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Faisabilité d'une prospective des Sciences
Quelles prioritiés ?
Voir aussi notre vidéo de J. E. Aubert : La science au 21° siècle
Le sens commun pousse, en matière de prospective des Sciences, au plus prudent scepticisme. Comment espérer construire une prospective des Sciences alors que les découvertes scientifiques, telles qu'on les a vues se produire au vingtième siècle, sont autant d'extraordinaires surprises qui paraissent, même aux spécialistes, tout à fait imprévisibles.
Bien plus, certaines d'entre elles, la relativité, la mécanique ondulatoire, le code génétique, les fractales et les théorèmes d'indécidabilité par exemple, transforment de manière radicale notre manière de voir. Ce sont des changements de paradigme qui affectent, non seulement un domaine particulier de la Science, mais l'interprêtation que le public se fait des questions les plus essentielles, l'origine du monde ou la nature de la Vie.
Des groupes de scientifiques ont néanmoins tenté d'esquisser des prospectives. Dans certains cas, opérant discipline par discipline, ces prospectives se contentent de résumer comment le consensus des collègues voit l'avenir. Ce faisant, elles expriment le point de vue de la "Science Normale" de l'époque, selon l'expression de Kuhn, celle à laquelle on sait justement que les idées originales et nouvelles s'opposeront.
Il faut ajouter que, depuis un demi siècle, la Science s'est institutionnalisée. Elle représente maintenant d'importants enjeux financiers. Il en résulte que bien des discours sur l'avenir de la Science, et notamment ceux des intéressés, ne sont justement pas désintéressés. On trouve souvent sous la dénomination "prospective" une collection de plaidoyers "pro domo", visant davantage à exposer des arguments en faveur de telle ou telle discipline qu'à poser un regard objectif sur le mouvement des connaissances.
Deux conditions sont donc nécessaires à l'élaboration d'une tentative de prospective de la Science. La première est une totale indépendance d'esprit et un total désintéressement par rapport aux jeux d'influence des lobbies scientifiques. La seconde, c'est là le point le plus difficile, est une perception des facteurs qui guident l'évolution des Sciences et une claire vision de leur mise en perspective.
A ce sujet, il y a plusieurs manières de lire l'évolution des Sciences : Après celle de Kuhn, on peut évoquer par exemple celle de Gilles Gaston Granger qui s'intéresse aux "styles" des différentes approches Scientifiques, ou encore celle de Bruno Latour qui compare l'épistémologie des groupes sociaux entre les civilisations. Pour lui, une tribu de biologistes a des comportements cognitifs qui rappellent ceux de toutes les autres tribus, depuis celle des aborigènes jusqu'à celles des entreprises.
Mais, pour intéressants qu'ils soient, ces éléments ne nous apportent pas encore de quoi esquisser une prospective. Dans ce qui suit, je n'aurai pas la présomption de prétendre résoudre la question. Je voudrais seulement montrer quelques pistes pouvant mener à un "récit racontable" comme disent les ethnométhodologues, de la Science au futur.
Je commencerai par le constat suivant : on admet en général que la technique moderne est fille de la Science. Mais elle en est aussi la mère, car toutes les sciences sont dépendantes d'une technique : la métrologie. Le téléscope Hubble et les grands accélérateurs de particules sont des instruments de mesure. La biologie pastorienne dépendait du microscope. La biotechnologie moderne dépend des instruments de mesure et de calcul permettant de repérer les protéïnes et le génôme. Partout, la mesure est le socle de la Science, et le nécessaire instrument de validation de ses théories.
Or, l'évolution de la métrologie, depuis deux siècles, est allée toujours dans le même sens : vers plus de finesse et plus de complexité. Elle n'a pas produit que des chiffres. Elle a aussi permis de visualiser des structures cachées (échographie ou thermographie par exemple) et de mémoriser le mouvement (vidéo, caméra rapides, stroboscopie..) des disciplines nouvelles, telles que l'éthologie (l'étude des comportements animaux et humains) ont été accélérées, soutenues et enrichies dans leurs développements par ces nouveaux moyens.
En outre, les avancées les plus récentes de la métrologie du temps, notamment celles des Prix Nobel Chu et Cohen Tanuggi, laissent espérer qu'un ordre de grandeur supplémentaire sera franchi dans quantité de mesures de phénomènes touchant l'intimité de la matière. On peut en effet imaginer que les mesures à la femtoseconde (10-15) près permettront de filmer les réactions chimiques (femtochimie), notamment celles de la matière vivante. Corrélativement, on entrevoit la possibilité de ranger des molécules pour construire, par exemple des ordinateurs ou des robots de la taille d'une tête d'épingle.
On peut aussi s'attendre à ce que l'actuelle incompatibilité entre la relativité et la mécanique ondulatoire soit surmontée, au terme des travaux actuels sur la "décohérence". Ce n'est pas qu'une percée théorique. Dès lors que la nature ondulatoire de toute chose matérielle, y compris nous mêmes, est clairement établie, les représentations du monde changent inévitablement.
