée, p. 191).
Soixante ans après la Shoah, tout indique que le monde européen ne réussit pas à renoncer à l'attente onirique d'une prochaine étape dans la traduction psychique de l'antisémitisme. Il est, certes, effrayé par le scénario qu'il identifie clairement comme « post-nazi », celui de la Bosnie (1995), par exemple. Mais il est aussi pris dans une angoisse d'attente non pas « aryenne », bien sûr, mais « a-sémite ». En dépit de ses efforts légitimes pour se doter d'une constitution, à laquelle il semble, d'ailleurs, que les Européens n'accordent que peu d'intérêt, c'est sans aucun doute son projet fantasmatique le plus explicite. Ayant survécu à la Shoah, il s'agit, à nouveau, pour lui de vouloir voir jusqu'où il survivrait au fait de se priver de l'origine de son christianisme et de son sécularisme.
Pour autant, on doit constater que l'Organisation des Nations Unies commence à contrecarrer ce mouvement d'éradication de l'origine, en commémorant, pour la première fois de son histoire, la libération d'Auschwitz et des camps de la mort.
Cinquante-huit ans après avoir accepté la création d'un foyer juif en Palestine, cinquante-sept ans après avoir reconnu Israël, trente-cinq ans après avoir voté une résolution qui établissait une équivalence entre sionisme et racisme, trente-trois ans après avoir élu un ancien nazi au poste de Secrétaire général, vingt-neuf ans après l'avoir réélu, quatre ans après avoir laissé passer le slogan « un juif, une balle », lors de la conférence internationale de Durban, l'ONU ouvre la porte au travail de mémoire.150 pays sur les 191 membres de l'ONU parrainent cette initiative.
« L'ONU a été une réponse directe à l'Holocauste » (K.Annan).
S'il existe un espoir de guérir de l'antisémitisme, c'est donc bien là qu'il se trouve : dans le forum mondial des peuples.
Conclusion
Étrangeté, similitude, différence, duplicité, originaire : tels sont les mots-thèmes qui ont été au cur de notre réflexion sur l'avenir de la xénophobie, du racisme et de l'antisémitisme.
J'ai montré que, soit en accomplissant la destruction de l'identité du même, soit en en faisant l'objet de leur déni, la xénophilie, l'anti-racisme et l'anti-antisémitisme sapaient les bases de leur combat contre la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme et uvraient à leur transmutation.
Reste cette question : comment repenser l'avenir de la rencontre du propre avec l'étranger, de soi avec l'autre, de l'unique avec le double dans d'autres termes que les contraires de la xénophobie, du racisme et de l'antisémitisme dont je viens d'exposer les limites ?
Et plus concrètement encore, cet avenir appelle-t-il un renouveau de la République ? De la Démocratie ? Ou appelle-t-il une nouvelle conceptualisation non plus territoriale ni nationale, mais cosmopolite du politique ?
L'alternative République ou Démocratie ? se pose comme une opposition entre l'universel et le singulier, entre l'universalité du sujet humain et ses singularités différentielles culturelles, sociales etc. Il y a opposition, parce que, dans le cadre de la conceptualisation traditionnelle du politique, le sujet de l'universalité se sait limité par le sujet de la singularité.
En France, la loi sur la laïcité se veut dépassement de cette opposition et alliance entre les deux termes. La récente reformulation de la loi de 1905 veut, en effet, faire converger les valeurs républicaines et les valeurs démocratiques.
« Les trois valeurs indissociables qu'elle (la loi de 1905) définit en font la pierre angulaire de notre pacte républicain. La liberté de conscience, d'abord, qui permet à chaque citoyen de choisir sa vie spirituelle ou religieuse ; l'égalité en droit des options spirituelles et religieuses, ensuite qui interdit toute discrimination ou contrainte ; enfin la neutralité du pouvoir politique qui reconnaît ses limites en s'abstenant de toute ingérence dans le domaine spirituel ou religieux
Depuis 1905, le contexte a évolué
Parce qu'elle (la laïcité) reconnaît et respecte les différences culturelles, spirituelles religieuses elle a aussi pour mission, et c'est la plus noble de toutes, de créer les conditions permettant à tous de vivre ensemble, dans le respect réciproque et dans l'attachement commun à un certain nombre de valeurs » (Bernard Stasi, in Laïcité, in Guide Républicain, MENESR, SCÉRÉN (CNDP), Delagrave, 2005)
Mais, faire converger la République et la Démocratie, c'est aussi les faire évoluer l'une et l'autre.
