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L'Avenir de l'Esprit
Extraits
François L'Yvonnet : Si je comprends bien, vous êtes le seul auteur au monde à avoir osé produire une histoire du XXIe siècle . Qu'est-ce que ce projet un peu fou ?
Thierry Gaudin : L'écrivain Jorge Luis Borges, peu de temps avant sa mort, presque aveugle, usé par les ans et la littérature, s'est rendu au désert, quelque part en Argentine. Il a pris une poignée de sable, qu'il a laissée retomber lentement de sa main. Puis il a dit : « j'ai modifié le désert ».
C'est ce que nous avons fait, dans un autre registre.
Nous étions à contre courant, c'était la génération « no future ». Après l'échec des idéologies et surtout leur détournement, proposer une vision d'avenir était ressenti comme une provocation, voire une manuvre « sectaire ».
- Vous avez même lancé un « appel » , fut-il entendu ?
- Non, cet appel n'a pas été entendu . Je m'y attendais, d'ailleurs.
- « Vox clamantis in deserto ! », la chose n'est pas nouvelle, mais de là à s'y attendre
- Je m'y attendais, depuis 1993, depuis 1980 même, la classe dirigeante vit dans l'euphorie économique. Elle n'a aucune raison de s'inquiéter, et pourtant
- Et pourtant ?
- Cette euphorie ne durera pas.
- Et pourquoi ne durerait-elle pas ?
- Parce qu'une société dont le principe structurant est la cupidité ne peut pas éviter de détruire progressivement ses ressources naturelles et de marginaliser une part croissante de sa population. Au début, personne ne s'en rend compte. Au bout de quelques dizaines d'années, il faut revenir à la réalité. Notre société a perdu la raison, elle est en état d'ébriété. Ce ne sont pas les effluves de l'alcool, mais ceux de l'argent qui l'ont mise dans cet état.
- Mais enfin, depuis deux siècles et même davantage, disons depuis la Révolution Industrielle, n'est-ce pas la motivation économique, ce que vous appelez la cupidité, qui crée le progrès et la prospérité ?
- Parlons-en, de la Révolution Industrielle ! Elle a commencé par une spoliation que les auteurs anglais appellent maintenant « the tragedy of the commons », c'est-à-dire, la privatisation des biens communaux, les « communs », les pâturages où venaient paître le bétail des plus pauvres.
En même temps, les premières usines concurrencent l'artisanat rural. Dans toute l'Europe, des millions de paysans n'arrivent plus à subsister. Ils affluent vers la ville en quête de travail. Ils constituent le prolétariat urbain, vivent dans des conditions de pauvreté et d'insalubrité lamentables. Ils sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres.
En 1848, à la suite d'une rixe à Buzançais, dans l'Indre, se déclenche la première "révolution" prolétarienne . Elle gagne l'Europe entière. La classe dirigeante est stupéfaite. Imprégnée d'idéologie libérale (le « enrichissez-vous » de Guizot), comme aujourd'hui d'ailleurs, elle ne comprend rien à ce qui arrive. Il lui faudra un demi-siècle pour redresser la situation. La misère est trop forte. Des millions d'Européens doivent partir en Amérique pour essayer d'y survivre.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'était pas le progrès et la prospérité ! Les États-Unis n'ont pas été peuplés par des touristes !
- Certains pensent que c'étaient des sacrifices nécessaires
- C'est en effet ce qu'écrivent les plus libéraux des Américains. L'un d'eux a même utilisé l'argument des « commons » pour prétendre qu'il ne fallait pas hésiter à tout privatiser : le droit d'usage des fréquences hertziennes pour la radio, la télé et le téléphone portable, et aussi le génome des animaux d'abord, puis les séquences humaines ensuite. Vous voyez jusqu'où cette logique peut mener
C'est l'idée du « sacrifice nécessaire » qu'il faut s'interroger. Car ce sont des sacrifices humains. Pensez à ces millions de personnes humiliées, ces familles brisées, les enfants qui vivent sur les décharges municipales, la faim et parfois la mort.