Ceci est à mettre en rapport avec la transformation générale de la technique et de la société. Notre travail de prospective, qui a mobilisé plusieurs centaines de chercheurs dans les années 80 et 90 aboutit à un résultat central : nous sommes au début de la mise en place d'un nouveau système technique planétaire. Autrement dit, il s'agit bien plus que d'une ou de quelques inventions. Il s'agit d'une transformation systémique qui touche toutes les techniques. La transformation précédente, c'était la Révolution industrielle. Elle s'est accompagnée d'un bouleversement de l'organisation sociale et des moeurs d'une ampleur que le monde n'avait pas connu depuis plus d'un demi millénaire.
Ce qui se prépare est d'ampleur comparable. De même qu'au XVIII° XIX° siècles, l'Europe est passée d'une civilisation agraire à une civilisation industrielle, nous estimons qu'au siècle prochain, la planète entière passera d'une civilisation industrielle à une civilisation cognitive. Pourquoi ce mot "cognitive" ? Par allusion aux Sciences Cognitives, qui devraient occuper le centre des recherches à venir. Ce sont les Sciences qui étudient la connaissance en tant que phénomène et objet de recherche. Elles s'appuient sur la neuro-physiologie, mais s'intéressent aussi à l'informatique (peut-on simuler la connaissance ?), à l'éthologie, à la linguistique. Elles sont en relation beaucoup plus étroite que par le passé avec la philosophie (Qu'est-ce que connaître ? et aussi le "connais-toi toi-même" de Socrate).
Pourquoi le rôle central, qui était dévolu au Sciences physiques dans la civilisation industrielle se déplacerait-il vers ces Sciences Cognitives ? Parce que la nature du travail et de l'emploi se déplace précisément dans cette direction. Dans l'industrie, l'homme s'occupe des machines. Il les alimente en matières premières, suit leur fonctionnement en temps réel. Les ateliers, à mesure que le système cognitif s'installe, ont de moins en moins de travailleurs. Ce sont d'autres machines dont s'occupent les employés. Des machines à communiquer ou encore des machines pro-grammées (les robots) qui se substituent à l'ouvrier d'autrefois.
L'essence de la technique, comme disent les philosophes, change. Heidegger, en 1953, à l'apogée de la civilisation industrielle, écrivait que l'essence de la technique moderne (de l'époque) est le ge-stell, autrement dit la réquisition. Sous prétexte des besoins de l'homme, on réquisitionne la Nature et, pour opérer cette réquisition, on réquisitionne l'homme lui-même. D'où une contradiction, car l'homme ne ressent aucun besoin d'être réquisitionné, ce qui fait dire à Heidegger que l'homme n'est pas le maître de la technique. Il est au contraire, en quelque sorte, collectivement habité par l'essence de la technique, qui est le ge-stell, la réquisition.
Je pense que le passage à la civilisation cognitive s'accompagne d'une métamorphose de l'essence de la technique. Dans ce qui vient maintenant vers nous, l'essence de la technique n'est plus la réquisition, c'est la pro-grammation, autrement dit le geste d'écrire à l'avance (selon l'étymologie de programmation). Car en effet, les évènements qui habitent un microprocesseur se déroulent en nano-secondes (demain en femtosecondes avec l'ordinateur optique), c'est à dire bien plus vite que le travail des neurones. Dès lors, par nécessité, l'homme doit programmer les machines et cet acte d'écriture à l'avance devient le déterminant de l'essence de la technique.
Il faut ajouter à ce constat que les mécanismes du vivant sont aussi de l'ordre de la pro-grammation. Un code génétique est un programme. L'analogie avec l'informatique est si forte que l'on a eu vite fait de forger l'expression "virus informatique" pour décrire ces lignes de code parasites capables de se reproduire, de percer les défenses adverses (analogues aux résistances immunitaires) et d'effectuer des dégâts considérables dans les mémoires de la machine qu'ils occupent.
Alors que le système industriel s'appuyait sur le couple matière-énergie (dont on sait, depuis E=mc2 qu'il s'agit d'une seule et même chose, le système cognitif concerne le couple Temps-Vivant. Les calculateurs opèrent une compression de l'échelle des temps (la nano-seconde, puis la femto-seconde) et vont rejoindre au siècle prochain les fonctionnements du vivant. Au point que l'on peut déja pressentir, comme l'annonçait Philippe Quéau dans "Métaxu", la possibilité de créer des êtres "intermédiaires", c'est à dire ni vivants ni inanimés. Il voyait dans ces créations de nouvelles formes d'art et sans doute aussi de combat.
L'amont du système industriel, c'était la Mine, l'extraction des matières premières vouées à être transformées par le processus industriel. L'amont d'un système cognitif, c'est la métrologie, la prise de données vouées à être traitées par les processus cognitifs. L'enjeu de l'Industrie, c'est la production, visant en théorie à satisfaire les besoins matériels de l'Homme. L'enjeu du système cognitif est d'une autre nature. Il est de l'ordre de la conscience et vise à satisfaire de tout autres besoins, en premier lieu, mais pas seulement, celui de la connaissance. D'où une plus grande importance sociale de la Science, dont le rôle va bien au delà du soutien au progrès industriel.