« Ces valeurs qui doivent nous unir sont celles que l'on apprend à l'école. Et c'est en cela que l'école est un espace spécifique qui accueille des enfants et des adolescents auxquels elle doit donner les outils intellectuels leur permettant, quelles que soient leurs origines, leurs convictions ou celles de leurs parents, de devenir des citoyens éclairés, apprenant à partager, au-delà de toutes leurs différences, les valeurs de notre République.
C'est la raison pour laquelle, si l'école ne doit pas être à l'abri du monde, les élèves doivent être protégés de la « fureur du monde ». Face aux conflits qui divisent, face aux comportements et aux signes qui exaltent la différence, l'école doit apporter sa contribution à cette communauté de valeurs, de volontés et de rêves qui fondent la République.
Empreinte de liberté, d'égalité et de fraternité, la laïcité est le fondement du pacte républicain ».
La République doit donc repenser l'école, et la Démocratie dépasser le communautarisme, si elles veulent accueillir l'étranger, respecter l'autre et accepter le double.
Or, par-delà le fait que chacun lira la loi plutôt comme républicain ou plutôt comme démocrate, il est clair que cette loi reproduit une identité communautaire.
« Or ce qu'on défend sous le drapeau de l'universalité laïque et républicaine, c'est aussi (et voilà ce qu'on ne veut ni dire ni voir) une constellation communautaire : la république française, la citoyenneté française, la langue française, l'unité indivisible d'un territoire national, bref un ensemble de traits culturels liés à l'histoire d'un État-nation, incarné en lui, dans sa tradition, et dans une partie dominante de son histoire, etc. » (Jacques Derrida, in op.cit., p. 49).
La République est prise entre le marteau de la croyance en une « identicité », une méméité de l'identité française non détruite (l'illusion d'une inaltérable Francité) et l'enclume du désir de la promouvoir comme principe de lecture cosmopolite des valeurs et des cultures.
L'exception française, c'est croire que Francité et cosmopolitique sont une seule et même chose .
L'illusion cosmopolitique de la Francité se laisse voir dans son donquichottisme. Je donnerai trois exemples :
- Scientifique et éthique : ainsi, depuis huit ans, l'État français se veut le fer de lance d'une législation mondiale visant à interdire le clonage humain qu'il est incapable de faire voter de manière définitive sur son propre territoire.
- Polémologique : ainsi, peu après l'entrée des Etats-Unis en guerre, l'État français se révèle incapable de prendre l'initiative d'une seconde résolution qui, entraînant de fait la Grande-Bretagne, aurait mis les Etats-Unis dans un embarras beaucoup plus profond que la poudre aux yeux anti-guerre et anti-impériale qu'il a projetée urbi et orbi.
« Dans l'opinion anti-guerre mondiale, beaucoup n'ont pas compris que les pays opposés à l'usage unilatéral de la force et soucieux du droit international, comme la France ou l'Allemagne, n'aient pas été plus cohérents en proposant de clarifier cette question de la légitimité, après le 19 mars et l'entrée en guerre des Etats-Unis. Ils pouvaient le faire en soumettant une résolution au Conseil de Sécurité
la résolution 377 (dite « s'unir pour la paix ») aurait donc pu être utilisée pour obtenir de l'Assemblée générale qu'elle interdise toute action militaire contre l'Irak
» (Daniel Durand, ancien Secrétaire national du Mouvement de la paix, in Irak qui a gagné ? La Dispute, 2003, pp.26-27).
Même un penseur aussi critique et avisé que le regretté Jacques Derrida se laissera prendre à la Geste « francitaire ».
- Politique intérieure : Trois ans après avoir nié l'existence de l'antisémitisme en France, l'État décide de dissoudre une nébuleuse d'organisations néo-nazies composées de trois mille militants fanatisés.
En fait, par-delà l'illusion cosmopolitique « francitaire » dont nous espérons qu'elle ne finira pas par sombrer dans le ridicule, il existe une illusion fondamentale dans toute pensée cosmopolitique qui consiste à supposer que le citoyen cosmopolitique demeure citoyen d'un État-nation.
Même Emmanuel Kant, le fondateur du sujet cosmopolitique contemporain, ne sut pas contourner cet obstacle.
Certes, il affirme :
« Le droit cosmopolitique doit se restreindre aux conditions de l'hospitalité universelle » (in Vers la paix perpétuelle, Paris, Flammarion, 1991, p. 93).
Mais, cette hospitalité n'est pas celle d'un Etat universel, seulement celle d'une multiplicité d'États.