Encore maintenant, dans les pays dit développés, le sacrifice continue : les jeunes qui ne trouvent pas de travail, les milliers de licenciements Lorsqu'une entreprise annonce un "plan social", autrement dit un programme de licenciements, son action fait immédiatement un bond en bourse ! Et les sacrificateurs sont payés fort cher. Il y a quelques années, un reportage de la presse américaine a montré que les dirigeants sont d'autant mieux rémunérés qu'ils mettent plus de monde à la porte !
- On assiste à un véritable emballement sacrificiel !
- En effet. À mon avis, si l'idée de « sacrifice » a cette crédibilité, cette force de conviction, ce n'est pas pour des motifs rationnels, mais parce qu'elle mobilise des croyances implicites qui nous viennent du fond des âges. L'économie que nous connaissons, celle de l'Industrie, a moins de trois cents ans. Le sacrifice humain a plusieurs dizaines de milliers d'années derrière lui. Je ne crois pas que l'espèce humaine se débarrasse si vite de ses pratiques archaïques. Elle les transpose aux situations nouvelles. Le grand Moloch de l'économie a pris la place des Dieux et des Esprits.
Ensuite, je me suis demandé comment disposer ces quatre pôles pour qu'ils constituent une figure géométrique bien mémorisable. C'est là que le travail avec mes amis du groupe « Symbolium » et la référence à la trifonctionnalité de Dumézil a été fort utile . Les trois fonctions en effet, peuvent s'exprimer de différentes manières. Au Moyen Âge, il était d'usage de parler de Corps, Âme et Esprit. Les participants de « Symbolium » faisaient justement observer que la principale inadéquation du schéma scientiste venait de ce qu'il réduisait tout à deux pôles : le corps (la matière) et l'esprit (le sujet de la Science). Ils y voyaient d'ailleurs la cause des relations difficiles entre les chercheurs et les entreprises, lesquelles reposent sur des motivations, qui sont de l'ordre de l'âme, le troisième pôle oublié par la Science.
En termes modernes, et transposé au registre de la technique, en admettant que toute chose puisse être représentée par ses trois fonctions, cela donne :
Le corps est ce qui est déjà là, le matériel, l'inerte, donc les matériaux
L'âme est ce qui met en mouvement, donc l'énergie
L'esprit est ce qui structure et rend intelligible : la structuration du temps
Ainsi, la présentation à laquelle j'aboutis est la suivante :
Le quatrième pôle, celui du vivant, me paraissant se placer assez naturellement à la base des trois autres, à la racine en quelque sorte, si on assimile cette croix à un arbre.
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- Admettons, mais où vous mène cette symbolisation quadripolaire ?
- Plus loin que vous ne croyez. Car, voyez vous, si je n'avais pas eu cette préoccupation en quelque sorte symboliste, de rechercher comment disposer les choses pour qu'elles parlent directement à notre esprit, j'aurais laissé les quatre domaines sous forme d'une liste, tous sur le même plan, comme ils étaient à l'origine dans les documents de 1979. Et je ne me serais pas posé d'autres questions. Or je voyais bien qu'ils n'étaient pas à mettre sur le même plan.
Alors, une fois cette croix établie et surtout testée (il fallait en parler pour savoir si les gens réagissaient, s'ils proposaient autre chose, s'ils ne comprenaient pas ), l'interrogation sur le sens qu'elle pouvait bien avoir a continué à cheminer. C'est seulement dans les années 90 que j'ai commencé à lui trouver un sens philosophique.
- La vieille tentation récapitulative de la philosophie ! Dans le cas présent, il s'agit d'une démarche philosophique revisitée
- Vous allez comprendre. Dans les années 90, il est apparu de plus en plus clairement que le traitement d'information (la contraction du temps) était dominant, et qu'il était lié à celui de la biotechnologie. Le décodage du génome n'est-il pas devenu une affaire d'informaticiens autant que de biologistes ? L'évolution de l'axe matière-énergie se poursuivait, mais ce n'était plus le facteur dominant, alors qu'il l'avait été lors de la Révolution Industrielle.
