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L'utopie libérale
de sa naissance à son triomphe
L'utopie libérale en matière économique a été conçue au 18ème siècle en Europe. Elle a inspiré le décollage du progrès jusqu'en 1914. Ensuite des remous de nature politique sont intervenus. Enfin la prospérité occidentale, développée au-delà de 1950, a suscité, voici une dizaine d'années, le triomphe de cette utopie dans l'opinion universelle. C'est sous cet éclairage qu'il faut regarder un avenir prometteur.
Epanouissement de l'utopie libérale
Durant des siècles les pratiques marchandes restèrent limitées, discrètes, dans l'ombre des pouvoirs politiques. A compter du début du 18ème siècle des penseurs ont formulé en une doctrine cohérente "le libéralisme", qui mérite d'être appelée l'utopie libérale.
L'affirmation centrale est que si la société accorde aux personnes la liberté d'épanouir leurs potentialités, il en résulte un progrès matériel et humain décisif : les hommes peuvent être délivrés de la pauvreté et d'abord de la faim.
Les zélateurs de cette utopie ont rencontré dans la psychologie humaine un obstacle d'autant plus sérieux que ses deux composantes, le conservatisme et la peur, sont inavoués, inavouables même.
Tous sont pour le progrès, mais la plupart sont opposés au changement, or le progrès est changement. Les traditions, notamment religieuses, sont fondées sur des valeurs permanentes. Si les pratiques changent, ces valeurs ne sont-elles pas menacées ? C'est parce qu'elle a ébranlé une chrétienté installée que la Réforme a ouvert la porte au "mouvement", donc au progrès.
D'autre part, les hommes ont besoin de se sentir en sécurité. Au-delà de l'enfance et de la famille ils cherchent cette sécurité dans une solidarité collective, sociale. On n'avoue pas ses craintes, mais on célèbre ce qui aide à les apaiser.
A mesure que l'utopie libérale fut essayée, une expansion sans précédent s'est déployée dont la manifestation la plus claire est que la diffusion de la richesse a permis d'allonger la durée de la vie. Après avoir stagné autour d'une horizontale durant le millénaire antérieur, la population planétaire a presque décuplé en trois siècles, la baisse de la natalité a été plus que compensée par la réduction de la mortinatalité.
La mise en place du régime libéral a été graduelle, car elle est conditionnée par la diffusion de la propriété privée, le respect des contrats et la responsabilité personnelle. Or ces institutions doivent être appuyées par des autorités politiques dont la fonction est de faire respecter le contrat social et d'arbitrer les conflits. Que le souverain limite son action à cette seule fonction, mais qu'il l'exerce pleinement, est difficile.
Triomphe à la fin du 20ème siècle
Alors que les discussions persistaient sur le meilleur des régimes possibles et bien que sa mise en oeuvre fut imparfaite, l'utopie libérale a été l'objet d'un triomphe, ou plus exactement les utopies opposées se sont effondrées. Pas une victoire sur le plan des idées, mais une révolution d'un style nouveau, consécutive au contraste entre deux réalités différentes que les techniques nouvelles de transmission des informations et des images ont permis de comparer. La vie des hommes est à tous égards préférable dans les sociétés libérales capitalistes à celle dans les pays à socialisme centralisé. Il ne s'agit pas d'un jugement intellectuel, mais d'une évidence reconnue par les peuples et même par les dirigeants des Etats socialistes. L'échec du communisme et le succès du capitalisme ne se discutent ni à Pékin, ni à Moscou, ni même en Corée du Nord.
Au sein du socialisme européen les deux branches les plus anciennes, l'anglaise et l'allemande, ont changé de cap en liaison avec une opinion dont les conditions de vie ne sont plus celles du 19ème. Réticent vis-à-vis d'un capitalisme libéral vu comme un matérialisme, le Vatican a infléchi son jugement sous l'inspiration d'un pape qui a vécu le collectivisme et qui ne cesse de répéter : "n'ayez pas peur".
L'expansion économique apparue à l'aube du 18ème siècle, accélérée depuis le milieu du 20ème siècle, paraît donc devoir être poursuivie. Et surtout le champ géographique et humain qui y participe s'élargit. La Chine s'est éveillée. Le cheminement indien est plus lent, toutefois le produit par habitant a doublé en trente ans. Le rattrapage du retard pris l'Europe de l'Est est difficile, mais paraît normal presque assuré.
