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LE DÉFICIT AMÉRICAIN,

UNE MENACE POUR LA PAIX ? -

 

Philippe J. Bernard*

 

Le déficit de la balance des paiements américaine est une vieille

histoire. Dans les années 60, quand le dollar était encore convertible en

or, Jacques Rueff avait fustigé la situation permettant aux seuls

Etats-Unis, émetteurs de la monnaie internationale de réserve, de ne pas

faire d'efforts pour équilibrer leurs paiements. Ecoutant son conseiller, le

général de Gaulle exigea le remboursement des avoirs français en or,

s'attirant le reproche de manquer de solidarité. Après 1971 et la suspension

par le Président Nixon de la convertibilité du dollar, cette situation

cependant se reproduisit : le dollar était le plus fort, le reste du monde

continuait à financer un déficit américain servant par là même de soutien à

la demande mondiale. Il y avait quelque ressemblance avec ce qui existait

avant 1914. Mais si la balance commerciale de la Grande Bretagne était alors

déficitaire, les revenus de ses placements, des frets et des assurances lui

donnaient un large surplus lui permettant, au rebours des Etats-Unis

d'aujourd'hui, d'être, suivie de la France, le financier du monde.

Loin de se résorber avec le retour d'une vigoureuse croissance, le

déficit américain s'est encore amplifié ces dernières années. Entre 1990 et

2000, il est passé de 100 à 450 milliards de dollars. Mais le consensus des

économistes est qu'une limite est maintenant atteinte. "Aussi longtemps que

les autres pays sont prêts à accepter les bons excédentaires imprimés par le

Trésor américain en échange de biens et services, les déficits peuvent

continuer à s'accumulerS( si bien que l'économie la plus riche du monde peut

continuer à être la plus endettée, sa dette nette approchant du niveau

mythique d'un trillion de dollars"(1). "Les Etats-Unis ont un déficit

commercial qui dépasse 3% du PNB, ce qui suggère que le dollar doive

baisser" - peut-être après avoir monté un temps encore de par la force de

l'économie américaine et la faiblesse de ses grands partenaires(2).

"L'afflux de capitaux étrangers et la vigueur de Wall Street sont menacés.

Les Etats-Unis seront forcés à un ajustement de leurs ambitions et de leur

niveau de vie"(3).

Avant d'imaginer l'avenir, il s'agit de comprendre la situation. Que le

pays le plus riche soit le plus endetté n'est qu'apparemment paradoxal :

l'activité d'un banquier n'est-t-elle pas fondée sur ses dettes ? Mais

l'importance de cet endettement, et de celui parallèle des citoyens, fait

problème. Dans les années 60, le rôle politique était mis en avant ; face à

l'expansionnisme soviétique, l'Amérique était le recours, un refuge pour les

capitaux, le pays dont la monnaie devait garder sa valeur. Dans les années

90, le côté refuge s'est maintenu, mais le facteur majeur est devenu la

supériorité technique. "Quand les rendements sont supérieurs

outre-Atlantique, que la diversification des placements commande l'achat de

titres américains et que le chemin de la nouvelle économie passe, pour les

entreprises européennes, par des acquisitions aux Etats-Unis, faut-il

s'étonner du flux continu d'exportations de capitaux européens ?"(4).

Cependant, la crise contemporaine change ces données. Le maintien du

déficit devient un enjeu. Dans Après l'Empire (octobre 2002), dont le

sous-titre, Essai sur la décomposition du système américain, renvoie à son

ouvrage prémonitoire de 1976, La chute finale. Essai sur la décomposition de

la sphère soviétique, Emmanuel Todd avance que l'Amérique "de protectrice

est devenue prédatrice". Il parle du tribut payé par le reste du monde

correspondant à l'énorme déficit américain de 1,2 milliard de dollars par

jour, permettant de maintenir un niveau élevé de consommation alors que "son

utilité politique et militaire cesse d'être évidente". La faiblesse

aujourd'hui de l'Empire viendrait du recul de son universalisme,

c'est-à-dire de sa "capacité à traiter de façon égalitaire hommes et

peuples", principe à la fois de dynamisme et de stabilité. L'unilatéralisme,

le "militarisme théâtral" dont nous voyons les manifestations seraient en

fait, si l'on comprend bien, un moyen d'assurer le maintien d'une domination

économique risquant autrement de s'effriter. A quoi l'Europe est invitée à

résister en organisant un "soutien keynésien" de la demande faisant d'elle

un "pôle autonome de régulation" face à une Amérique redevenue elle-même

démocratique, libérale et productive.

Thèse audacieuse et qui fait réfléchir. La perte de l'universalisme qui

a fait la force de l'Amérique au temps des présidences Wilson ou Roosevelt

est-elle irréversible ? Le monde stabilisé auquel tous aspirent demande-t-il

nécessairement un pays pivot dont il faille payer les services ? Sans doute

la permanence du déficit américain apparaît-elle anormale dans les

proportions atteintes (4% du PIB à l'automne 2002), et on peut s'attendre à

la voir un jour ou l'autre disparaître. Mais les mêmes causes tendent à

produire les mêmes effets. Si l'Amérique continue à être perçue comme un

recours politique et militaire et si son avance technique se perpétue, les

Européens seront moins portés à une politique économique et monétaire

autonome. Des deux penchants qui leur sont prêtés face aux Etats-Unis, un

"désir de fusion" et un "besoin de dissociation", le premier pourrait bien

rester le plus fort.

Cependant, la véritable variable sur laquelle porter l'attention est la

performance du système économique. La crise actuelle - s'agit-il, comme on

se le demandait il y a 70 ans, d'une crise de conjoncture ou de structure -

pose un nouveau problème. Le capitalisme contemporain est en évolution

constante. De même que chaque acteur dans sa sphère propre, l'ensemble du

système doit périodiquement se transformer pour se maintenir à flot. C'est

toujours d'échanges et de débouchés dont il est question comme aux premiers

temps de l'économie politique, mais il peut arriver un temps où aucune

formule nouvelle ne se présente et où le système se heurte à des exigences

contradictoires. Aujourd'hui, la bulle spéculative s'est dégonflée et l'élan

de la "nouvelle économie" est arrivé à son terme, alors que le poids de

l'endettement et du déficit fait peser le risque d'un affaissement du dollar

compliquant la réponse à donner au ralentissement des affaires. D'où

l'attrait d'une sorte de fuite en avant que représente l'option militaire

permettant de demander aux troupes - l'ensemble de ce qu'on appelle le monde

libre - de serrer les rangs. C'est en ce sens que l'on peut dire que le

déficit de la balance des paiements américaine est une menace pour la paix.

 

1. Edward Luttwak. Turbo-Capitalism. 1998.

2. George Soros. Open Society. Reforming Global Capitalism. 2000.

3. Will Hutton.The world we' re in. 2002.

4. Élie Cohen. L'ordre économique mondial. 2001.

 

* Membre de l'Association Prospective 2100.