Dès lors, la position horizontale de cet axe se trouvait confortée. Tout réduire au couple matière-énergie, n'était ce pas le projet du matérialisme scientiste ? C'était l'axe des objets, de l'aplatissement de la réalité, de la platitude, pourrait-on dire. Celui en face duquel s'était aussi produite cette formidable crispation du sujet que Heidegger a désigné par le mot Ge-stell , la réquisition, l'arraisonnement dévastateur, cause profonde des guerres mondiales et des génocides du XXe siècle.
L'axe vertical paraît se situer sur un tout autre registre. C'est l'axe de la conscience, celui du Sujet. Qu'est-ce que le temps ? Qu'est-ce que la Vie ? Je vis alors que le temps et la vie sont liés entre eux aussi fortement que matière et énergie (qui sont liées, comme vous savez, par E=mc2) Les philosophes appellent cette question celle du " pli du temps ".
- Votre propos rejoint certaines remarques de Michel Serres, pour lequel on ne comprend rien au vivant sans penser le temps : « Dans les sciences du vivant, il ne compte plus comme une variable parmi d'autres, mais devient l'objet principal. Un vivant se fait de temps. À condition de le penser au pluriel ».
- Je la formulerai un peu autrement en disant : le vivant créé le temps parce qu'il a la mémoire. La matière inerte est traversée par le temps, elle se délite, c'est le principe d'entropie. En revanche, le vivant arrive à retenir le temps d'une certaine manière, et créé donc la notion même de temps, qui - si tout était traversé par le temps et allait vers cette décomposition générale dont parle le deuxième principe de Carnot - n'existerait pas. Cette retenue du temps donne consistance à l'être. C'est une nouvelle approche de l'ontologie. Le phénomène est mystérieux et profond. Il doit être compris sur l'horizon d'une notion forte, celle de reconnaissance. C'est pour cela que nous avons risqué un adage philosophique : " La reconnaissance précède la connaissance "
François L'Yvonnet : Revenons à l'éthologie. Pourquoi accordez-vous une telle importance à ce qui n'est, après tout, qu'une nouvelle manière de présenter les vieilles "sciences naturelles" ?
Thierry Gaudin : L'éthologie est bien plus que cela. C'est une manière de mettre les choses en perspective. Elle représente une exigence, une interrogation : que signifie tel comportement, ou tel organe pour la survie de l'espèce considérée ? Il s'agit donc d'une référence fondamentale, qui relie l'ensemble des êtres vivants entre eux. Certes, tout n'est pas possible à expliquer par les nécessités de la survie, mais chaque chose prend un sens différent quand on la regarde de ce point de vue, elle apparaît avec un autre relief.
C'est devenu un exercice indispensable de formuler les phénomènes en termes éthologiques, y compris le phénomène de la pensée Puisqu'on peut aller jusqu'à soutenir que les nécessités de la survie d'une espèce font que les individus qui la composent ont à se représenter ce qui risque de leur arriver. Ils ont à faire de la prévision, voire de la prospective, pour être plus à même de faire face aux aléas de la vie. La fonction d'anticipation devient alors une fonction vitale sur laquelle se construit tout le système de la pensée, avec notamment la mise en place d'une dialectique de l'anticipation : d'abord, une anticipation provisoire, puis en se projetant en elle on mesure ses incohérences, alors le sujet la remanie, etc., jusqu'à ce qu'il ait obtenu une anticipation temporairement satisfaisante.
- Cela vaut-il pour la totalité du vivant ?