A cet égard, j'évoquerai seulement un fait, pour aider à prendre la mesure de la relation entre l'évolution des paradigmes scientifiques et celle des mentalités, comme disent les historiens. On sait, depuis la mise en évidence du code génétique par Watson il y a une trentaine d'années, que la Vie est un seul et même phénomène "depuis l'amibe jusqu'à l'éléphant" (J. Monod) en passant par l'Homme.
Or, depuis plusieurs milliers d'années, les religions et les philosophies répètent inlassablement que l'Homme est un être à part, d'une essence supérieure à celle des animaux, ce qui d'ailleurs lui confère tous les droits sur la Nature. Cette vision, encore actuellement dominante, est donc subrepticement contredite par la Science. La nouvelle façon de voir s'exprime de plus en plus dans le public. C'est la montée, lente mais irrésistible, des idées dites écologistes, seul courant politique vraiment nouveau du dernier demi siècle.
Mais il est aussi inévitable que la Science s'applique à elle-même les paradigmes qu'elle a engendrés. Sans doute, un certain délai est nécessaire pour que la nouvelle "vision du monde" distille dans d'autres disciplines et irrigue le corps social tout entier. Pour s'en faire une idée, il suffit de mesurer, par exemple, les déclinaisons progressives du paradigme darwinien dans les idéologies économiques, sociales et même scientifiques (Latour). Le libéralisme et le socialisme se sont tous deux réclamés de Darwin, ce qui montre que les doctrines sociales, même opposées s'appuient nécessairement sur l'interprêtation dominante de la Vie.
Dans le paradigme cognitif, il faut comprendre à la fois ce qu'on appelle les Sciences cognitives et aussi les mécanismes intimes du vivant, avec le déploiement des potentialités du génôme, les résistances immunitaires (qui, comme l'a remarqué Varéla, sont le degré zéro de la reconnaissance, donc du cognitif), et les processus encore mal connus de "reprogrammation".
Ce paradigme contient en germe, selon moi, une sortie du scientisme. Car en effet, la Science que nous connaissons suppose implicitement un sujet abstrait, immense, dans lequel viennent s'accumuler les connaissances. C'est de ce sujet que les scientifiques parlent quand ils disent "on" : On sait que... On peut dire que... et même "On ne peut rien dire". En y réfléchissant, il me semble que ce sujet ("on") d'où parlent les scientifiques est comme le dernier avatar de l'idée d'un Dieu omniscient, mais relativiste, car les connaissances dont il s'agit sont "falsifiables", comme disent les épistémologues, autrement dit, elles peuvent être réfutées par l'expérience.
Le paradigme cognitif devrait en arriver à réfuter ce sujet hypertrophié, en se référant à un principe de réalité : il y a plusieurs sujets. La question difficile est précisément de savoir ce qu'il y a de commun entre ce que ces différents sujets perçoivent et comment ils communiquent. Dès lors, entrent dans le champ de la Science des univers que l'on avait pris l'habitude de tenir à distance, ceux des croyances et des influences. Dès lors, la Science ne peut plus rester sur un piédestal. Elle doit se percevoir comme une sécrétion de la Vie et se donner une valeur par rapport au service du vivant.
Il y a eu trop de Science sans éthique au XX° siècle. Je prévois qu'au siècle prochain, les savants devront débattre de l'éthique et prouver au public qu'ils respectent des déontologies. Ceux qui ne le feront pas risqueront peut-être même des ennuis d'ordre judiciaire.
Recommandations : Il résulte de ce qui précède qu'il faut s'attendre à une évolution de la position de la Science dans la société. Le vingtième siècle a été celui des guerres mondiales, y compris la guerre froide. La partie de la Science concernée a travaillé dans la confidentialité. La Science dans son ensemble s'est éloignée du public, alors qu'elle en avait été très proche au temps de Pasteur.
1- Tout faire pour que la Science se rapproche du public, par la diffusion des connaissances et aussi en choisissant des sujets de recherche plus en rapport avec la vie quotidienne. Donner leur place au sciences cognitives et en tirer les conséquences pour l'éducation. Développer partout dans le monde des systèmes de mesure et d'essai au service de la vie quotidienne : protection du consommateur, de l'environnement, métrologie pour les petites entreprises et l'artisanat..
2- On constate une tendance croissante des multinationales à s'approprier, par la voie des brevets ou du droit d'auteur, des composants essentiels de l'économie future : des logiciels qui, de fait, sont devenus des normes, ou encore des génômes. Les chercheurs et les législateurs auront à aider le public et les petites entreprises à se libérer des ces abus de droit et positions dominantes.
3- Enfin, il serait souhaitable de développer sur tous les continents, et dans chacun en rapport avec les civilisations qui s'y trouvent, des recherches et débats sur l'éthique de la Science, conjuguée au présent et au futur.
Mai 1999 Thierry Gaudin
