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Utopie et Innovation
Par
Philippe J. Bernard
TABLE DES MATIERES
PREMIERE PARTIE. CONCEPTS ET INTERACTIONS
L'utopie comme idéal
L'utopie comme chimère
L'utopie comme aspiration partagée
3. Idéologie, utopie et image du futur
Idéologie et utopie
Utopie et vision du futur
4. La Prospective et les facteurs du changement social
Invention, innovation et leurs modes de diffusion
Innovation et entreprise
La stimulation de l'innovation
DEUXIEME PARTIE. ETUDES DE CAS
1. La conception et la mise en route de grands projets
2. Les utopies d'une prospective scientifique
3. L'utopie de la communication
La société de communication
La communication comme utopie
Communication et mondialisation
Le mythe d'une communication généralisée
4. L'utopie de l'élégance technique
Une volonté pour la ville
Modèle culturaliste et modèle progressiste
Les grands ensembles
La crise urbaine
Vers de nouveaux modèles
6. L'étude du contenu utopique pour donner un nouvel éclairage du passé : trois exemples
CONCLUSION. UNE FONCTION DE L'UTOPIE : EXPOSER DES PROBLEMES NON RÉSOLUS
ANNEXE. LES GRANDES UTOPIES D'AUJOURD'HUI
1. L'utopie de la santé parfaite
3. L'utopie écologique ou du meilleur environnement
4. L'utopie de liberté et d'intégration dans l'ensemble social
L'utopie de l'atteinte des droits personnels
L'utopie démocratique
L'utopie de l'intégration dans un ensemble ordonné
L'utopie d'une économie équilibrée au service de tous
Les sociétés modernes, et particulièrement la société française, m'ont toujours apparu riches en paradoxes, c'est-à-dire en contradictions entre opinions et comportements.
Dans les sociétés d'autrefois, volontiers désignées comme à statut, chacun savait à peu près où était sa place. On était noble ou manant, aîné ou cadet, riche ou pauvre. Sans doute tout était toujours en mouvement et beaucoup, jugeant leur rang méconnu, étaient occupés à batailler, ester en justice, adresser des placets au roi. Mais satisfaction obtenue et une fois enrichi, l'on s'attachait à vivre en bourgeois ou gentilhomme et à mépriser la canaille, tandis que les journaliers touchaient respectueusement le bord de leur casquette. Un ordre restait présent.
Dans les sociétés modernes, nous nous proclamons libres et égaux. Mais si nous tenons à notre liberté et nous efforçons de bien l'utiliser, respectons-nous comme il convient celle d'autrui ? Le tenons-nous pour notre égal, sommes-nous nous-mêmes reconnus comme tels et réellement prêts les uns et les autres à respecter les règles édictées en commun ?
La Réforme protestante avait fait de chaque individu une monade, un être responsable de lui-même, apte par là même, non sans problèmes certes, à vivre dans une communauté où chacun s'occupe librement de son salut. Mais dans les sociétés où la clémence est par tradition attendue d'une divinité prête à vous relever de vos fautes, les conduites sont souvent erratiques. Ce qui n'empêche pas d'être exigeant pour les autres. L'égalité est proclamée, les riches, les ayants droits sont volontiers stigmatisés, tandis que chacun continue à aspirer à de nouveaux privilèges et à défendre ceux déjà obtenus.
Un des paradoxes les plus éclatants de la société française est celui si bien décrit par Michel Crozier. ".. Le système bureaucratique français d'organisation constitue la meilleure solution possible des contradictions dont souffrent les Français en matière d'autorité. S'ils ne peuvent pas supporter le montant d'autorité universelle et absolue qu'ils jugent par ailleurs indispensable au succès de toute action coopérative, il leur faut bien s'en remettre à un système d'organisation impersonnel et centralisé Ces contradictions ont été conservées et perpétuées par la longue tradition d'administration centralisée autoritaire qui a offert à toute la société française le seul modèle efficace capable de répondre à deux exigences contradictoires : garantir l'indépendance des individus et assurer la rationalité et le succès de l'action collective". (Le phénomène bureaucratique, 1963, ch. VIII). Au cours des quarante dernières années, de grands efforts ont été faits pour changer le style de commandement dans les entreprises et organisations, la peur des relations face à face s'est atténuée, mais les réticences à parfaire l'uvre de décentralisation montrent que le problème reste mal résolu. En réponse à l'attente des citoyens, le souci de rationalité dans l'administration publique continue à s'exprimer presque toujours de haut en bas, et l'on résiste aux délégations de pouvoir. Confirmation en est donnée par la façon dont se diffuse une action nouvelle et les obstacles aux velléités d'initiative et d'organisation locale particulière.
C'est ce qui permet de dire des sociétés contemporaines, et notamment de la société française, qu'elles sont des sociétés paradoxales. Il est important de bien noter où est le paradoxe. Le souci moderne est d'assurer l'indépendance de l'individu, mais aussi le bonheur commun. Parler d'utopie moderne n'est pas dire que l'on dispose du modèle d'une société parfaite, mais que les aspirations communes tendent vers une amélioration selon certaines lignes de la société existante. Le mot moderne est là pour faire apparaître que ces aspirations sont le fruit d'une évolution amorcée depuis plusieurs siècles. Il y a continuité et non rupture, l'utopie est moderne, et non postmoderne, même si beaucoup des idées libertaires et de tolérance dites postmodernes en sont aujourd'hui la meilleure illustration.
Ces aspirations ont des effets dans le sens souhaité, mais parfois aussi en sens inverse. L'utopie est en effet elle-même grosse de contradictions, elle engendre des perversions, le paradoxe étant que, dans bien des domaines, plus des efforts sont faits pour rapprocher de l'ambition fixée, et plus de nouveaux obstacles vont apparaître et l'horizon tendre à s'éloigner (d'où le titre du livre publié en 1997 aux PUF, De l'utopie moderne et de ses perversions).
Si ce corps d'idées et aspirations désigné comme l'utopie moderne a sur le devenir social des effets dans l'ensemble jugés positifs, il est important de savoir dans quel sens l'évolution en est infléchie et marquée de nouveautés. Un des maîtres mots d'aujourd'hui n'est-il pas celui d'innovation ? Jugée imparfaite mais amendable, la société moderne est bâtie sur le changement, sur l'innovation. Dans le domaine économique en particulier, mais également dans celui des murs, des arts, de la politique, il est admis que le changement doit pouvoir accroître les satisfactions de tous &endash; ce qui n'empêche pas bien sûr l'affirmation répandue que l'effet finalement va plutôt en sens inverse. D'où les jugements mêlés et l'ironie qu'appelle la modernité.
On peut donc se demander quel est l'effet de ce qu'on appelle ici l'utopie sur l'innovation économique et technique. Telle est la question que, après avoir été informé des travaux des Rencontres sur l'utopie organisées ces dernières années à l'Institut International d'Administration Publique (aujourd'hui rattaché à l'ENA), M. Jacques Theys, responsable du Centre de prospective et de veille scientifique du Ministère de l'Equipement, a jugé bon de nous poser. Question intéressante mais difficile par sa grande généralité et par l'équivoque pouvant résulter de la nécessité pour l'aborder de sortir des problématiques habituelles. Je lui suis reconnaissant de l'avoir posée. J'espère que la réponse donnée dans les pages qui suivent, achevées en janvier 2002, éveilleront des échos chez les lecteurs des diverses spécialités.
Philippe J. Bernard, juillet 2002Organisateur des Rencontres sur l'utopie
Président du "Club Utopies" de Prospective 2100
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Depuis quelque temps, on parle beaucoup d'utopies et de projets utopiques. Le plus souvent, il s'agit d'attirer l'attention sur l'aspect nouveau d'une question jugée importante et les enjeux correspondants. Ou, dans un autre sens, de faire la critique d'une notion et d'affirmations tenues pour dangereuses.
Il existe cependant une autre façon de faire, et elle tend à se développer. Elle consiste à reconnaître la présence dans les esprits humains de représentations ou visions que l'on appellera utopies et à en évaluer les effets. Une définition différente en est le résultat.
Dans le sens courant, une utopie est le fruit de l'imagination d'un auteur. Il s'agit de cette île protégée de la folie des hommes par un océan mal exploré que Thomas More appelait Utopie - c'est-à-dire lieu de nulle part ; le gouvernement y est sage, le peuple heureux, elle est le modèle idéal. Ou de tableaux de même ordre dressés jusqu'à nos jours par toute une série d'auteurs traçant le portrait plus ou moins idyllique d'une société alternative. S'il a du succès, un tel tableau suscitera l'adhésion et les attentes de partisans et vivra longtemps dans les mémoires.
Par utopie, on entend ici la présence non du projet d'un ou d'une série d'auteurs, mais, face à un état de choses, d'aspirations largement partagées diffusées au sein d'un groupe ou d'une population. Ces aspirations bien sûr peuvent être influencées par tel enseignement ou analyse, mais elles ne se confondent pas avec eux. Largement présentes dans un milieu donné, elles vont avoir des conséquences qui ont à être mises en lumière.
Un autre mot est parallèlement au centre de cet examen, celui d'innovation. Il évoque une situation améliorée par rapport à celle qui existe. Innover, c'est inventer, aller au-devant du futur. Perfectionner les produits, les procédés, les structures, les façons de penser et de se positionner, découvrir de nouvelles façons de faire ou de vivre, s'arracher à ce qui est connu et démodé, aller non seulement vers un meilleur rendement des efforts mais aussi, on l'espère, vers des satisfactions plus hautes réalisant mieux les ambitions de tous. L'innovation est une des grandes valeurs d'aujourd'hui.
Inattendu peut-être, le rapprochement de ces deux notions &endash; qui font référence aux catégories de l'espace et du temps, aux deux formes d'un ailleurs auquel nous porte notre imaginaire - est stimulant. Elles sont d'autant plus proches que l'utopie est en fait le plus souvent une uchronie, un ailleurs éloigné non dans l'espace mais dans le temps. Entre elles, cependant, il y a la distance séparant ce qui se conçoit de ce qui s'exécute. Examiner ce qui unit l'utopie, c'est-à-dire la pensée, les désirs, les ambitions et ce qui change effectivement, ce qui fait nouveauté, est une façon de mieux comprendre la marche du monde où nous vivons.
Le sujet néanmoins n'est pas aisé. D'où le besoin de définir au préalable les concepts en jeu &endash; l'utopie dans ses différents sens, les idées et l'idéologie, la prospective ou étude du futur, l'innovation - ce qui permettra d'apercevoir comment se nouent les interactions les unissant. Il s'agira ensuite d'aborder l'étude de cas dans lesquels la référence à l'utopie est fréquente et pour lesquels on parle d'innovation. Ont été retenus à ce titre notamment un domaine qui excite aujourd'hui particulièrement les esprits, la communication, et un autre, l'urbanisme, dans lequel les décisions à prendre portent sur des enjeux considérables et qui est le sujet de fortes controverses. Plus rapidement ont été abordés différents types de projets scientifiques et techniques, et des domaines comme l'hôpital et les rapports entre peuples et classes sociales, qui mériteraient tous de longs développements. Dans chacun de ces domaines, on verra qu'il existe des idées, des visions, des ambitions conscientes ou inconscientes faisant l'objet d'un consensus plus ou moins large et méritant d'être tenues pour des utopies dans le sens adopté. Il ne s'agira pas de prendre parti pour l'une ou l'autre de ces visions parfois antagonistes, mais d'en faire apparaître la signification et la portée, plus considérable qu'il n'est communément imaginé au sein d'une civilisation que l'on aime à dire réaliste et matérialiste.
L'effet exercé sur l'innovation est-il positif ou négatif, les efforts en ce sens en sont-ils favorisés ou inhibés ? A cette question, il n'y a pas de réponses en noir ou blanc. Ce que l'on verra, c'est que beaucoup des inventeurs et innovateurs et de ceux qui, ayant quelque chose à dire, exercent une influence sur les transformations sociales, sont animés par une vision précise et exigeante de ce que le futur devrait être. Les effets dont il s'agit peuvent consister en innovations proprement techniques et scientifiques, se traduire en orientations affectant durablement l'organisation politique et administrative, se combiner de façon inattendue, et se traduire encore en paradoxes, déviations et perversions qu'il importe de reconnaître. Il y a là matière à réflexion pour tous ceux qui ont à réfléchir et à agir dans ces domaines.