- Oui, puisque tous les êtres vivants sont confrontés aux nécessités de la survie de leur espèce. Il s'agit de bien autre chose, d'ailleurs que la doctrine de la " lutte pour la vie " (en anglais " struggle for life ") qui a hanté les vulgarisateurs hâtifs de Darwin. Comme le dit le biologiste Paul Colinvaux , l'animal qui réussit n'est pas celui qui se bat tout le temps, mais au contraire celui qui évite de se battre, soit parce qu'il a trouvé une niche écologique spécifique où l'on ne viendra pas l'embêter, soit parce qu'il s'est rendu assez dissuasif pour ne plus avoir de prédateur soit encore plus généralement parce que, capable d'une pensée prospective, il a anticipé le danger.
D'autre part, la vie est un seul et même phénomène " de l'amibe jusqu'à l'éléphant ", pour parler comme Jacques Monod. C'est le déploiement des potentialités d'un génome dans un milieu organique. Comme nous l'avons dit, le processus de reconnaissance s'exprime depuis le niveau moléculaire jusqu'à celui des collectivités. Il vaut autant pour la reconnaissance immunitaire que pour la reconnaissance des êtres vivants entre eux, ou pour la reconnaissance des entreprises et des organisations en général, voire pour la reconnaissance diplomatique entre États C'est un seul et même phénomène.
Il y a donc une communauté de vie beaucoup plus large, qui déborde la seule espèce humaine, laquelle se considérait jusqu'à présent comme étant qualitativement à part. Quantitativement différenciée, à la rigueur, bien que les travaux récents portant sur l'intelligence des animaux montrent qu'il est quasiment impossible de trouver un registre dans lequel les facultés de l'espèce humaine ne soient pas déjà présentes dans certaines compétences animales.
- Mais alors quid de la singularité humaine ? Où se tient la différence spécifique, pour parler comme Aristote ?
- À mon avis, il n'y en a pas . On n'a eu de cesse d'essayer d'inventer des arguments à la clé d'une spécificité humaine Pour les uns ce fut la main, ou le pied, d'autres le langage, etc Tout cela ne tient pas Il y a bien une différence quantitative, par exemple les milliers de mots que comporte une langue humaine, alors qu'un chimpanzé très performant n'en manie que 250 ou 300. Mais ce sont tout de même des mots qu'il manie ! Une fois de plus, il n'y a pas de différence qualitative.
- Que faites-vous de la distinction, proposée par le linguiste Émile Benveniste, s'appuyant sur les travaux du naturaliste Karl von Frisch consacrés aux abeilles, entre signes (qui ne vaudraient que pour le langage humain) et signaux (qui caractériseraient les modes de communication des animaux : « fixité du contenu, invariabilité du message, énoncé indécomposable, transmission unilatérale » ) ? Ici des systèmes de signes, là des codes de signaux
- C'est une invention de plus pour justifier la coupure entre l'Homme et la Nature, c'est-à-dire pour se protéger de l'essentiel. Elle ne résiste pas à l'observation. Les éthologues ont observé des singes capables de constituer des mots composés, à partir de mots élémentaires, témoignant par là même d'une certaine compétence syntaxique
- Mais est-on sûr qu'il ne s'agit pas d'un dressage ?
- Non, on n'en est pas sûr Mais le dressage vaut aussi pour nous ! Il faut voir l'intimité, l'affection entre ces primates et les chercheurs qui s'en occupent. Ce sont des relations de parent à enfant.
Depuis toujours, je trouve l'idée d'une coupure radicale et insurmontable entre l'espèce humaine et les espèces animales tellement indéfendable qu'il me semble bien préférable d'y renoncer. Je me souviens de mon premier cours de philo, en terminale. J'arrive plein d'espoir. Peut-être allions-nous enfin parler de l'essentiel en classe : l'être, la sagesse Le prof commence, écrivez : « L'Homme est un animal raisonnable ». Après quoi, pendant une heure, il a répété sous différentes formes que la raison est ce qui différencie l'Homme de l'Animal. J'étais consterné !