Le résultat ne se fait pas attendre. Kant, l'apôtre de l'impératif catégorique, du respect de la dignité humaine et de la raison demeure nationaliste allemand, c'est-à-dire xénophobe, raciste et, pour tout dire, anti-judaïque, lorsqu'à la fin de sa vie, dans La Critique des Facultés (1798), il affirme que les Juifs ne pourront acquérir les droits civiques que s'ils adoptent la « religion de Jésus ». Et Kant de qualifier ce changement d'« euthanasie du peuple juif ».
L'hospitalité universelle vient, ici, buter sur le désir d'une citoyenneté euro-allemande chrétienne, expurgée de toute origine juive.
Poussant l'idée d'un sujet cosmopolitique, Kant en dévoile le désir inconscient dans son rapport à l'origine-temps.
Cent trente-sept ans plus tard, c'est au tour de Edmund Husserl, le fondateur de la philosophie moderne, de dévoiler une autre facette de ce désir, mais cette fois-ci, dans son rapport à l'origine-espace. En 1935, au cur de Vienne, il pousse, en effet, l'idée d'une exclusion des Tziganes, puisqu'il affirme que la figure spirituelle de l'Europe ne se concilie pas avec
« Les Esquimaux, les Indiens des ménageries foraines ou les Tziganes qui vagabondent en permanence dans toute l'Europe »
(in La crise de l'humanité européenne et la philosophie)
Ces deux maîtres de philosophie pensent le cosmopolitique, le premier, international, le second, européen, comme une force qui va en dissolvant les singularités que le point de vue religieux ou citoyen national-étatique juge incompatibles avec lui. Incompatibles, parce qu'inintégrables. Le juif et le tzigane comme indices insupportables d'une singularité du sujet, de son droit à vivre séparé, dans le temps ou dans l'espace.
La tâche est donc d'arracher l'approche cosmopolitique au national-étatisme et de l'élever jusqu'à la citoyenneté du sujet du monde.
C'est à quoi Sigmund Freud s'emploie dans sa correspondance échangée en 1932 avec Albert Einstein sur le thème Pourquoi la guerre ? (et comment l'éviter ?) et publiée en mars 1933. On y découvre un Freud qui explique la difficulté de la tâche par l'intrication du pulsionnel et du culturel.
Il commence par décrire l'intrication des pulsions érotiques et de la pulsion de mort. Les pulsions érotiques représentent les aspirations à la vie, tandis que la pulsion de mort qui représente la tendance interne à la désagrégation devient pulsion de destruction, du fait qu'elle se retourne vers l'extérieur.
Ainsi, Freud décrit la guerre et la complaisance à la guerre comme des émanations de la pulsion de destruction.
Or, insistant sur l'inanité de l'utopie qui consisterait à abolir la guerre sans abolir cette pulsion, ce qui voudrait dire changer la nature de l'homme, il préconise plusieurs voies - culturelles - pour combattre la guerre :
- Développer les liaisons de sentiment entre les hommes (amitié, solidarité),
- Éduquer une couche supérieure d'hommes pensant de façon autonome, inaccessibles à l'intimidation et luttant pour la vérité, auxquels reviendrait la direction des masses non autonomes,
- Créer une communauté d'hommes ayant soumis leur vie pulsionnelle à la dictature de la raison.
Un tel développement culturel, fondé sur le renforcement de l'intellect qui commence à dominer la vie pulsionnelle et sur l'intériorisation du penchant à l'agression, travaillera contre la pulsion de mort et contre la guerre. En outre, il définira les traits du sujet cosmopolitique que la paix attend.
Mais, cette conclusion est précédée d'une hypothèse sur laquelle peu de commentateurs ont attiré l'attention :
« Depuis des temps immémoriaux, le procès de développement culturel se déploie à l'échelle de l'humanité (je sais que d'autres préfèrent l'appeler : civilisation). C'est à ce procès que nous devons le meilleur de ce que nous sommes devenus et une bonne partie de ce dont nous souffrons. Ses facteurs occasionnants et ses débuts sont obscurs, son issue incertaine, quelques uns de ses caractères faciles à discerner. Peut-être mène-t-il à l'extinction de l'espèce humaine, car il est préjudiciable à la fonction sexuelle de plus d'une façon
» in Pourquoi la Guerre, OC, XIX, p. 80).
La mise en garde implicite de Freud est très claire : cela même qui lutte contre la pulsion de mort peut y conduire. La mort peut mener la danse. La culture peut être un leurre de vie.
Au-delà d'un pessimisme qui se veut réalisme, qu'est-ce que Freud essaie de nous dire ? Que le développement culturel peut trouver en lui-même les nouvelles impulsions à la guerre et à la mort.