En annexe sera précisée la place de quelques grandes utopies du temps constituant ce qu'on peut appeler l'utopie moderne (ou encore contemporaine) auxquelles de fréquentes références sont faites dans le corps du texte et dont il est bon de bien avoir présents à l'esprit les thèmes et l'unité*.
CONCEPTS ET INTERACTIONS
1. Les sens de l'utopie
Le dictionnaire Robert donne trois sens au mot utopie.
Le premier désigne un pays imaginaire aux lois bien faites où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux. L'île d'Utopie de Thomas More en est l'archétype.
Le second, apparu au début du XVIIIe siècle et décrit comme didactique, a affaire au plan d'un état social imaginaire conçu par un auteur. Platon dans La République en avait donné un exemple, et après Thomas More, Campanella dans La cité du soleil, Francis Bacon dans La nouvelle Atlantide, et Fénelon dans Les aventures de Télémaque sont parmi les plus souvent cités. A l'époque moderne, les auteurs dont la pensée a le plus excité les imaginations sont sans doute Fourier et Marx. L'un dénonçait "l'esprit mercantile" (il avait été lui-même employé de commerce) "forme la plus hideuse de la civilisation... et... principe de sa chute"1, et s'efforçait de tracer les traits d'une société bâtie sur de tous autres principes. L'autre annonçait la société communiste devant conduire à la fin de l'"aliénation" inhérente à la société bourgeoise.
Du premier au deuxième sens, il y a, comme déjà noté, passage d'un ailleurs dans l'espace à un ailleurs dans le temps, ce qui est le cas de la plupart des utopies connues dans l'histoire.
Le troisième sens du dictionnaire est défini comme une vue politique ou sociale ne tenant pas compte de la réalité, une conception ou projet irréalisable. Il s'agit du sens le plus courant, selon lequel l'utopie est d'abord une illusion, une chimère. Parmi les exemples cités à ce propos, on retiendra cet extrait où Romain Rolland parle des "utopies 'à la française' : paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits de l'homme, égalité naturelle".
Notons que ce qui est vu comme irréaliste peut n'être pas toujours dangereux. Ainsi C. Milosz, prix Nobel de littérature 1980, qui avait séjourné à Paris au cours des années 30, note dans son autobiographie que les appels lancés en France à l'encontre de l'état de choses existant y seraient sans dangers, la pensée et l'action s'y mesurant selon des normes différentes. Leur force destructive ne se révèlerait qu'une fois transférés chez les peuples prenant les formules imprimées au pied de la lettre : l'assez longue liste de révolutionnaires de divers pays ayant passé quelques années de formation en France n'en apporte-t-elle pas confirmation ?
Il ne manque assurément pas de déclarations et de livres dénonçant les méfaits de l'esprit utopique et de son retour périodique. Inaugurant ses cours à la London School of Economics en 1973, Friedrich Hayek, tenu pour le pape de la pensée libérale, voyait dans la pensée utopique "la prétention de corriger des effets indésirables du système existant en négligeant les forces à leur origine". L'historien des idées Isaiah Berlin &endash; né dans l'empire russe - voyait dans "la recherche de la perfection une recette pour faire couler le sang". Il existerait une "nature humaine" plus ou moins permanente commandant les comportements et expliquant pourquoi ont été des échecs toutes les tentatives de ce genre &endash; ainsi les "phalanstères", associations de travailleurs vivant en communautés en conformité avec la pensée de Charles Fourier, l'Icarie qu'Etienne Cabet et ses compagnons partirent fonder en 1848 au Texas puis transférèrent en Illinois, ou les communautés qui, après les révoltes des années 1960, ont fleuri en Californie, ou en France sur le Larzac, s'efforçant d'échapper au conditionnement de L'homme unidimensionnel que stigmatisait à l'époque Herbert Marcuse.
Dans le même esprit, l'utopie est vue souvent comme un concept de type littéraire "le rêve compensateur d'un monde sans envers", l'inspiration de conduites d'échec souvent tragiques dont l'histoire donne un certain nombre d'exemples2. Recherchant les causes de ces échecs, Raymond Ruyer relevait pour sa part :
"le caractère non organique, non vivant des utopies. Par définition, elles ne croissent pas lentement comme les choses réelles, avec les mille interventions perturbantes de l'histoire et des traditions, elles repartent toujours à zéro, et déduisent dans l'abstrait. Elles incarnent directement une raison dépouillée d'éléments organiques et des apports de la durée"3.
Observons néanmoins que beaucoup de ces constructions ont leur vie propre, se transmettent et se renforcent en passant des uns aux autres et sont ainsi bien inscrites dans la durée.
Nombre de publications apparues depuis la fin du XIXe siècle ont décrit un futur inquiétant. Ce sont des utopies négatives des dystopies &endash; écrites pour la plupart par des Anglais, notons-le. C'est le cas en particulier de La Machine à explorer le temps (1896) et La guerre des mondes de H.G. Wells, de Le meilleur des mondes (Brave new World), d'Aldous Huxley(1932), de 1984 (1949) ou La ferme des animaux, de George Orwell. La puissance des moyens dont dispose l'homme moderne excite la verve et l'imagination, mais aussi la répulsion et la crainte. De toute façon, ce sont les visions horrifiantes ou simplement pessimistes (les utopies de la science fiction sont elles aussi plutôt inquiétantes) qui retiennent le plus l'attention. Elles n'ont cependant pas qu'un rôle de distraction, et sont aussi très salutaires pour autant qu'elles font apparaître de façon saisissante les risques des politiques visant à faire de l'utopie une réalité, comme le XXe siècle en a donné le triste exemple4 .
L'utopie comme aspiration partagée
Aux trois sens précédents du dictionnaire, on doit en ajouter un quatrième. L'utopie aujourd'hui, ce n'est plus seulement ce projet miracle né sous la plume d'un auteur fertile auquel des adeptes apportent une foi sans faille. L'utopie, ce sont des aspirations partagées conduisant à des orientations et à des comportements de même ordre. Apparaissant dans un milieu donné aux caractéristiques particulières, elles vont se diffuser dans des milieux parfois fort différents de ceux d'origine. Sans doute les différences entre cultures sont-elles grandes et appelées à se perpétuer longtemps, de par des habitudes, institutions et structures de pouvoir se renforçant mutuellement et susceptibles de faire obstacle à la diffusion de nouveautés. Mais l'espèce humaine est une, l'imitation est une tendance fondamentale des humains, et avec la facilité présente des communications, les situations et aspirations nouvelles ne manquent pas de se répandre.
Ces aspirations partagées restent des utopies, en ce sens qu'elles sont ambitieuses par ce qui est visé, et imprécises dans leur contenu et leurs possibilités de réalisation. Après une longue évolution, les aspirations communes présentes dans les pays occidentaux ont pris depuis l'époque des "Lumières" un tour nouveau. Elles se sont depuis approfondies et étendues à de nouveaux groupes sociaux, à de nouveaux domaines et de nouveaux territoires, et l'ont emporté finalement sur d'autres attachements. Malgré de multiples changements et de nouvelles formes, elles restent aujourd'hui en gros de même ordre. Il s'agit d'aspirations individuelles visant au développement des "facultés" de chacun, pour employer le vocabulaire qui était celui de Condorcet aussi bien que de Kant. Elles visent à ce que chacun soit libre et reconnu comme tel, comme autant que possible l'égal de l'autre, en droit et aussi en fait, et bénéficiant de satisfactions comparables, et qu'en même temps il soit susceptible de se distinguer - ce qui, on le reconnaîtra, peut conduire à des contradictions.
Le point important n'est pas tant de savoir si, aux différentes périodes et dans différents milieux, de telles aspirations ont été effectivement présentes et se sont développées de façon continue ou non. Il est que cette aspiration à la liberté, à la dignité de chacun, au développement des possibilités qu'il possède, et à une égalité de principe s'est vue peu à peu reconnue comme une valeur sociale entraînant des droits et une responsabilité collective étendue à toutes les parties du monde. C'est en ce sens que l'on peut parler d'une utopie moderne, dont la force d'attraction, après divers épisodes, n'a cessé de se renforcer en s'appliquant sans cesse à de nouveaux domaines et à de nouveaux territoires. Se reflétant notamment dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, cette utopie n'est de nos jours pas encore réellement admise et respectée partout, il s'en faut assurément, elle peut même de temps à autre être contestée ou déclarée périmée (en observant par exemple que l'inégalité depuis vingt-cinq ans va plutôt en s'accroissant dans nombre d'environnements), mais elle n'en continue pas moins clairement son chemin dans la même direction.
La reconnaissance de ces valeurs implique-t-elle de qualifier la société contemporaine d'individualiste ? En un sens oui, mais pas exclusivement. Nous vivons dans quelque chose de plus que l'individualisme, et l'opposition souvent répétée entre le holisme ou communautarisme des sociétés anciennes et l'individualisme contemporain n'est qu'une affaire de degré. L'utopie moderne ne consiste-t-elle pas à faire de l'atteinte de cette aspiration universelle à la reconnaissance et au développement des droits de chacun un objectif social et à parler à cette fin de solidarité et de fraternité ? Ce qui ne signifie pas qu'en pratique l'application de ces valeurs ne rencontre des limites aisément observables, ni que n'ont quelque justification ceux qui entendent se dire "réalistes", c'est-à-dire ne voyant dans la marche de la société que le résultat de conflits d'intérêt et de rien d'autre.
Dans la perspective ainsi tracée, l'utopie ne serait plus seulement cette vérité prématurée dont ont parlé Lamartine et quelques autres, mais jouerait bien le rôle de cette "espérance motrice de l'histoire" dont il a souvent été question. A ce titre, sa diffusion apparaît, au moins pour partie, comme une de ces "prophéties auto-réalisatrices" chères au vocabulaire de la sociologie contemporaine. Ce qui pose toutefois la question des conditions nécessaires pour qu'un tel résultat soit atteint : besoin que soient dans certaines dispositions ceux qui édifient, reçoivent ou reprennent à leur compte de telles constructions imaginaires, et besoin aussi qu'elles ne contiennent pas ou ne conduisent pas à de trop grandes contradictions ou perversions - ce qui sera souvent le cas.
Les objectifs individuels et sociaux que se fixent les humains tendent à être fondés sur une idée de la dignité de la personne humaine, ils reposent sur des sentiments éthiques, sur une idée de la justice et de leur droit personnel à un épanouissement. Les aspirations partagées d'aujourd'hui sont un écho de ces sentiments, une réponse aussi à une situation matérielle et sociale, à une évolution marquée par des changements techniques créant envies et frustrations et influençant les comportements. Elles peuvent donner naissance à de grands projets collectifs, à une politique dont les interventions répondent à une nécessité dans la mesure où l'évolution suscite des problèmes qui ne se résoudront pas d'eux-mêmes dans de bonnes conditions. C'est pourquoi elles ont de nos jours toujours affaire aux liens unissant la personne au groupe social.
Une expérience récente met en lumière le côté négatif plus souvent que positif suggéré couramment par le mot d'utopie. Des onze sujets abordés entre 1998 et 2000 au sein du groupe Rencontres sur l'utopie, six l'ont été en effet par ceux ou celles qui ont eu à les introduire en partant d'une vue négative de l'utopie dont ils avaient à traiter, alors qu'aucune indication particulière n'avait été donnée en ce sens5. Sans doute l'analyse comportait-elle toujours une partie constructive. Mais même lorsque la vue d'ensemble était finalement positive, les dérives dont elles étaient susceptibles d'être la source ne manquaient pas d'être les premières soulignées.
Attacher de l'importance comme il est fait ici aux constructions de notre imagination repose sur une conception qui doit être précisée.