D'abord, je suis né pendant la seconde guerre mondiale et ce que j'ai vu de l'espèce humaine est bien loin du raisonnable. Les animaux ne se massacrent pas, en tout cas, comme le font les humains. Ensuite, cette prise de position me paraissait comme un enfermement de l'esprit. Je la sentais confusément nocive, nous détournant de rechercher ce que nous avons en commun avec les animaux, alors que c'est là que sont les secrets de la vie.
C'est au fond un grand soulagement de se dire qu'il n'y a pas de différence qualitative entre les animaux et nous, car cela nous permet la mise en place de processus de fraternisation avec l'ensemble du vivant, même d'identification. Les éthologues qui travaillent avec des animaux sont obligés de rentrer dans l'esprit ou dans la mentalité de leur objet d'observation
Donc je suis
François L'Yvonnet : En vous appuyant sur la physiologie du cerveau, la danse des neurones, comme vous dites, vous proposez de remplacer le « Je pense donc je suis » de Descartes par « Je danse donc je suis ». Non plus : « Cogito ergo sum » mais : « Salto ergo sum » Ai-je bien entendu ?
Thierry Gaudin : Oui, vous avez bien entendu ! Laissez-moi expliquer le cheminement vers cette proposition. Vue avec le regard d'un prospectiviste, la philosophie est une production de l'espèce humaine, un de ces nombreux discours qu'elle élabore pour se justifier, se conforter, se rassurer et surmonter ses propres contradictions. Elle se réfère donc implicitement aux questions fortes de la civilisation où elle est produite.
Ainsi, lorsque Heidegger affirme que la philosophie est grecque, il se trompe.
- Il faut tout de même préciser que Heidegger donne de la philosophie une définition inséparable d'un certain usage de la langue grecque : le « Ti estin », le « qu'est-ce que ? ». Avec cette modalité questionnante l'étant &endash; ce peut être aussi bien l'homme, le beau ou la vertu &endash; est alors visé dans son être, « par où il est » comme dit Aristote, etc.. Ce geste littéralement ontologique est peut-être grec, et seulement grec En ce sens la philosophie a déterminé le « Dasein » &endash; la manière d'être au monde - proprement grec Pour le reste, il est un usage plus élargi du mot philosophie, et les querelles de mots sont souvent vaines !
- Sans doute, mais même réduite au « qu'est-ce que ? », la philosophie a au moins trois grandes sources : l'Inde védique , la plus ancienne, puis, à partir du VIe siècle avant J.-C., la Chine (Lao-tseu et Confucius) et la Grèce. Dans ces deux cas, la philosophie est construite en réponse à une profonde crise de la spiritualité, laquelle est aussi présente en Inde à la même époque, où elle donne lieu à la naissance du bouddhisme.
Or, ces trois régions étaient alors reliées entre elles par un courant d'échanges, qui deviendra la route de la soie. C'est en quelque sorte la première mondialisation commerciale (globalisation disent les Américains), celle qui va de la Méditerranée des Phéniciens jusqu'en Extrême-Orient. Je soupçonne que, dans ces trois régions du monde, les mêmes causes ont produit les mêmes effets.
Il semble que le commerce connaisse alors une sorte d'explosion. Je suppose qu'elle s'accompagne d'une ambiance euphorique. Je soupçonne aussi que l'arnaque n'en est pas absente. On ne voit pas ce qui aurait retenu les commerçants d'aller jusqu'aux excès que nous connaissons. La vue des « gadgets » que vendaient les Phéniciens (tous les petits objets en pâte de verre) me conforte dans cette impression.
Dès lors, la présence des sophistes prend, à mon avis, tout son relief. Des écoles sont construites. On y développe l'art oratoire. On y enseigne que rien n'est vrai ni faux, tout est affaire de persuasion. Comme de nos jours, le seul critère respecté est le succès sur le marché
J'interprète la naissance de la philosophie grecque comme un coup d'arrêt à cette ébriété. Parménide écrit : il faudrait quand même savoir "distinguer ce qui est de ce qui n'est pas, car ce qui est ne peut pas ne pas être". Puis Platon met en scène la controverse de Socrate et des sophistes. C'est intolérable pour les puissants de l'époque. Socrate doit boire la ciguë. Platon se tire d'affaire en renonçant à combattre. Il se réfugie dans les formes pures et le souvenir du maître décédé.