Les mots "mondialisation" et "globalisation" expriment que l'avance des peuples d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord est en voie de réduction par une intensification des échanges et une nouvelle division des fonctions. Les critiques nouvelles sont incohérentes, qui condamnent à la fois une homogénéisation qui effacerait les spécificités culturelles et un élargissement des inégalités qui se réduisent cependant en termes relatifs. Les protestations les plus véhémentes dont la diffusion est rentable ne suggèrent aucune alternative. Elles expriment qu'une fraction de l'opinion ne comprend pas le monde où elle vit, elle le juge absurde. Ce n'est pas le paradis.
Le 21ème siècle s'ouvre donc sur un horizon tout différent des précédents. Il n'y a plus à choisir un modèle de société, l'utopie libérale n'a plus de concurrente, elle a un monopole. Ainsi disparaît une dialectique qui fut comme la respiration du régime libéral. La sagesse est de considérer que la recherche de la société la plus humaine doit se poursuivre, mais à l'intérieur d'un cadre fixé par une nature humaine, non certes parfaite, mais perfectible.
Les prochains progrès
L'avenir comportera une redistribution des fonctions entre les peuples dans un monde conçu comme un village, c'est-à-dire à la fois unifié et sectorisé. Certaines différences notamment nationales seront atténuées dans un climat apaisé, mais des spécificités doivent être moins préservées qu'accentuées, et surtout de nouvelles devraient apparaître. Le changement s'opère à une échelle sans précédent et dans une civilisation nouvelle, mais l'histoire de l'unification des nations et de l'éclatement des empires fournit des enseignements insuffisants certes, instructifs néanmoins.
Evoquer les différences régionales au sein de nations unifiées depuis des siècles, rappeler les efforts accomplis depuis près d'un demi siècle pour harmoniser l'Europe, c'est souligner la complexité du jeu. Les démarches des institutions mondiales depuis un demi-siècle sont diverses. Tous les pilotes atterrissent en parlant anglais. L'OMC prétend imposer une concurrence loyale, mais reste muette devant le principal cartel de l'histoire (l'OPEP).
Insistons sur deux points : la constitution d'un marché universel pour les capitaux en général et plus spécialement pour les actions des sociétés transnationales et le poids des finances publiques nationales. Dans le premier cas le mouvement vers l'universalisation ne parait ni devoir, ni d'ailleurs pouvoir être entravé. Dans le second cas la concurrence fiscale rencontre moins d'oppositions déterminées que la conviction profonde de la majorité des acteurs et même des décideurs, que les changements ne peuvent être que graduels.
1. L'unification du marché des capitaux est essentielle, précisons trois points :
a) la nationalité juridique des sociétés cotées dissimule que preque toutes sont actives sur l'ensemble du monde et que leur expansion est plus vive hors de leur pays d'origine qu'à l'intérieur. De plus en plus d'entreprises sont universelles.
b) Les actionnaires sont de plus en plus nombreux à échapper aux délimitations nationales et même aux classements statistiques. Des Russes, des Chinois et mêmes des Africains disposent de portefeuilles capitalistes significatifs par le truchement d'investisseurs institutionnels. Partout dans le monde, il y a des capitalistes actionnaires, même dans les nations restées pauvres et encore en marge du capitalisme.
c) Les "épargnants" du monde entier éprouvent une confiance particulière dans un système sans frontière géré en dollar par des institutions américaines sous la tutelle plus ou moins formelle des Etats-Unis. Les capitaux viennent de tous les pays du monde vers ce centre assez riche pour qu'on lui prête, assez optimiste pour ne pas chercher sa sécurité dans une accumulation avaricieuse de titres. L'impérialisme américain repose non sur une volonté d'hégémonie, mais sur des séductions multiples.
Il y a ainsi des différences entre les trois pôles développés : l'américain, le japonais et l'européen. Pas une construction stable, pas une architecture équilibrée, mais un système vivant avec des tensions et une prévisibilité limitée. Il a subi des crises et les a surmontées, il en connaîtra d'autres et il n'est pas assuré, mais probable, qu'il les surmontera. Sur ce marché, comme sur tous les vrais marchés, les acteurs sont responsables, ils choisissent avec des informations incomplètes entre les chances de gain qui récompensent l'audace et les risques de perte qui punissent les imprudents. Ceux qui jugent le mieux gagnent, les autres perdent. Qui pense son appréciation meilleure que celle des autres peut jouer et parfois gagner.