Les aspirations constitutives de l'utopie d'aujourd'hui sont des "valeurs", des préférences sous-jacentes des individus sur lesquelles se fondent leurs jugements. Les sociologues enseignent que les valeurs contribuent à la cohérence des attitudes et comportements et qu'il y a là une exigence de la structure de la personnalité. L'hypothèse adoptée est qu'à toutes les époques, des idées, valeurs ou aspirations partagées - c'est-à-dire, d'après le sens retenu, des utopies - commandent les comportements et déterminent aussi assez largement l'évolution sociale.
Les êtres vivants, animaux ou végétaux, adaptent leur anatomie et physiologie pour utiliser les ressources à leur disposition et découvrir des "niches écologiques". Chez les humains, à notre échelle d'observation tout au moins, l'évolution en revanche est moins physique que sociale et culturelle. Elle consiste en changements de mentalités, structures et rapports sociaux les aidant à survivre. Les hommes s'adaptent à de nouvelles "niches sociologiques", de nouveaux emplois et modes de vie. Les entreprises font de même à la recherche de marchés où elles auront un avantage ou un moindre handicap.
La raison de cette spécificité humaine est facile à comprendre. Sauf le cas des insectes sociaux, les animaux entretiennent leurs fonctions biologiques par des échanges directs avec l'environnement, il n'y a pas chez eux de séparation entre des fonctions de production et des fonctions de consommation. En raison apparemment essentiellement de l'immaturité du bébé humain, il n'en va pas de même dans notre espèce, le besoin d'un logement sûr et la préparation des aliments ayant favorisé l'existence de la famille, c'est-à-dire de ménages et des groupes qu'ils viennent à former, en même temps que d'une première division des activités. Les humains ont aussi l'usage de la parole, disposent d'un langage conceptuel, et sont pris dans un incessant flot de communications et d'émotions. L'époque actuelle voit un accroissement constant de la division du travail et des communications, mais il ne s'agit dans ces deux directions que de la poursuite et de l'intensification d'un mouvement aux racines anciennes.
Dans ce mouvement, les idées et valeurs en honneur jouent un rôle essentiel. On peut soutenir que, dans les domaines les plus variés, le changement des idées précède ou accompagne le changement social et technique plus qu'il ne le suit. Donnons-en quelques rapides illustrations.
- La découverte, les révolutions scientifiques, nées parfois d'une recherche et d'observations fortuites, même si de nos jours elles sont davantage le fruit de recherches systématiques en fonction d'une certaine perspective, ont besoin qu'une vision nouvelle les précède pour être acceptées et atteindre toute leur dimension. Thomas S. Kuhn, auteur d'une Théorie des Révolutions scientifiques (1959), décrit ce changement des conceptions comme un changement de "paradigme" - un concept qui dans ce sens a fait depuis une belle carrière. Presque toujours, note-t-il, les hommes qui ont réalisé les inventions fondamentales liées à un nouveau paradigme étaient soit très jeunes, soit tout nouveaux dans la spécialité. Ce qui signifie qu'ils n'étaient pas embarrassés par les structures et le discours institutionnel consacré, et étaient au contraire ouverts à de nouvelles interprétations. Ils n'en étaient pas moins mus par des idées, des réflexions venant orienter leur activité. Selon un physicien contemporain, le savant est mû dans son travail par un certain nombre d'"utopies" guidant sa réflexion, parmi lesquelles il cite en particulier celles d'intelligibilité du monde, de l'existence d'une langue universelle (les mathématiques, selon Galilée), et de l'unité de la science6.
- Quoique les changements de la démographie puissent être liés à des catastrophes comme des guerres et pillages, des famines, des sécheresses, etc., à l'époque moderne, où la fécondité s'est abaissée bien en dessous de celle dite naturelle, ils sont liés avant tout à des changements de mentalité. Ainsi pourquoi, phénomène capital, la France, dès 1800, et peut-être même plus tôt, voit-elle sa natalité diminuer, presque un siècle avant les pays voisins ? On a parlé à ce sujet de la passion pour la possession de la terre qui a pris une grande force après la vente des biens nationaux et de l'influence du Code civil conjuguée avec le désir de ne pas partager les terres entre un trop grand nombre d'héritiers. Cette situation juridique, peut-être plus ancienne qu'on ne le dit, n'a toutefois d'importance que de par la façon dont elle a affecté les structures mentales et s'est répercutée sur les motivations et comportements. L'accroissement général de la fécondité après la dernière guerre (le "baby boom"), sa baisse à partir du milieu des années 60 dans les pays industrialisés, puis, à partir des années 90, dans les pays en développement, apportant la confirmation que la "transition démographique" y est maintenant vraiment en route, ne peuvent s'expliquer de même que par des changements de grande ampleur des visions et appréciations que chacun, la population féminine en particulier bien sûr, porte sur le monde et sa propre position.
- Les changements des murs (notamment la plus grande liberté sexuelle à partir des années 70), les qualités guerrières des populations (Kant parlait en 1798 de "l'enthousiasme" des combattants de la Révolution française), sont de même des phénomènes complexes, dont il est difficile de cerner l'exact déroulement, quelle que soit l'époque, mais qui sont liés clairement aux idées et aspirations venant apparaître dans une situation d'ensemble donnée.
- Les phases du cycle économique, à court, moyen ou long terme, ne peuvent jamais être expliquées en termes purement techniques. Elles sont liées autant à des variations de la confiance des acteurs qu'à quelque autre phénomène. Les découvertes de mines de métaux précieux au XIXe siècle, les "grappes d'invention" vues aujourd'hui comme la cause majeure de la phase d'expansion des cycles longs, se préparent au cours des phases de dépression et peuvent être attribuées à une sorte de volonté de "s'en sortir". C'est la conviction de l'existence des possibilités offertes qui donnent de même leur force aux initiateurs des "start up" d'aujourd'hui. Les crises de change qui ont affecté et affectent encore la monnaie de beaucoup de pays s'expliquent dans une large mesure de la même façon. Que paraisse Poincaré en 1926 ou Pinay en 1952, et la confiance revient. On peut ne pas adhérer à tout ce qui se dit à ce sujet, mais reconnaître néanmoins que ne sont pas sans justification les ouvrages mettant le phénomène de confiance au centre de l'explication des avantages ou non des nations (cf. Francis Fukuyama, Trust, 1995, et Alain Peyrefitte, La société de confiance, 1997).
- Le développement économique des pays européens, commencé par une révolution agricole puis industrielle en Angleterre au XVIIIe siècle, mais aux racines et premières manifestations bien plus anciennes, est lié à une révolution politique fondée sur l'idée de la dignité et de la liberté de l'homme appelé à exercer sa curiosité et son activité sur l'ensemble de la création. De la même façon, si le "développement économique et social" est devenu pour le monde entier depuis 1945 l'idée directrice du temps, c'est que l'indépendance des nouveaux pays est venue accroître la conscience de ce qui se trouvait en même temps impliqué.
- Au cours des années 30, on a commencé aux Etats-Unis à porter attention aux "facteurs humains" dans l'entreprise et à leur influence sur le niveau et les variations de la productivité. Les études récentes sur les notions de "culture d'entreprise" ou de "capital humain", qui se révèlent être au fondement d'une bonne part de la valeur de l'entreprise, vont dans le même sens. On parle de coopération, d'apprentissage : il s'agit toujours de l'influence des idées et aspirations animant les acteurs individuellement ou en groupe.
3. Idéologie, utopie et image du futur
Idéologie et utopie
Les concepts d'idéologie et d'utopie sont parfois pris l'un pour l'autre. Il importe de les distinguer, comme le faisait Karl Mannheim dans un essai daté de 1929 et resté célèbre.
L'idéologie est une pensée du monde tel qu'il est. On parle d'idéologie pour désigner une pensée toute faite, aisément dogmatique et intolérante, une fausse conscience. L'idéologie a un penchant conservateur. En général, c'est l'autre qui se voit accusé de penser ou d'agir par idéologie. Au cours des dernières années, on a beaucoup parlé de la fin des idéologies et de la nécessité de se débarrasser du fatras des idées préconçues. Mais chacun a toujours sa vision du monde, et à ne vouloir s'occuper que des "faits", comme le demandait un personnage à la première page de Hard Times (Les temps difficiles), un roman de Dickens consacré aux effets de la révolution industrielle, on risque d'être encombré d'illères. Les affirmations selon lesquelles il n'y a que naïveté et cause de trouble dans les idées sur ce que les choses devraient être, qu'il convient d'être "réaliste" et de s'en tenir à "l'intérêt", seul moteur de l'activité, cachent en fait des conceptions particulières et ne sont pas moins "idéologiques" que celles qu'elles entendent dénoncer.
L'utopie en revanche part d'une insatisfaction du présent.
"Un état d'esprit est utopique quand il est en désaccord avec l'état de réalité dans lequel il se produit",
d'où sa portée subversive par rapport aux structures et idées existantes. Cette remarque s'applique aux quatre formes de mentalité utopique distinguées : millénariste, humanitaire-libérale, socialiste-communiste, et même conservatrice &endash; cette dernière, s'appliquant à la destruction de nouveautés tenues pour indues et à ce titre visant aussi le changement.
Ainsi l'utopie est une vision positive du futur, une expression de la capacité attribuée aux humains d'influencer leur sort. En d'autres termes, selon Mannheim, les utopies sont un facteur de transformation du réel. Elles sont des "idées situationnellement transcendantes qui ont, d'une façon quelconque, un effet de transformation sur l'ordre historico-social existant". Certes, ajoutait-il, si la distinction formelle entre idéologie et utopie peut sembler claire, dans la pratique elle présentera souvent des difficultés. Mais l'utopie se reconnaîtra à son orientation vers le changement, vers le futur, et à ce titre elle est même indispensable à la vie des sociétés, comme il le montre à la fin de son essai :
"Alors que le déclin de l'idéologie ne représente une crise que pour certaines couches sociales et que l'objectivité à laquelle on parvient en démasquant les idéologies prend toujours la forme d'une clarification de soi pour la société prise comme un tout, la disparition complète de l'élément utopique dans la pensée et dans l'action de l'homme signifierait que la nature et l'évolution humaines prennent un caractère totalement nouveau. La disparition de l'utopie amène un état de choses statique, dans lequel l'homme lui-même n'est plus qu'une chose. Nous serions alors en présence du plus grand des paradoxes imaginables : l'homme qui a atteint le plus haut degré de maîtrise rationnelle de l'existence deviendrait, une fois démuni de tout idéal, un pur être d'instincts... la disparition des différentes formes de l'utopie ferait perdre à celui-ci sa volonté de façonner l'histoire à sa guise et, par cela même, sa capacité de la comprendre".
Le mot clé dans ce dernier texte est celui d'idéal, de vision commandant l'activité des humains pris individuellement ou en groupes. L'utopie est une vision positive du futur, une expression de la capacité attribuée aux humains d'influencer leur sort, une nécessité donc de la vie sociale. Dans cette veine, on a pu voir dans la grandeur ou la décadence de l'image du futur un signe de la grandeur ou de la décadence des civilisations. La civilisation occidentale a-t-on dit serait menacée parce que, en raison d'un scepticisme généralisé ou de l'accueil fait à toutes sortes d'anti-utopies, et à l'inverse des grandes civilisations du passé, elle ne donnerait plus de place à une perspective commune, mais seulement à des plans partiels sans grande portée7.
Le sort de la Russie depuis la chute d'un communisme qui avait été donné comme un modèle pour la terre entière tend à donner un exemple de l'effet qui a été celui de la disparition de l'utopie (disparition largement amorcée avant 1989 et peu à peu remplacée par le cynisme d'une connivence tacite entre les dirigeants et la population, cette dernière laissée relativement tranquille à la condition de ne pas mettre en cause le pouvoir des premiers). La société y est apparue en effet en régression et comme "sans perspective" - un terme il faut noter qui était autrefois employé dans les pays de l'Est européen pour les petits hameaux et villages vus comme destinés à être peu à peu abandonnés.