- Peut-on dire que Platon refusa de combattre, n'a-t-il pas plutôt tiré toutes les conséquences de cet assassinat ? Il n'était plus possible de continuer à faire de la politique dans une Cité qui avait prononcé un arrêt de mort contre le plus juste des hommes - à en croire la Pythie -, il fallait réformer la Cité elle-même. La philosophie de Platon est de part en part politique. La contemplation des Idées ou Formes pures est un détour obligé pour répondre à des interrogations très terre à terre, si j'ose dire
- C'est une interprétation plus indulgente, qui me convient aussi : « à l'impossible nul n'est tenu ». Mais revenons aux sophistes : le coup d'arrêt donne un relief nouveau à la question de l'être.
Distinguer ce qui est de ce qui n'est pas, c'est refuser de se laisser berner, c'est s'obliger à vérifier, à mesurer, à valider. Il est juste de dire que ce "programme", comme on dit maintenant, est le point de départ de la démarche scientifique. C'est ce qui fait dire à Heidegger que la philosophie s'est déployée en une multiplicité de Techno-Sciences.
Il me semble que nous arrivons actuellement sinon à la fin, du moins à un tournant de ce processus. À travers la Science, nous avons exploré la terre, les océans, l'espace, l'infiniment grand, l'infiniment petit. Il ne nous reste plus à explorer que nous-mêmes. Et c'est là un continent au moins aussi grand que tous les autres réunis, car c'est lui qui sert à nous représenter le reste du monde.
J'ajoute à cela que l'explosion commerciale contemporaine nous renvoie aux origines de la philosophie : comment se protéger des illusions que propagent les sophistes ?
- Revenons à votre nouvel adage : « Je danse donc je suis ». Pourquoi une telle substitution ? Le « Cogito » serait-il trop étriqué ? Le « sujet » de la métaphysique classique manquerait-il de « swing » ou de « beat » ?
- Il se prête à des interprétations trop statiques. La question du « je » passe par un « comment ça marche ? ». Il n'est pas dérisoire de s'intéresser au mouvement des neurones pour comprendre la pensée. Car les neurones sont ce qu'ils sont, ils ne savent pas tout faire.
La multiplicité des sollicitations - les éthologues l'ont observé aussi bien chez les animaux que chez les humains - engendre souvent la perplexité. Un individu peut se trouver sollicité par des appels contradictoires, le plongeant, sinon dans l'aporie, du moins dans l'hésitation. Pour qualifier le schizophrène, dont la personnalité est éclatée, on utilise le symbole du miroir brisé
La question épistémologique qui a mobilisé les esprits jusqu'à présent est : « Comment s'approche-t-on de la réalité extérieure ? », lointain écho de l'injonction de Parménide : « Distinguer ce qui est de ce qui n'est pas ». Maintenant que nous sommes entrés dans la civilisation cognitive, la question est devenue : « Comment s'approche-t-on de la vérité intérieure ? », c'est-à-dire, que se passe-t-il dedans ? Comment cela fonctionne-t-il ?
Alors, la « coupure épistémologique », chère à Althusser, est une entrave inutile, voire nuisible, peut-être même la cause des grands délires du XXe siècle. Le sujet s'approche de l'objet et de lui-même à la fois, par petites touches, et par différentes voies simultanément. C'est ce qui fait dire à Semir Zeki, qui est un excellent neurologue, que les grands peintres sont aussi, à leur manière, des neurologues.