2. Le monde occidental n'est pas régi exactement selon les règles que suggère l'utopie libérale. Parmi les écarts, le plus clair parce que mesurable, est l'importance des dépenses collectives gérées par les Etats, donc hors marché. Jusqu'en 1914, ces dépenses étaient dans le monde occidental de l'ordre du dixième des produits nationaux ; elles ont été portées à la suite de la guerre de 1914 et de la crise de 1929 à près de 30 % de 1938 à 1950. Puis elles ont été augmentées au-delà de 40 % au début de la décennie 90. Pour près de la moitié il s'agit de services rendus par les administrations produisant des services, remplissant des fonctions comme des entreprises, mais sans contrainte ni de concurrence, ni même d'équilibre des comptes, l'autre moitié est constituée par des transferts de certains citoyens vers d'autres, de redistributions.
Ces procédures sont défavorables à la maximisation des richesses, mais leur élargissement de 1950 à 1990 n'a pas empêché l'expansion. Qu'elles soient des freins à la richesse s'explique et apparaît expérimentalement en moyenne période, par les comparaisons entre nations. Les fonctionnaires procurent des services aux usagers comme les salariés des entreprises en fournissent aux clients, mais il ne sont pas soumis aux exigences du marché, ils disposent d'un monopole. Ce régime serait justifié -comme celui des corporations - par un souci de qualité. L'effort initial pour accéder, par un concours difficile, à un statut, apporte ensuite une sécurité, un confort, voire une démotivation. On évalue à près du quart de la population active française les effectifs de la fonction publique (enseignants, hôpitaux et collectivités locales). La norme occidentale est de l'ordre de 15%, le recours à la sous traitance marchande étant plus large qu'en France.
Les principaux transferts sociaux sont les régimes de retraite, d'assurance maladie, d'assurance chômage et d'aide aux familles. Ne sont comptés que les transferts positifs et non les allégements fiscaux. Il est maintenant reconnu que des allocations autorisent certains à ne pas travailler et que des régimes privés et volontaires pourraient aussi efficacement assurer les risques aisément identifiables, tels que la maladie et la vieillesse.
En regard de l'européen, le régime américain impose un effort plus long dans la vie et dans l'année, autorise moins de chômage ; en contrepartie il dégage un produit par habitant de 40 % supérieur au français, ce qui est appréciable du moins pour les plus humbles.
La "concurrence fiscale" est à l'oeuvre, elle pousse vers les pays où les prélèvements publics sont les moins lourds à la fois les hommes les plus ambitieux et les plus doués et les capitaux les mieux gérés.
Le parcours anglais est exemplaire. Le PIB par habitant était 112% du français en 1960, il avait glissé en dessous de 90 % du français. Bien que relatif ce recul a suscité une réaction. Les dépenses collectives ont été ramenées à 40 % du PIB (52% en France) ce qui a permis au produit anglais de remonter à 95 % du français.
Le progrès humain
Dans un monde où la circulation des informations et des images est de plus en plus facile et dense, le conservatisme est moins aisé et la rivalité progrès plus ouverte. Aussi bien les moyens à mettre en oeuvre sont mieux connus.
Pour les peuples déjà avancés, le progrès est conditionné par le recul des interventions collectives qu'exprime la baisse des taux des dépenses publiques. Les pays du nord de l'Europe qui avaient les taux records les réduisent assez vite, mais certains dont la France sont encore au dessus de 50 % tandis que les Etats-Unis sont déjà au-dessous de 30 %. L'orientation est générale, mais elle sera gênée par les oscillations conjoncturelles.
Pour les peuples attardés, l'essentiel est d'établir un état de droit qui inspire confiance et attire des capitaux et des initiatives entreprenariales. Une telle révolution doit vaincre la résistance des positions acquises, mais elle est aidée par les comparaisons internationales qui montrent le sens de l'évolution désirable pour le plus grand nombre.
L'utopie libérale met l'accent sur ceux des conduites qui ont trait aux échanges marchands, elle n'éclaire pas d'autres aspects pourtant essentiels. Mais une prospérité économique fondée sur des démarches personnelles et responsables fournit un cadre favorable, presque nécessaire sinon suffisant à l'épanouissement des hommes dans tous les domaines. La santé physique ne suffit pas au bonheur, mais elle y est indispensable.
Jacques PLASSARD