En ce qui concerne les pays occidentaux, et avec eux une bonne partie des autres, on peut croire au contraire, à l'inverse de ce qui a été longtemps un lieu commun, qu'ils ne sont nullement sans utopie. Le constant rappel des droits de l'homme, l'appel à la poursuite du projet des Lumières, à la réalisation d'une démocratie plus complète, l'invitation à plus de justice, à l'éradication de faiblesses sociales et économiques de toutes sortes témoignent bien de l'existence d'aspirations communes très vivaces. La dénonciation rebattue du "vide" de notre temps et de son absence de projet pourrait elle-même être bien plutôt prise pour un appel, pour le signe en creux et l'une des sources du dynamisme contemporain.
Cette vision positive du futur, très présente dans les imaginations collectives, peut être de droite comme de gauche, "capitaliste" aussi bien que "progressiste" - même s'il peut y avoir entre ses différentes expressions plus que des nuances. Ainsi, selon un correspondant de l'International Herald à Paris, les Etats-Unis sont animés d'une forte pulsion utopique, "ils continuent de croire qu'ils ont la mission de réformer le monde"8. Les Etats-Unis peuvent être fort critiqués d'un bout à l'autre de la terre, souvent à juste titre, au nom précisément de l'"utopie moderne" déjà mentionnée, dont ils sont un des principaux représentants, mais qu'ils n'incarnent en fait qu'assez imparfaitement ; de ce point de vue, ils sont très vulnérables à la critique. Mais ces imperfections, liées à l'existence chez eux de quelques autres idées dominantes, ne font pas disparaître l'attraction qu'ils représentent comme lieu où atteindre les objectifs qui sont aujourd'hui ceux de tous dans la terre entière. Ceux nombreux qu'ils attirent votent comme on dit "avec leurs pieds". L'optimisme américain est lié à un contenu utopique, à l'American Dream des chances toujours ouvertes à tous et à tout moment. Et cet optimisme jusqu'ici toujours renouvelé est sans nul doute une des raisons majeures de la prédisposition à l'innovation qui se manifeste dans ce pays dans à peu près tous les domaines.
Il n'en faut pas moins noter à ce propos le danger et la grande propension d'une utopie devenue vérité officielle à se transformer en idéologie conservatrice et tyrannique. Les révolutions française et russe en sont les exemples classiques, mais nullement les seuls. Toutes les utopies sont exposées à ce risque. D'où le besoin constant de tolérance pour en accompagner l'expression.
Les idéologies et utopies sont des valeurs d'un temps et d'un pays que les individus, groupes et classes sociales partagent dans une mesure variable - sans qu'il y ait pour autant à souscrire à la proposition bien connue de Marx selon laquelle les idées dominantes sont les idées des classes sociales dominantes. L'expérience montre d'ailleurs que les idées dominantes peuvent aller autrement que de haut en bas de la pyramide sociale, et que même bien des innovations contemporaines dans le domaine du langage et des murs se sont diffusées dans l'autre sens, en remontant des groupes économiquement défavorisés aux autres. Il ne serait pas difficile d'en donner des exemples. On peut voir là un sous-produit des idées justement d'égalité et des chances offertes à tous distinguant notre temps des périodes classiques. Mais ce qui est important est que ces idées et ensembles d'idées varient dans le temps. Les différents groupes sociaux comme les différents domaines d'activité sont investis d'idées et aspirations dotés d'une certaine continuité mais pouvant aussi changer.
De cette discussion, on retiendra l'importance dans le monde contemporain des aspirations partagées de type utopique comme moteur de l'activité et facteur du dynamisme individuel ou collectif. Mais on retiendra également la tendance les conduisant, lorsqu'elles tardent à se réaliser, à devenir idéologie, recettes toutes faites de ce qu'il convient de faire et de critiquer.
4. La Prospective et les facteurs du changement social
En tant que s'intéressant de façon ouverte ou implicite à l'état du futur, l'utopie relève de la prospective, que le dictionnaire définit comme un Ensemble de recherches concernant l'évolution future de l'humanité et permettant de dégager des éléments de prévision. Le mot futurologie a le même sens.
On a commencé à parler de prospective en France dans les années 50, à l'époque où s'est créée, sous l'impulsion de Gaston Berger, une Revue portant ce nom. Dans un des numéros de la revue était soutenu le besoin de faire abstraction de l'histoire "qui nous divise". Il est intéressant de noter qu'on retrouve une idée de même ordre dans un ouvrage de prospective où il était fait appel à des personnes de bonne volonté,
"par delà les clivages ethniques, religieux, sociaux, politiques ou d'intérêt économique, pour travailler aux programmes du siècle prochain à la lumière de la raison"9.
L'histoire n'y était pas visée expressément, mais de tels clivages ayant toujours une base historique, il est clair qu'une invitation de ce genre était implicitement présente. En fait, clivages ou pas - les auteurs cités en étant bien sûr eux-mêmes fort conscients - l'étude du futur commence toujours par celle du passé. Il s'agit d'apercevoir les plus vraisemblables des changements à venir, les besoins impliqués, les insuffisances ou au contraire les excès de l'offre des ressources, et les impasses ou contradictions résultantes.
Pierre Massé, lorsqu'il était Commissaire au Plan, demandait que l'on étudie les faits "porteurs d'avenir". Mais ces faits n'étant pas tous apparents à l'avance, la prospective consiste surtout à mettre en lumière des tendances et des possibilités. La demande est exprimée sous forme chiffrée, ou sous forme d'effets à attendre. L'effort est d'être pragmatique, c'est-à-dire de se fonder sur des faits et des évolutions dûment constatées. La possibilité d'une modification des aspirations et tendances en jeu n'est pas ignorée, mais comme il est difficile d'être assuré de ce côté, la part d'idées préconçues et de suppositions implicites dans le travail des prévisionnistes sera souvent grande. La prospective vise à éclairer l'action, et il ne s'agira pas de montrer seulement le probable, mais aussi le souhaitable, et les conditions requises.
"La prévision est difficile, particulièrement lorsqu'il s'agit de l'avenir". Cet aphorisme attribué à Edgard Faure est volontiers repris par les prospectivistes, instruits par les mécomptes auxquels ils ont pu se heurter. Le passage du temps fait apparaître, y compris dans les questions les plus techniques, plus aisées néanmoins à circonscrire, des mouvements et des réactions largement imprévus. Le déroulement de la planification française des vingt premières années après la dernière guerre - qui a eu ailleurs des émules et des répondants - a été relativement satisfaisant et ses prévisions et objectifs, basés sur une arithmétique dans l'ensemble fort simple, assez bien justifiés et atteints. Mais il s'agissait d'une période de reconstruction au cours de laquelle il fallait compenser les avancées qui auraient normalement dû prendre place et dont les grandes lignes étaient assez bien tracées par l'exemple des pays et des secteurs les plus avancés.
Il n'en va pas de même lorsqu'un nouveau stade est atteint et que la demande se modifie. C'est pourquoi, dans une époque devenue moins dirigiste, les méthodes de la prospective ont été conduites au changement. Sauf sur des sujets particuliers, on procède moins au lancement d'objectifs chiffrés et la méthode favorite consiste plutôt en l'établissement d'une série de scénarios représentant un éventail de possibles venant éclairer les choix des acteurs dans des domaines variés.
Il est volontiers admis que tous les phénomènes se tiennent entre eux, mais cette concession n'empêche pas de penser qu'il puisse exister des causes, c'est-à-dire des phénomènes jouant le rôle d'antécédent constant. Selon une première école, le phénomène premier serait d'ordre technique - ainsi, selon Marx, au moulin à bras correspond le féodalisme comme à la machine à vapeur le capitalisme, et à une nouvelle organisation matérielle correspondront nécessairement de nouveaux rapports sociaux. Mais la thèse inverse a aussi ses partisans. Ne serait-ce pas plutôt, pour Max Weber, l'éthique protestante, c'est-à-dire des croyances, des façons d'être, qui ont déterminé l'apparition d'un nouveau système économique, d'un nouvel esprit à la fois capitaliste et rationnel qui aurait peu à peu accéléré le progrès technique ? Et au Moyen Age, selon l'historien Cipolla, est-ce que ce ne sont pas les récits de miracles des Saints qui ont encouragé les hommes à tenter ce qui auparavant passait pour contraire aux décrets divins, d'où de premières innovations techniques ? Le débat semble aujourd'hui tranché en ce sens, "l'idéologie, ou plus largement le culturel deviendrait le facteur dominant"10. Les connaissances, les idées, la superstructure apparaissent comme l'élément majeur du changement social.
Sans doute bien des historiens de l'économie ont-ils étés réticents à reconnaître comme agent du changement qu'ils étudiaient une quelconque éthique ("je n'ai jamais entendu parler d'un chef d'entreprise à la Max Weber", disait l'un d'eux). Mais s'ils s'attachent plutôt aux structures de pouvoir, aux efforts de "distinction" de ceux qui aspirent à être en vue, ne s'agit-il pas là encore de phénomènes de type avant tout culturel ? N'a-t-on pas parlé, dans le cas de la Belgique du début du XIXe siècle, du "mérite" que certains d'entre eux cherchaient à acquérir ? La prospective n'a-t-elle pas à s'occuper de valeurs tout autant que de réalisations matérielles ? Et pour autant qu'un objectif commun puisse être assigné aux acteurs d'aujourd'hui, peut-il être réellement ramené à la seule maximisation du profit et par là du produit national, et le bien public à la seule somme des biens privés ?
Invention, innovation, et leurs modes de diffusion
Avec quelques exceptions - de tout temps ont été vantés les valeurs et le goût des époques passées, et dénoncée ou crainte une décadence - l'innovation est de nos jours une notion au zénith. Il en va ainsi en matière non seulement d'économie et de gestion des entreprises, mais d'autres domaines aussi. Innover, c'est introduire dans ce qui est établi un élément nouveau, encore inconnu.
On a parlé d'innovation d'abord pour la vie pratique, ou en matière artistique et culturelle. Le concept de modernité, qui fait référence au temps présent, a été invoqué par des artistes, en particulier par Baudelaire dans les commentaires qu'il a publiés sur une série de Salons des années 1840. L'artiste, "être original", "génie sans cesse en quête de neuf", devait rechercher "la beauté dans la modernité". Savoir si la recherche d'originalité conduit toujours à la beauté est une question, telle n'en est pas moins la norme qui règle la succession des recherches individuelles et des écoles.
L'innovation, a-t-on dit, résulte avant tout d'un phénomène de diffusion spatiale. Par un processus naturel ou par l'action de l'homme, telle espèce végétale ou animale se répand d'un lieu à un autre. De la même façon s'acclimatent l'idée ou le trait culturel, le produit, procédé ou mode d'organisation apparus quelque part et dont l'usage se substitue à un autre en raison d'un avantage : plus grande séduction pour les esprits, aptitude à remplir la même fonction dans de meilleures conditions, par exemple grâce à une moindre utilisation de ressources, c'est-à-dire à un moindre coût, ce qui en permet la multiplication.
Pour l'économiste ou l'ingénieur, l'innovation est d'abord une innovation industrielle consistant en un procédé ou produit nouveau. Mais elle peut être aussi une innovation financière, commerciale, ou de mode d'organisation. L'innovation consiste en une invention, plus une mise sur le marché. Dans le type d'organisation actuelle, elle suppose la rencontre de chercheurs-inventeurs et d'entrepreneurs ou organisateurs. Le processus est aujourd'hui quasi-continu. L'introduction par exemple de nouvelles techniques de production demandera des innovations dans la qualification et la formation de la main d'uvre et dans l'organisation de l'entreprise ou institution. La compétition et la rapidité générale des changements imposent en effet que d'autres aident à équilibrer et compléter les premiers. Il en va particulièrement ainsi dans l'économie du savoir et de la production immatérielle d'aujourd'hui.