Marvin Minsky a fondé au M.I.T. l'école de l'intelligence artificielle - qui s'est ultérieurement déployée dans le médialab - génitrice pour une large part de ce qui se passe actuellement dans la Silicon Valley, dans les NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication). Minsky est avant tout un chercheur. Dans son livre « La Société de l'esprit », il pose dès l'abord la question suivante : un neurone isolé n'est pas intelligent, mais 100 milliards de neurones interconnectés peuvent donner l'impression de l'être. Nous en sommes des preuves vivantes. Quelque part entre 1 et 100 milliards, il se produit quelque chose, il apparaît un phénomène qu'on peut nommer conscience. Mais qu'est-ce ?
Pour comprendre le sens philosophique de l'expression « Je danse donc je suis », il faut reprendre la question telle que Minsky l'avait posée : « À partir de quel moment se déclenche-t-il quelque chose qu'on peut appeler une conscience, voire une intelligence ? ». Ce quelque chose est un mouvement, un influx nerveux parcourant des circuits de neurones selon certains rythmes, c'est donc une danse qui nous apporte la conscience.
La référence à la danse est d'autant plus pertinente que le danseur ne repasse jamais exactement dans la même position, comme le ferait un robot. De même, la conscience n'est jamais exactement dans le même état, mais elle peut reconnaître qu'elle tourne dans les mêmes représentations, qui sont comme autant d'"attracteurs étranges", selon le terme de la théorie du Chaos .
- Oui, mais la conscience de qui ?
- Très juste ! Minsky ajoute, d'une façon très pertinente, que lorsqu'on prend conscience de cela, il devient bien difficile de dire « Je » La question : Qu'est-ce que dire « Je » est tout à fait centrale, non seulement en philosophie, mais aussi dans la vie quotidienne, des linguistes américains ont ainsi remarqué que le mot le plus présent dans la langue américaine actuelle, est « I » (« Je »). Dans la société américaine où le bruit dépasse l'information, et où il est très difficile d'exister, le « Je » a bien du mal à se faire reconnaître.
Qu'est-ce que ce « Je » ? Pour essayer de s'en faire une idée, demandons-nous d'abord ce qui se passe à l'intérieur d'un système neuronal : il y a activation de circuit, un influx qui tourne, et non quelque chose de statique, non un changement de position ou de posture, même magnétique comme dans les mémoires des ordinateurs, mais quelque chose qui n'existe que parce que re-visité, en quelque sorte. Cette visite est en même temps une réactivation. Lorsque quelque chose nous revient en mémoire, c'est qu'un circuit du cerveau est réactivé par un influx nerveux, qui se met à tourner Là est la danse des neurones.
Divinités visibles, divinités cachées
François L'Yvonnet : À l'aube de cette nouvelle civilisation, que vous nommez « cognitive », et fort d'une vision historique globale de l'histoire de l'humanité, vous vous demandez quelle place le religieux ou le spirituel - débarrassé de la pesanteur des dogmes et des institutions - aura dans le nécessaire « réenchantement » du monde à venir.
Thierry Gaudin : Dire avec Mircea Eliade que, s'il y a des religions, c'est parce que l'homme est un « Homo religiosus », c'est nous refaire le coup de la vertu dormitive de l'opium ! Ça n'explique rien ! Dans un système religieux, il y a non seulement des demandes individuelles mais aussi des fonctionnements institutionnels. Des institutions vivent de cette demande. Elles la codifient, l'influencent, l'infléchissent dans le sens de leurs intérêts, s'en servent pour mettre les psychismes sous contrôle
Ce n'est d'ailleurs pas si difficile. Connaissez-vous cette expérience qu'avait menée Yves Lecerf dans son labo de Paris VII ? Il avait pris en note les principales assertions du fondateur de la secte des "Enfants de Dieu", secte particulièrement redoutable, qui exigeait de ses membres une "prostitution sacrée" dont le produit, si je puis ainsi m'exprimer, alimentaient les caisses de l'organisation.