Ces contradictions existent depuis la nuit des temps. Ce sont celles que nous voyons s'épanouir aujourd'hui et que nous nommons « questions d'éthique ». Mais, ce qui pour Freud, et plus encore pour nous, est nouveau, c'est que, dans la culture, ces contradictions se développent de manière mortifère. Il ne s'agit pas tant des multiples divisions entre hommes que la culture suscite que de la manière dont la culture peut désormais se vivre étrangère à elle-même. C'est désormais au sein même de la culture que se développe la pulsion de mort.
On trouvera là un éclairage du fait qui ne cesse de nous interpeller, à savoir que le nazisme a pu émerger de la culture occidentale.
Si nous nous référons au temps présent, il est tout aussi évident que c'est de cette culture qu'émerge ce que l'on appelle le « terrorisme ». Nous pourrions même relire le livre de Samuel Huntington sur le Choc des Cultures en nous référant à Freud. Au sein même de la culture, surgissent des cultures qui s'affrontent non sans un emprunt réciproque permanent.
Il faut voir un succès de la mort dans le fait que la culture parvienne à penser la mort sans penser sa propre mort.
C'est pourquoi, l'émergence du sujet cosmopolite ne viendra pas tant de la victoire sur le nazisme, le néo-nazisme ou le terrorisme que de notre travail à poser les contradictions du développement culturel dans des termes qui ne soient pas mortifères.
Or, ce qui pousse à poser ces contradictions en prenant le risque de l'auto-anéantissement, c'est la pulsion de pouvoir. D'où la nécessité de soustraire toutes les cultures à cette pulsion. Ce qui doit commencer par se traduire par une description des contradictions qui ne relève pas de la pulsion de pouvoir, et qui, ne passant aucun compromis avec elle, ne la reprogramme pas. Là est le véritable défi de la démocratie.
Or là, nous nous trouvons devant deux faiblesses qui n'ont pas épargné le raisonnement de Freud. La distinction entre couche supérieure d'hommes et masses non autonomes, d'une part ; l'idée d'une éducation à l'autonomie, de l'autre.
En effet, Freud décrit cette sortie du pouvoir dans les termes mêmes du pouvoir.
Dd la même manière, nous n'imaginons pas la démocratie comme autre chose qu'un exercice du pouvoir.
Pourtant, et cela est encore plus évident à notre époque de culture médiatique mondiale de masse qu'à l'époque de Freud, les issues du développement culturel résultent désormais de l'émotion, de la pensée et du comportement autonomes de chaque individu dont les représentations appartiennent à une infinité de sources culturelles.
Mais, tout en le reconnaissant, c'est-à-dire tout en acceptant le droit de chacun de vivre une vie intime, dont la clinique psychanalytique constate qu'elle est faite de pulsions, fantasmes et sentiments clivés, xénophobes et xénophiles, racistes et antiracistes, antisémites et anti-antisémites, le développement culturel interprète cette autonomie dans la perspective d'une affirmation de la pulsion de pouvoir.
Mensonge et manipulation de la vie intime sont devenus les maîtres-mots structurels, et non plus seulement idéologiques et moraux, du développement culturel.
En conséquence, si nous voulons faire émerger un sujet cosmopolite qui exclut la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme de sa définition, nous devons commencer par destituer la vie intime de son statut d'alibi de la pulsion de pouvoir qu'elle connaît aujourd'hui, à un moment où elle s'affiche comme écran médiatique total.
À cet égard, et je voudrais conclure sur cet exemple, au moment même où il s'agit de combattre le mensonge et la manipulation, l'illusion et la confusion sont à leur comble, lorsqu'à propos de la commémoration de la découverte et de la libération du camp d'Auschwitz en janvier 1945, le supplément télévision d'un grand hebdomadaire, Le Nouvel Observateur, titre la semaine dernière :
« Arbeit macht frei. La libération des camps nazis. La télévision se souvient ».
Or,
1. « Arbeit » ne « macht » pas « frei »,
2. Les camps nazis n'ont pas été libérés.
3. La télévision n'a ni vie intime, ni mémoire. Elle est un palimpseste permanent qui se nourrit de la stratification des effacements successifs de la vie intime et de la mémoire.
Dans ce contexte, nul ne peut écarter la crainte que la mass-médiatisation mondiale de la Shoah ne soit un nouveau prélude à sa réception sous sa forme effacée, c'est-à-dire le prélude à une nouvelle levée des résistances spontanées à l'horreur, non seulement chez l'adulte, mais aussi et surtout chez l'enfant.
Je vous remercie d'avoir pris le temps de m'écouter.