Selon la formule bien connue de Schumpeter, le capitalisme est un processus de destruction créatrice - façon de reconnaître que l'innovation en est le fondement. Celle-ci consiste à remplacer une technique et un produit qui répondent à un besoin et qui fonctionnent par une nouveauté abaissant les coûts et créant de nouveaux marchés au bénéfice de ceux qui la mettent en uvre. Mais pour nécessaire qu'elle soit, l'innovation est coûteuse et difficile à introduire. Elle demande, au moins temporairement, un monopole de fait dans un créneau particulier. Ce n'est qu'à ce prix en effet que peut être mise en échec, avec la saturation de la demande, la tendance à la disparition des profits dans une économie parfaitement concurrentielle telle que l'ont mise en lumière Walras et les autres théoriciens de l'économie libérale. En effet, l'imitation de la concurrence tendra rapidement à faire disparaître ou au moins affaiblir l'avantage de l'innovation.
D'où deux réactions. La première est de garantir les droits de la propriété intellectuelle de ceux qui ont mis l'innovation en uvre, par des brevets, un copyright, des contrats bien rédigés. La tendance actuelle, en particulier aux Etats-Unis, est sous l'influence de divers groupes de pression de renforcer ces droits, d'allonger la période où doivent être versés des droits d'auteurs et payées des licences. Cette tendance va manifestement trop loin (les droits d'auteur ne se sont-ils pas vus prolongés aux Etats-Unis bien au-delà des cinquante ans antérieurs ?), et est souvent combattue, en particulier en Europe, au nom d'une idée plus large du "bien public". L'autre réaction à laquelle tous sont en fait condamnés est sous l'aiguillon de la concurrence de poursuivre sans relâche l'innovation. Il s'agit d'un processus continu. L'introduction de nouvelles techniques de production demandera des innovations dans la qualification et la formation de la main d'uvre, les méthodes de gestion, la vente et la publicité, et à nouveau dans les techniques et dans le produit.
L'innovation technique demande en particulier une innovation dans la gestion des ressources humaines : d'où le sentiment d'injustice et les conflits pouvant accompagner son introduction. De toute façon, problème rencontré dès les débuts du machinisme, elle a un coût social sous forme de risque de chômage, de déracinement et de déqualification. La capacité d'innovation au sein des entreprises n'en est pas moins, aujourd'hui plus encore qu'hier, le facteur central de leur compétitivité11. Mais la question majeure reste de savoir comment elle se crée et se diffuse.
L'innovation de nos jours suppose des travaux de recherche, et son aléa demande des capacités financières. Aussi se conçoit-il que l'idée classique, soutenue en particulier dans les années 50 et 60 par des auteurs comme J. K. Galbraith, ait été que les grandes entreprises étaient les mieux placées pour la mener à bien. Mais ces dernières ont des handicaps tenant aux nécessités de leur fonctionnement et à leur inévitable lourdeur, et on s'est aperçu, dès les années 60, du besoin de corriger ce tableau. Les petites et moyennes entreprises sont responsables d'une part importante et même croissante de l'innovation. Et il en a en fait toujours été ainsi : l'innovation "est le fait d'initiatives hétérogènes et improbables"12. Les innovateurs sont le plus souvent des spécialistes isolés qui ont une idée, à laquelle les petites entreprises se montrent plus réceptives que les grandes - quoique dans bien des cas, par rachat ou autrement, ce seront ces dernières qui la mettront en uvre. Ce qui ne veut pas dire que beaucoup de ceux ayant affaire au fonctionnement de la machine technico-économique n'aient pas avec elle un comportement évoquant "une relation avec le sacré".
Les analyses montrent que "ce ne sont pas les obstacles techniques qui empêchent les projets des hommes, mais bien plus le comportement des institutions, entreprises, administrations, associations ou autres". Il faut noter en effet à la fois la puissance du désir de reproduction des chercheurs et les difficultés que subissent les idées originales, hors nomenclature. Les idées et l'activité des chercheurs naissent de l'espoir d'être entendu : est en jeu l'écoute qu'ils rencontrent.
L'histoire de la technique laisse apparaître à la fois des moments et des lieux d'éclosion créatrice, de culture technique et de savoir faire dans une large partie de la population, suivis d'un processus d'appropriation des outils et du savoir faire par les institutions productrices. Aussi arrive-t-il souvent que l'employé salarié qui invente soit dépossédé de son invention - ainsi ce n'est pas Gustave Eiffel qui a dessiné ni même proposé la Tour qui porte son nom - ce qui explique pourquoi beaucoup des créateurs d'entreprises sont d'anciens salariés, et comment le Centre qui commande reprend périodiquement son avantage sur la Périphérie qui produit. D'où le besoin de contre-pouvoirs et de procédures pour libérer la créativité. Traiter les résistances à l'innovation demande ainsi une étude attentive, "les véritables mécanismes du changement étant fondés sur l'auto-analyse et la dispersion des pouvoirs, c'est-à-dire le renoncement au pouvoir"13.
Pour lutter contre leurs lourdeurs, les grandes entreprises incitent toutes aujourd'hui leur personnel à présenter des suggestions et à faire preuve de créativité. Celle-ci dépend des personnes, des méthodes, mais plus encore du climat général de l'entreprise, qui peut favoriser ou au contraire freiner et même bloquer l'émergence d'idées nouvelles. Encore aujourd'hui, l'insuffisance de la communication interne est perçue comme un obstacle, notamment dans l'entreprise américaine14.
La stimulation de l'innovation
Quelles sont les sources et les effets de l'innovation ? Et comment peut-on la stimuler ? C'est là une des questions les plus étudiées par les économistes et néanmoins les moins bien connues, la réponse dépendant dans une large mesure de l'environnement national et social dans lequel travaillent les entreprises.
Michael Porter a choisi de porter l'attention sur ce qu'il appelle l'avantage compétitif des nations. Il distingue trois stades dans la phase montante de l'avantage tant des nations que des entreprises, lié à la disposition de ressources, puis à l'investissement, et enfin à la capacité d'innovation : les firmes qui innovent sont celles à même de faire preuve de maîtrise en matière notamment de technologie et de commercialisation, et qui sont situées dans un milieu local et national favorable. La vision dont disposent leurs cadres et dirigeants est à cet égard un facteur important15.
Toutes les observations rassemblées font comprendre que la capacité d'innovation, valeur majeure de notre temps et condition d'un progrès économique face à la concurrence des autres, n'est pas liée seulement au montant des ressources consacrées à la recherche et à l'investissement. Autant ou davantage, elle l'est aux structures et au type d'organisation en place, et aussi aux idées régnant en matière d'autonomie, de responsabilité et d'initiative dont disposent les divers acteurs - c'est-à-dire à quelque chose qui ressemble de près à ce qui est désigné ici comme l'utopie de notre temps.
Les facteurs aptes à contribuer à la stimulation de cette innovation peuvent être classés d'une part en dispositions techniques touchant à la législation fiscale, à l'organisation financière et à la politique sociale, et d'autre part en changements dans les idées et la disposition des esprits concernant la vie de la cité, l'activité et le destin personnel de chacun. Par l'analyse des économistes et techniciens, l'effet des premiers est susceptible d'être mesuré, mais il peut n'être pas très important. Il n'en va pas de même de celui des seconds - lesquels contribuent en outre à susciter ou prévenir le changement des premiers.
Ce sont donc ces idées et le climat social régnant dans l'entreprise, les groupes sociaux et la société prise dans son ensemble qui constituent le phénomène central, le terreau dont va sortir l'innovation. Sans doute, sous peine de graves mécomptes comme on en a vu dans des pays cherchant à rattraper leur retard et à se "moderniser", ce phénomène ne saurait-il être considéré sous un jour purement fonctionnel, comme une sorte de vernis cosmétique. Le changement des idées et aspirations doit être intériorisé et ne résultera pas d'une pression de l'extérieur. D'où sa difficulté, et le besoin souvent de nouveaux types d'organisation pour le favoriser.
L'innovation est ainsi source de paradoxe. Elle est faite pour résoudre un problème particulier, une faiblesse constatée dans un domaine ou l'autre dont le repérage va exciter les imaginations et les recherches, permettre ainsi une survie des entreprises ou organisations plus encore que des personnes ou des nations. Distincte de la science, mais néanmoins fondée sur elle, elle est le facteur central du changement dans le monde actuel.
Ces changements trouvent leur source et exercent leurs effets de façon très inégale (les pays en développement en sont jusqu'ici affectés surtout indirectement, et du début des années 80 à la fin des années 90, on le sait, l'inégalité des revenus et des fortunes a augmenté tant entre les pays qu'à l'intérieur de ceux-ci). Ils sont en même temps si rapides que toute innovation deviendra bientôt elle-même obsolète, demandant de nouvelles innovations dans les domaines les plus divers. Dans cinquante ans d'ici, estime-t-on, la population du monde aura augmenté de peut-être 50%, et l'accumulation des gaz à effet de serre et d'autres causes de pollutions et de désordres liées aux disparités existantes auront probablement imposé la mise au point et l'application de nombre d'innovations nouvelles. C'est pourquoi les enjeux à venir et l'idée qu'à chaque moment l'on en a ne peuvent pas ne pas peser sur les considérations du moment.
L'innovation est liée ainsi non seulement à l'invention scientifique et à l'organisation méthodique de la recherche, mais aussi à la capacité de réflexion et d'imagination des professionnels et du public. Expression d'un consensus, d'une aspiration partagée, l'utopie contribue elle-même à susciter un besoin social, un marché. Avec l'accélération du progrès technique et la plus grande rapidité de mise en uvre des inventions ou nouveaux procédés, la recherche de leur utilisation tend à devenir générale. Des applications sont identifiées, l'idée de possibilités offertes exerce la curiosité des scientifiques et de toute une série d'amateurs. Face à une nouveauté technique, l'utopie pourra prendra la forme d'une norme ou objectif et d'un programme dont on recherchera l'application. Ainsi tout habitant d'une ville moderne devra être à moins de dix minutes à pied d'une station, disait Bienvenue, le concepteur du métro parisien, tout habitant du pays sera à moins d'une dizaine de kilomètres d'une autoroute, a-t-on dit un peu plus tard en Allemagne, etc.
A l'époque contemporaine, à peu près tous les domaines techniques ont été chacun à leur tour l'objet d'un engouement de type utopique. Ainsi sont favorisées la recherche et l'innovation "tous azimuts". Si les diverses technologies mises au point diffusent si rapidement leurs effets, ce n'est pas seulement en raison de leurs possibilités intrinsèques, mais c'est aussi que, de tous côtés, on essaiera d'en évaluer la portée et de l'utiliser à la satisfaction d'un besoin préalablement analysé. La capacité d'innovation paraît ainsi être liée non seulement à l'invention scientifique, mais aussi à la capacité de réflexion et d'imagination tant des professionnels que du public. D'où le cheminement souvent inattendu du progrès technique, sa marche par allers et retours, par un mouvement dialectique entre invention, imagination et ses diverses applications.
ETUDES DE CAS
1. La conception et la mise en route de grands projets
Sous ce titre, il faut entendre l'idée d'une réalisation dépassant le cadre plus ou moins routinier de ce que les entreprises ou administrations ont l'habitude de faire. Ces grands projets, il faut les vouloir. L'idée peut en exister depuis longtemps, des études peuvent avoir été entreprises, mais pour qu'ils soient effectivement lancés, il faut qu'ils soient appréciés dans leurs grandes lignes et que de multiples participants aient été consultés. C'est pourquoi il est souvent difficile, même de l'intérieur, d'être informé à l'avance des décisions qui vont être prises. Comme le dit un ingénieur, à une interrogation de ce genre la réponse pourra être "la question n'est pas mûre", ou au contraire "le coup est déjà parti".
Ces projets sont fondés sur l'observation de besoins importants non satisfaits et la conviction qu'une réponse adéquate peut leur être donnée par la mise en uvre de moyens techniques, financiers et humains appropriés. S'ils s'appuient souvent sur les aspects les plus nouveaux de la science du jour, ce n'est cependant pas toujours le cas.
Il a existé de grands projets de cet ordre dans le passé. La particularité de ceux d'aujourd'hui est l'importance à la fois de l'organisation et des moyens requis, et la nécessité où l'on se trouve de bénéficier d'un large courant d'opinion. L'incertitude régnant longtemps sur leur réalisation effective et leurs effets principaux ou secondaires contribue à leur donner leur caractère utopique.
Dans un ouvrage paru aux Etats-Unis en 1983 et dont le sous-titre est suggestif ("A clear vision of how Science and Technology will shape our future" &endash; une vision claire de la façon dont la science et la technologie vont façonner notre futur), le Pr Frank Davidson, donne ainsi un certain nombre d'exemples de possibilités de réalisations de projets nouveaux. L'auteur cite de grands travaux anciens dans les cinq continents restés célèbres dans les imaginations, et aussi quelques autres longtemps rêvés, récemment achevés, en cours ou projetés (trains à grande vitesse au Japon et en France, ponts géants, tunnels sous des bras de mer &endash; il a été lui-même l'un des initiateurs du premier groupe qui a étudié dans les années 50 et 60 les données techniques et financières du tunnel sous la Manche, et aussi de celui reliant deux des grandes îles japonaises - aéroports sur des îles artificielles comme à Osaka, grands canaux comme le canal maritime du Saint-Laurent, grands projets hydro-électriques, etc.).
Puis l'auteur examine dans cet ouvrage et les suivants16 certaines réalisations qui pourraient être celles de demain. Il s'agit en particulier de l'idée de trains soulevés par sustentation magnétique circulant à des vitesses supersoniques dans des tunnels sous vide posés sur le sol ou creusés en faisant fondre terre et rochers (projet "Intercontinental Planetran", op. cit. pp. 222 et sq.), ou encore mis dans des tubes maintenus en place à une certaine profondeur sous les océans par des systèmes gyroscopiques17. Les trains soulevés par sustentation magnétique ont été très sérieusement étudiés un temps, au Japon et en Allemagne en particulier, et s'ils semblent pour l'instant en attente, pourraient fort bien être repris un jour, dans des tunnels fermés ou non. La réalisation de ce genre la plus avancée paraît être celle d'une liaison entre les principales villes suisses, dite "Swiss Metro". Pour mémoire, on citera les véhicules soutenus sur coussins d'air (projet d'aérotrain essayé en bordure de la voie ferrée Paris-Orléans &endash; procédé Bertin &endash; dans les annéers 60-70), ou le "hovercraft" fonctionnant depuis un certain nombre d'années pour traverser le Pas-de-Calais.
Une autre idée, dont Peter Glaser a été l'inventeur dès 1968, est celle des centrales solaires spatiales transmettant l'énergie au sol par micro-ondes, aujourd'hui techniquement possible, et dont le coût estime-t-on pourrait être acceptable (vers 2030 ?) pour des emplacements très isolés. En France, cette idée a été explorée notamment par Lucien Deschamps, du service de recherche d'EDF, par ailleurs Secrétaire général de Prospective 210018.
Certains de ces projets traitent de sujets politiquement sensibles. Ainsi, dans le volume d'essais daté de 2000 cité plus haut, Ernst Frankel examine la possibilité de construire une canalisation sous-marine envoyant l'eau du Rhône en Algérie (ce qui serait moins cher, pour un large débit, que la distillation d'eau de mer). D'autres contributions dans le même volume rappellent divers projets pour détourner le Gulf Stream (afin, dans un projet datant de 1912, de pénaliser l'Angleterre, qui gèlerait en conséquence en même temps que le reste de l'Europe de l'Ouest !), en bloquant aussi en même temps, selon d'autres projets, le courant froid du Labrador afin de réchauffer la côte Nord-Est de l'Amérique du Nord. D'autres grands projets parfaitement réalisables sont à l'étude ou en cours, comme ceux de réseaux mondiaux de satellites pour permettre les communications téléphoniques de tous points du globe (le plus ambitieux des projets de cet ordre est toutefois aujourd'hui abandonné), ou de nouveaux tunnels ferroviaires sous les Alpes pour réduire la pollution des transports, dont la Suisse donne l'exemple, et qui doivent être imités, en particulier entre la France et l'Italie, mais dont la réalisation prendra de 10 à 15 ans.
Des projets ont aussi été proposés, certains pour asservir les véhicules automobiles à leur entrée sur autoroute, ce qui en augmenterait le débit, mais ne réduirait pas la pollution puisque les moteurs continueraient à tourner (la grande foire de New York de 1967 en avait donné une première esquisse), et d'autres pour entraîner directement les véhicules avec un système de "palettes", ce qui demanderait toutefois une puissance considérable, surtout dans les montées. D'où le retour pour mieux protéger l'environnement à de nouveaux tunnels dans les sites urbains ou périurbains &endash; mais avec les inconvénients et les risques que l'on sait.
Des discussions - auxquelles a pu participer l'auteur de ces lignes - ont eu lieu aussi entre parties américaines, japonaises et européennes en vue de mettre sur pied, au service ou en supplément des Organisations non gouvernementales (ONG) existantes, voire des grandes institutions internationales, une organisation nouvelle dotée de moyens matériels et de ressources substantiels à même de répondre aux besoins des populations en cas de catastrophes &endash; tremblements de terre, ouragans, inondations, famines, guerres ou massacres, etc.
Les projets de ce genre auxquels, avec plus ou moins de précision, il est périodiquement fait référence ne visent pas à plonger la société dans une nouvelle "technotopie", mais à répondre à des "problèmes critiques de notre temps", touchant à l'économie, à l'environnement, aux problèmes sociaux, politiques ou d'ordre sanitaire, en aidant à dégager des directions spécifiques pour la politique et l'action. Les grandes actions auxquelles s'attachent les diverses ONG, actives à partir de la France en particulier dans le domaine médical, relèvent du même esprit.
On a dit des utopies qu'elles étaient des vérités prématurées (Lamartine), mais on peut aussi les présenter, aujourd'hui, comme une réponse à des situations à venir jugées inquiétantes. Sur la base des tendances observées, ces situations font l'objet de prévisions et de dénonciations, sans que l'on s'efforce pour autant d'en bien dégager toujours les causes propres. En effet, l'action qu'il est possible d'exercer sur ces causes peut être tenue pour limitée. Celles-ci dépendent en particulier de facteurs comme l'organisation du système économique lequel, capitalisme, économie de marché mondialisée, quelles que soient les formes et l'appellation qu'on lui donne, a ses exigences spécifiques. Vouloir y toucher sur la base seulement des craintes énoncées risque d'entraîner des difficultés plus considérables encore, ou tout au moins de se heurter à toutes sortes d'intérêts acquis bien organisés. Aussi est-il à attendre que ces situations ne feront l'objet de corrections que lorsqu'elles auront atteint une situation de gravité extrême, ou que l'opinion dans son ensemble en aura bien pris la mesure. C'est dire la nécessité d'une longue préparation de bien des actions, d'où le côté que l'on jugera souvent "utopique" des réclamations pouvant être faites à leur sujet..
2. Les utopies d'une prospective scientifique
C'est un peu dans ce sens qu'a voulu se situer le Centre de Prospective et d'Etudes du Ministère de la Recherche et de la Technologie, qui a lancé à la fin des années 80, sous la direction de Thierry Gaudin, aujourd'hui Président de Prospective 2100, une impressionnante série de travaux collectifs faisant appel à des spécialistes de toutes disciplines, et aboutissant à un gros ouvrage dessinant un portrait du XXIe siècle à l'époque encore à venir19.
Les titres et sous-titres de cet ouvrage 2100, Récit du prochain siècle, suffisent à donner une idée de son caractère fortement utopique. Trois périodes sont annoncées : 1980-2020, Les désarrois de la société du spectacle, 2020-2060, une société d'enseignements, 2060-2100, la société de libération. Pour cette dernière période, mais pour des temps plus rapprochés, sont annoncés, et en quelque sorte prescrits, des impératifs : "Toute l'information partout, et vite , l'homme doit maîtriser les possibilités que lui offre la technologie, la santé au-delà de la non-maladie". Sont toutefois données aussi d'inquiétantes perspectives "La montée des sauvages urbains (2000-2030)". Ou des prévisions qui se réaliseront peut-être mais paraissent aujourd'hui bien incertaines : "Le déclin des mégalopoles (2030-2060)", et d'autres encore auxquelles on aimerait croire : "Dans les années 2060, le pouvoir dans l'entreprise est transféré des financiers aux "philosophes", partout au sein des groupes mondiaux, apparaissent des "comités des sages", les gestionnaires deviennent les détenteurs du savoir humain".
Le fait que cet ouvrage, très riche, ait été commandé par le Ministre de la Recherche et de la Technologie de l'époque, Hubert Curien, et que les contributeurs aient été des personnes de renom engagées dans des domaines dont ils avaient une connaissance pratique veut dire que les tendances et prévisions qui y sont présentées sont aussi des contributions à la recherche de l'innovation.
L'ouvrage de Thierry Gaudin qui a suivi ce volume, 2100, Odyssée de l'Espèce (1993), prend comme hypothèse &endash; qui aujourd'hui semble prémonitoire - que "même si la régulation des naissances, les progrès des échanges économiques et de la protection de la nature sont des tendances encourageantes, les prochaines décennies sont très durement menacées par les conséquences de l'implosion des villes, la montée de l'exclusion et des systèmes maffieux". Cependant "l'histoire relativise nos visions catastrophistes, l'espèce humaine en a vu d'autres", et des points de vue divergents des "humanistes" et des "conservateurs" ressort la nécessité "il faut faire quelque chose". A la fin de l'ouvrage, il était question de "douze programmes pour le siècle prochain", appelés à devenir les axes de recherche de l'Association.
Un des programmes était intitulé "Habiter les mers". Il partait de l'observation que depuis un siècle, la population tend à se déplacer vers les côtes et que, dans beaucoup d'endroits, celles-ci sont maintenant surpeuplées et défigurées.
"On va sauter le pas et s'installer sur l'eau. Ce seront des cités flottantes, sur remblais ou sur pilotis de plusieurs milliers, voire millions, d'habitants. Les composants techniques sont prêts : énergies du soleil, des vents et de la houle, aquaculture, agriculture hydroponique, dessalement, télécommunications par satellites. On peut maîtriser leur développement pour éviter de polluer l'océan. Ces cités marines auront diverses vocations : loisirs nautiques, production d'aliments issus de la mer, enseignement, recherche et industries de pointe (technopoles). L'habitat maritime offrira une qualité de vie accrue. La circulation, l'approvisionnement en eau, le traitement des déchets seront simplifiés. Fabriqué en série, cet urbanisme sera plus économique près des côtes où le prix des terrains est devenu exorbitant (baie de Tokyo, Côte d'Azur ). Mais il faut en premier lieu réviser la législation du domaine maritime, conçue autrefois pour d'autres technologies".
En novembre 1995 a été organisée dans cet esprit à Monaco une grande Conférence sur les "Cités marines". En introduction est répété le constat qu'une nouvelle civilisation est en train de naître, la civilisation cognitive. Mais son accouchement s'accompagne de graves perturbations sociales, telles l'exclusion urbaine, les conflits éthico-religieux et la montée en puissance des systèmes maffieux, qui ne seront surmontées que lentement. Face à ces énergies du désordre, qui sont comme une entropie sociale, s'impose la restructuration des énergies autour de grands projets éducatifs, sociaux et d'aménagement du cadre de vie.
A Monaco furent présentées non moins de 97 communications par des participants appartenant à des laboratoires, bureaux d'études, services publics et universités de quelque 20 pays. Dans le programme, il était noté que l'océan est un milieu dont les potentialités sont encore largement inexploitées par l'humanité, que près d'un tiers de l'espèce humaine vit à moins d'une dizaine de kilomètres d'un rivage, et que le mouvement vers la côte ne pourra, avec l'évolution démographique, que se prolonger par une colonisation océane.
Parmi les thèmes traités on relèvera un modèle de développement durable pour le corridor marin de la baie d'Osaka, l'étude d'une île artificielle en face de Monaco, des études de cités marines préfabriquées, modulaires et déplaçables, des projets d'installations multiservices de production d'énergie au large, de communautés industrielles et agricoles sur la mer, de "microcosmes" &endash; vastes bouées contenant des sortes de serres immergées pour 90% sous la mer -, des études d'atténuateurs de houle, de cités marines à vocation touristique, des conditions du développement des récifs coralliens. C'est dire l'amplitude des efforts d'imagination dont ces communications sont le reflet.
Un autre des 12 programmes mentionnés plus haut était intitulé "Transformer la planète en jardin". Le point de départ en était l'observation que :
"la grande richesse de la vie, la diversité du patrimoine écologique, doit être préservée". Etant désormais maître de la nature, "l'homme en assume aussi la responsabilité". Il faut donc "un programme mondial de parcs naturels, de protection des espèces rares, de conservation du patrimoine génétique et de reforestation", une "gestion planétaire des eaux, comprenant irrigation, dessalement, épuration, recyclages", constituer aussi "un système de lacs, de barrages et de canaux" dans nombre de parties du monde. Le système agricole, qui tend à être "exclusivement dédié à la production marchande de nourriture", évolue "vers une fonction reconnue de préservation, d'entretien et d'aménagement de la nature". Un des grands défis de cet aménagement est la reconquête des espaces désertifiés par l'homme, à la suite de surexploitations, de déforestations ou d'abandons". "Les outils institutionnels de ces réalisations ne sont pas seulement les administrations étatiques, mais aussi une législation mondiale appropriée, s'imposant aux Etats, et un réseau transnational d'agences, construites sur le modèle des agences de bassin, gérées par des professionnels, qui prélèvent des taxes sur les dommages causés à la nature, rendent des services au public et utilisent leurs ressources au service de la nature".
Ce programme est à la fois de l'ordre de l'utopie, par la généralité et l'ampleur de ce qu'il englobe, et très pragmatique dans la mesure où il reflète l'engagement d'un grand nombre d'agents d'un haut niveau scientifique se proposant de continuer à travailler ensemble.
Dans la ligne de ce programme, un grand Symposium international a été organisé sous le titre Jardin Planétaire. Management d'un écosystème durable. Il a eu lieu du 14 au 18 mars 1999 à Chambéry, sous le timbre conjoint de Savoie Technolac et Prospective 2100, avec la collaboration de dix grandes Institutions ou organisations. Non moins de 124 communications y ont été présentées et les Actes les reprenant, parfois sous forme seulement schématique, représentent 600 grandes pages serrées.
D'emblée, il est affirmé que de nouveaux outils sont nécessaires pour résoudre les multiples problèmes économiques et d'environnement auxquels l'humanité a à faire face. Après la "Révolution verte" intervenue au cours des années 50 et 60, fondée essentiellement sur la mise à la disposition des agriculteurs en particulier du Tiers Monde de nouvelles semences à haut rendement, le besoin est affirmé d'une nouvelle Révolution "doublement verte", évoquée dans plusieurs communications.
Celle-ci doit s'appuyer sur les ressources de l'écotechnologie et sur de nouveaux modes de culture aptes à assurer la conservation des ressources essentielles de la production agricole (labours plus légers dans les zones fragiles, couverture du sol, etc.). L'expression "jardin planétaire", "chargée d'une grande puissance symbolique" (R. Groussard et P. Marsal), est elle-même là pour évoquer un espace clos, à la fois magnifique et fragile, où l'homme est à la fois maître et serviteur de la nature.
A plusieurs reprises, il est parlé de l'"utopie" de ce programme. C'est ainsi le cas pour le développement durable de Porto Alegre, une ville de 1,3 million d'habitants dans le Rio Grande do Sul, au Brésil, où les paramètres de l'environnement sont dans l'ensemble jugés bons. A propos de "l'économie alternative et solidaire", faite de nombreuses micro-expériences dans des domaines variés, qui ne représente toutefois que 0,5% du PIB en France, la question est posée de savoir si elle pourrait être un instrument efficace de transformation de la société dans le sens requis. Une analyse est aussi faite des rapports en transformation rapide en zone périurbaine entre vie urbaine et activités agricoles, dans des pays africains aussi bien qu'européens.
Les perspectives de l'agriculture dans les zones subtropicales arides et semi-arides sont évoquées. Des discussions théoriques sont rappelées concernant les effets sur les niveaux de vie de la pression de la population et des changements l'affectant : dans de certaines conditions, une population nombreuse peut être un avantage, y compris dans les pays tropicaux. Des débats suivent sur la biotechnologie et les organismes génétiquement modifiés entre d'une part porte-parole d'entreprises pionnières dans ces domaines, et d'autre part experts demandant qu'il ne soit pas empiété sur l'autonomie de décision des agriculteurs, condition d'un progrès technique véritable. Il est par ailleurs reproché au génie génétique de ne pas s'être jusqu'ici beaucoup préoccupé des conditions d'existence des populations les moins favorisées, alors que ce sont elles qui devraient pouvoir en tirer le plus de bénéfices.
Dans le cadre de l'application du protocole de Kyoto sur la lutte contre l'effet de serre, la réalité des "puits de carbone" pouvant servir à limiter l'accroissement de dioxyde de carbone (co2) fait l'objet de discussion, avec quelques exemples, celui notamment de sections de la forêt amazonienne transformées en zones de pâture.
Les travaux cités témoignent d'un niveau scientifique élevé, et en même temps du souci d'atteindre des objectifs qui sont jugés nécessaires. On peut penser que cette conjonction est le résultat de la question posée : mettre au point des programmes répondant aux besoins du XXIe siècle tels qu'ils ressortent des aspirations communes &endash; une utopie d'après notre définition. On peut penser aussi a priori que, si les acteurs s'y attachent vraiment, agir de la sorte donne des chances de découvrir les solutions &endash; à savoir les innovations aptes à y conduire. Il n'y a guère d'uvre importante réussie qui ne demande la réunion de multiples initiatives et de beaucoup de ferveur et de continuité. Mais bien entendu, tout dépend comme toujours de l'application qui en est faite et de la façon dont sont appréhendés les obstacles rencontrés.
3. L'utopie de la communication
La société de communication
Une affirmation aujourd'hui courante est que notre temps est celui de la société de communication, société d'information ou encore société "en réseaux". Ce qui justifie ces appellations est l'apparition de toutes sortes de machines "communicantes", fondées sur une science nouvelle, l'informatique. L'expansion de messages de tous types en est favorisée. L'influence exercée se fait sentir dans tous les domaines.
La révolution de l'information a pour effet d'accélérer le progrès technique, si bien que l'activité proprement de production mettant les hommes en contact physique avec la matière prend de moins en moins de temps de travail, en regard de celui consacré à la collecte, la diffusion et la transmission de messages et d'information.
Ce phénomène n'a pas besoin d'être longuement illustré. La croissance de la productivité ne ralentit pas. Dans les secteurs pour lesquels, dans les pays développés, il ne s'agit pas d'une production très différenciée, la production par personne employée a été multipliée peut-être par cent, comme pour la production de céréales au cours des 150 dernières années, ou par quatre ou six dans la construction automobile ou la sidérurgie au cours des 40 dernières années. Même si l'on tient compte de tout le travail de recherche, production, commercialisation, vérification de la qualité fait en amont ou en aval de la production proprement dite, le progrès n'en est pas moins très considérable.
Or à l'époque récente, ce progrès, à tous les niveaux, est avant tout le fait de meilleurs calculs, de l'utilisation de meilleures mesures, de la transmission de meilleures informations, c'est-à-dire d'une meilleure communication. La collecte, le traitement et la diffusion de l'information tiennent aujourd'hui partout une place majeure.
Ce mouvement tend à conforter une thèse largement répandue. Celle-ci est que, dans ce domaine comme dans bien d'autres, les grandes étapes de l'histoire de l'humanité découlent directement d'innovations techniques. C'est là une thèse qu'a popularisée pour sa part Marshall MacLuhan dans les années 60 lorsque il a annoncé la fin de l'ère Gutenberg, c'est-à-dire de l'écrit &endash; un peu rapidement sans doute, car le succès des nouveaux médias et de l'informatique n'a nullement mis fin au règne du papier.
Une thèse opposée peut cependant fort bien être soutenue. C'est dans ce sens que l'on parlera de "l'utopie de la communication". On sait aujourd'hui à quel point l'invention de l'écriture ou celle de l'imprimerie ont été étroitement dépendantes de changements sociaux et culturels. L'apparition de l'ère de la "communication" devrait être vue de la même façon comme liée à l'émergence de nouvelles idées. De nouvelles conceptions auraient donné une autre portée à un changement technique initialement peut-être lui-même fortuit.
Le point de départ devrait en être cherché au temps de la dernière guerre. "Des pans essentiels de notre modernité" seraient liés à un tournant intervenu alors. Le thème de la société de communication aurait trouvé ses racines dans une réaction au déchaînement d'une nouvelle barbarie qui allait faire des millions de victimes et à la crise profonde qu'elle avait engendrée. Norbert Wiener, qui cosigne un article séminal en 1942, et en élargit le contenu dans un livre publié en 194820, "veut lutter contre le diable, le désordre, l'entropie, contre tout ce qui s'interpose entre les hommes et rend leurs rapports opaques, contre tout ce qui, pour lui, conduit inéluctablement nos sociétés au désastre et à la dissolution du lien social".
Il se fonde pour ce faire sur une nouvelle interprétation de la pensée. Les membres d'un groupe qui se réunit à partir de 1942 et qui comprend des logiciens, des anthropologues et des neurophysiologistes, estiment que la pensée, produit de l'activité matérielle du cerveau, est "liée au fonctionnement en réseau des neurones, donc à une activité permanente d'échanges matériels". N. Wiener pense de son côté que, tout comme les mathématiques, qui sont au bout du compte "la science des relations", "tous les phénomènes du monde visible peuvent se comprendre eux aussi, en dernière instance, en termes de relations, d'échange et de circulation d'information". Il s'agit donc d'une vision du monde qui concerne toutes les disciplines. En germe est l'idée de la transformation de la communication en "valeur" à large portée sociale et politique.
Si tout est communication, il n'y a pas d'"intériorité" propre aux phénomènes, tout doit être "transparence". Plus un être aura un "comportement de communication" complexe, "plus il sera haut dans l'échelle de valeur de l'univers". D'où l'idée technique qui apparaît aussitôt de "rétroaction" (feedback) et de messages d'entrée et de sortie (input et output), notions dont on sait combien fulgurante a été la carrière dans le monde contemporain. L'accompagne toute une conception de ce qu'est la vie dans la société moderne.
Wiener écrira ainsi dans son livre :
"L'identité physique de l'individu ne consiste pas dans la matière dont il se compose L'individualité du corps est celle de la flamme plutôt que celle de la pierre, celle d'une forme plutôt que celle d'un fragment de matière. Cette forme peut être transmise et modifiée, ou doublée Le fait que nous ne pouvons pas télégraphier d'un endroit à un autre le modèle d'un homme est dû probablement à des obstacles techniques il ne résulte pas d'une impossibilité quelconque de l'idée elle-même". Et encore "Etre vivant, c'est participer à un courant continu d'influences venant du monde extérieur et d'actes agissant sur celui-ci, dans lequel nous ne représentons qu'un stade intermédiaire". Selon cette conception, "pour l'homme, être vivant équivalait à participer à un large système mondial de communication", et par suite, l'"emploi" de l'homme qui n'utiliserait pas à plein cette faculté fondamentale serait "dégradant".
Cette position conduit effectivement à une véritable utopie. Wiener voit dans l'avènement d'une société structurée autour de l'information une façon d'empêcher que ne se reproduise la barbarie du conflit qui vient de se terminer &endash; l'apogée de la démocratie en quelque sorte. Il croit que seul le large partage des moyens d'acquisition et de transmission de l'information peut contribuer à l'"homéostasie sociale", la condition essentielle étant d'empêcher que le pouvoir et l'argent n'entravent la circulation de ces machines à communiquer21.
Communication et mondialisation
Cette interprétation emporte aisément la conviction. La question néanmoins se pose de savoir si elle n'a pas conduit à une perversion. Communication et mondialisation vont de pair. La communication aujourd'hui s'enseigne et s'apprend dans les universités et les instituts de management. Mais on peut se demander si l'on n'a pas affaire à de nombreux charlatans, à une déviation tout au moins de l'idée originale. Une sorte de millénarisme s'est en effet mis en place, sur le plan des affaires principalement, en faveur de la firme globale, flexible et "relationnelle". Cette doctrine corporative est extrapolée comme fondement de la réorganisation de la planète, aux Etats-Unis principalement, mais à leur suite ailleurs aussi. Les auteurs &endash; français &endash; cités ici soulignent "les effets pervers de la nouvelle utopie".
Les reproches faits à celle-ci, ou du moins à ses nouvelles formes, tournent essentiellement autour de l'idée que, en identifiant l'objectif social à la nécessité de communiquer, et en affirmant qu'il s'agit d'un geste positif d'harmonisation des objectifs de tous, on prive ainsi notre société de toute vision de son futur. L'idéal utopique de la communication deviendrait critiquable dans la mesure précisément où on chercherait à l'appliquer en le généralisant comme l'alpha et l'oméga de toute la vision du social.
Dans sa trilogie sur L'Age de l'Information, appelée à un grand succès, et dont le premier volume La Société en réseaux paraît en 1995, Manuel Castells, dont les années de formation ont été passées en Europe, ne parle pas d'utopie. Mais son texte est émaillé d'affirmations sur l'existence d'une logique qui conduit à la transformation sociale et à l'innovation. L'innovation apparaît dans des "milieux" (en français dans le texte anglais) d'innovation, siège de relations de communication intenses et du rapprochement de nombreux talents. L'existence de réseaux est une caractéristique de l'âge de l'information. Un réseau est un ensemble de nuds (nodes) interconnectés. Les réseaux sont des structures ouvertes (se distinguant à ce titre des structures hiérarchiques), ce qui les rend capables de faire une place aux innovations sans menacer pour autant leur équilibre. Ce sont ainsi des instruments appropriés pour une économie capitaliste basée sur l'innovation, la mondialisation, une concentration décentralisée, et une culture de flexibilité et d'adaptabilité. L'intégration à laquelle conduisent les réseaux n'est cependant pas hostile à l'expression de l'identité de l'individu ni à celle des groupes auxquels chacun appartient ; même elle la favorise, ce qu'ont relevé bien des sociologues depuis Durkheim et son étude de la division du travail.
Ces observations font apercevoir les liens subtils existant dans la société moderne entre l'évolution technique, les idées et projets se formant à leur sujet, leurs conséquences d'ordre social et à nouveau technique, et les perversions à craindre si l'on n'y prend garde.
L'évolution technique montre comment des instruments apparaissent qui permettent de mieux réaliser les objectifs qui nous sont chers &endash; par exemple une société ouverte et démocratique, selon les vux de Norbert Wiener et de sa Cybernétique. De la sorte un élan sera donné à la poursuite de nouveaux progrès techniques. Mais ceux-ci éventuellement donneront naissance à ce qu'on appellera une utopie dérivée &endash; telle cette société parfaitement fluide, adonnée seulement à voir se poursuivre les tendances précédemment dégagées d'ouverture et de communication correspondant à tout un côté de la doctrine économique contemporaine.
Il en résulte en tout cas un nouvel éclairage des relations entre utopie et innovation. Dans le sens traditionnel, l'utopie est la vision d'une situation améliorée par rapport à celle qui existe. Elle entraîne convictions et adhésions, mais peut aussi conduire à des déceptions, en particulier lorsqu'on tentera de l'imposer à force. Si l'on adopte en revanche la conception d'une aspiration partagée retenue ici, il n'en ira pas de même. L'aspiration partagée reste présente même si elle n'est pas satisfaite, de façon presque indépendante de ce qui sera proposé.
A ce titre, la communication, la mondialisation, c'est-à-dire une communication étendue au monde entier, n'est pas une utopie dans le sens entendu ici. L'utopie, elle est dans le désir de chacun d'être libre, autonome, d'avoir les mêmes droits et si possible une situation qui ne soit pas inégale à celle de l'autre, le voisin ou l'étranger. Chacun veut aussi appartenir à une société, à un groupe, qu'il soit national ou social, qui soit fraternel et où il soit lui-même bien défendu. Or quels que soient leurs mérites, la communication, la mondialisation ne sont que des moyens au service de cette fin. Si, à tort ou à raison, il est perçu que de la façon dont ils sont mis en uvre, communication et mondialisation ne favorisent pas l'atteinte de ces objectifs, ils courent le risque d'être rejetés.
Sans qu'il s'agisse d'une justification, il peut y avoir là une des leçons de la contestation actuelle de la mondialisation. Celle-ci est en effet susceptible de faire l'objet d'un investissement idéologique dans un sens ou un autre, mais n'est pas elle-même la fin poursuivie.
La question suivante est de demander si, entre ces diverses sortes d'imaginaires, il y en a une qui soit plus propice à l'innovation technique. Comme déjà indiqué, l'importance des idées, des représentations, de l'imagination est fondamentale dans la genèse de la curiosité qui mène à l'invention et à l'innovation. La réflexion sur les possibilités qu'ont les hommes de s'informer et de communiquer entre eux est directement à la source des progrès faits en ce domaine. Mais il n'est pas sûr que la forme utopique (centrée sur les fins) mène plus à l'innovation que la forme idéologique (centrée sur les moyens). S'il y a une conclusion qui se dégage de ce débat, c'est que, pour pouvoir s'imposer, la recherche de l'innovation doit éviter dans certains cas au moins de heurter de front les aspirations constitutives de l'utopie.
Le mythe d'une communication généralisée
Il n'y a pas ici à faire de longues distinctions entre les divers types de communication. Dès le temps des premiers chemins de fer, on s'est mis à vanter dans des envolées parfois lyriques toutes les transformations qui allaient résulter du progrès des communications. Ce qui est frappant est la variété des domaines affectés. Il s'agit, dans une progression aujourd'hui à peu près croissante, du mouvement des personnes ; du mouvement des marchandises et des services ; du mouvement des messages de toute nature ; et de celui des transferts financiers. Toutes ces formes de communication font l'objet d'abondantes études22.
Aujourd'hui, leur expansion est avant tout liée à la révolution technologique de l'information. Les technologies de l'information basées sur l'électronique (y compris celles de l'impression) disposent d'une capacité et d'une rapidité incomparables d'emmagasiner de la mémoire, et de combiner et de transmettre des morceaux de textes. Par là même, le processus de communication en est transformé. Toutefois, les effets sociaux des technologies de l'information et par conséquent le stimulant qu'elles exercent dépendent dans une large mesure du degré d'alphabétisation et du niveau d'éducation d'une population. C'est ce qui explique leur importance, mais aussi les variations de leur diffusion que l'on peut constater d'un pays ou d'un secteur à l'autre.
Les progrès de l'informatique sont au centre de cette nouvelle révolution. La rapidité ou capacité des matériels double dit-on tous les 18 mois (loi dite de Murphy). Mais si l'on note, comme l'apprennent les études de neurobiologie, que 80-90% des messages échangés sont des messages internes, on sera porté à demander, comme on le fait parfois, s'il n'en va pas nécessairement de même avec les "machines communicantes", de tels échanges agissant comme une sorte de "drogue de l'esprit".
On a parlé à propos d'Internet du "rêve utopique d'une société meilleure parce qu'entièrement communicante" (Philippe Breton, 2001), ou encore d'une "utopie de la communication généralisée" (on devrait peut-être plutôt parler d'une idéologie ou d'un mythe). Si cette dernière expression a un sens, elle est dans l'idée qu'on va pouvoir miniaturiser l'ordinateur et que celui-ci pourra entrer dans les objets et modifier leur comportement &endash; ce qui est déjà le cas dans de multiples domaines. Elle est dans l'idée en particulier d'une "intelligence artificielle", qui permettrait notamment de comprendre le fonctionnement de l'imaginaire, de ces liaisons qui apprennent à se raccrocher entre elles ou à elles-mêmes comme un réseau neuronal. Les circuits ainsi créés sont-ils susceptibles de prendre des initiatives, et même d'évoluer de façon héréditaire ?
A cette dernière question, génératrice de toutes sortes d'émerveillements et d'inquiétudes, la réponse pour l'instant est clairement non. Mais la multiplication des informations contribue à créer des réseaux et des systèmes, et il semble être dans leur nature d'aller dans le sens de l'innovation, de la croissance, et de leur universalisation. Sa portée va surtout dans le sens de montrer l'inadéquation des structures hiérarchiques "en pyramide", qui risquent à tout moment de bloquer la transmission des informations par engorgement au passage d'un étage à l'autre. C'est là où l'on peut voir la supériorité "démocratique" des structures décentralisées en réseau.
Une des techniques utilisées dans les ordinateurs est celle de l'hypertexte, mécanisme de sélection des documents procédant par association, comme notre propre mémoire, et non pas uniquement de façon séquentielle ou par une indexation alphabétique, comme un automate rudimentaire. Mais celles qu'on appelle aujourd'hui les "sciences cognitives" ne sont pas seulement les émules des neurosciences. Englobant en particulier les techniques d'apprentissage, elles peuvent conduire à une interprétation automatique des connaissances ; ainsi en médecine, précisément, la psychopathologie devrait pouvoir tirer profit des techniques cognitives en aidant à rendre présentes des traditions culturelles qui jouent leur rôle dans le psyché des sujets. On ne modélisera plus le cerveau, mais le psychisme.
Le progrès des communications est-il lié à une aspiration humaine particulière ? On peut le croire, à la façon notamment dont nos contemporains se saisissent des innovations techniques leur permettant d'être au courant de toutes sortes de choses et d'être en communication les uns avec les autres. Etre à la mode, aujourd'hui, c'est être "au courant", être "branché", être à même de participer à un réseau, de le consulter et s'en servir pour s'informer, être actif en vivant selon les moments seul ou en rapports avec d'autres. Cette façon de faire s'applique à tous les domaines.
Notons deux effets possibles du perfectionnement des techniques de communication. Le premier est plutôt négatif du point de vue des aspirations communes. Ceux qui connaissent ces techniques seront à même de mieux structurer leurs actions. Les autres, ceux qui ne les possèdent pas, ne feront guère que servir de terrain à la pédagogie des premiers. Ainsi, comme tout progrès technique, le progrès des sciences cognitives risque d'accroître les inégalités - sauf dans le cas d'un vigoureux effort d'information et d'éducation qui s'impose en toute hypothèse.
En revanche, une application prometteuse est celle de la démocratie interactive. Il s'agit évidemment d'une vieille idée, sous la forme d'abord du mandat impératif donné aux représentants, sauf changement entériné par les électeurs, ou de la "démocratie d'opinion" fondée sur le pouvoir de la presse dont on a parlé dès la fin du XIXe siècle. Mais les nouvelles technologies de l'information et de la communication favorisent l'interaction, c'est-à-dire l'idée que l'autorité du responsable politique ou administratif sur ses concitoyens ou administrés fasse place à une "symétrie relative" des rôles respectifs dans l'information et la décision. La demande des citoyens favorise cette évolution en soutenant les initiatives allant en ce sens et en rendant profitables les nouvelles technologies du secteur. Les citoyens, de même que les consommateurs, communiquent entre eux, ce qui permet à l'information et à l'opinion de mieux circuler et de se former (c'est là le principe de tous les marchés, des Parlements, des Bourses, et aujourd'hui d'Internet).
Les élus sont de la sorte plus étroitement surveillés et encadrés, ce qui favorise leur fidélité à leurs engagements, ou subordonne l'évolution de leur opinion à celle de leurs