Ayant repéré les phrases type les plus fréquentes, Yves Lecerf construisit un logiciel, fondé sur le principe suivant : le sujet, devant son terminal, pose une question. Le logiciel compare cette question aux phrases type en mémoire. Il répond avec la phrase qui a le plus de mots en commun avec la question. S'il n'y en a pas, il demande de préciser. Au-delà de 50 phrases type en mémoire, on a l'impression d'un échange. Avec plus de 100, l'illusion est complète. La formation de base : cent phrases ! en un mois, on peut fabriquer un fondateur de secte ou un chef de parti unique.
À l'intérieur des systèmes religieux, il y a toujours eu une partie cléricale &endash; celle qui répond avec les phrases type du catéchisme - et une autre davantage tournée vers une quête mystique, et souvent elles entrent en conflit. À côté de l'idée d'un cheminement personnel, présente sur tous les continents (Yoga, Zen, Mystique chrétienne, le Soufisme ), il y a le dogme, l'institution, l'enseignement religieux.
Si l'on admet ce que dit Saint-Simon : « Le nouveau pouvoir spirituel c'est la science », le même phénomène apparaît. Il y a une cléricature scientiste, mais aussi une recherche scientifique, en rupture avec cette cléricature. C'est ce que décrit Kuhn : d'un côté la "Science Normale", de l'autre les "nouveaux Paradigmes" qui doivent souvent attendre la retraite des caciques pour s'imposer.
Il y a un parallélisme, car l'un et l'autre sont du registre du cognitif. Or, dans le cognitif, il y a la transmission, la répétition, le contrôle social, mais aussi l'exploration, la recherche des fondements, le doute philosophique.
Les religions apparaissent alors comme issues de techniques cognitives, avec des imageries qui sont comme des balises, des outils mentaux Les Indiens parleraient d'avatars, que l'on retrouve de manière sous-jacente dans certains discours politiques Ainsi en est-il, par exemple, des deux grandes divinités indiennes, Vishnou (la protection de l'existant) et Shiva (la destruction créatrice). La fonction protectrice est omniprésente dans l' « affichage » : protection sociale, principe de précaution, autant d'avatars de Vishnou En même temps, les politiques exhortent à la compétitivité, voire à l'agressivité économique, se plaçant alors dans la lignée de Shiva.
- L'approche cognitive des religions est donc bien différente de l'approche anthropologique traditionnelle
- En effet, car elle considère non seulement les divinités officielles, mais aussi les divinités cachées
Tout d'abord, en termes cognitifs, la sempiternelle question de l'"existence des dieux" ne se pose pas. Ils existent en tant que phénomènes psychiques, et cela suffit pour qu'on les prenne en considération.
Ensuite, ce n'est pas parce qu'il y a des institutions religieuses officielles, que la réalité des phénomènes psychiques présents dans la population correspond à ce qu'elles racontent. À mon avis, le monothéisme est une illusion.
Je prends un exemple élémentaire. Les dieux grecs, officiellement, n'ont plus cours. On fait comme s'ils n'existaient plus. Mais qui n'a pas ressenti les pouvoirs d'Éros ? Personne ne peut prétendre que l'érotisme soit absent de notre civilisation. Voilà une divinité officieuse, cachée, dont les manifestations sont on ne peut plus visibles, si j'ose dire.
Le monothéisme, comme le fait observer Michel Serres, ne correspond aucunement à ce que nous vivons. C'est une façade, derrière laquelle fonctionne un polythéisme du sacrifice humain, dont les grands prêtres officient tous les soirs au journal de vingt heures. L'essentiel de l'actualité télévisée n'est-elle pas construite autour des dernières nouvelles de la mort ou du sacrifice ? Des accidents, des guerres, des fermetures d'usines, autant de sacrifices humains.
Ce qui est plus gênant, c'est que cette façade nous bouche la vue. Elle nous empêche de discerner les différentes divinités à l'uvre et de dire clairement ce qui se passe. En faisant comme s'il n'y avait qu'un seul Dieu, on a en fait mis tous les Dieux dans le même sac. Alors, ce Dieu, supposé unique, prend successivement les visages des Dieux qui le composent, sans que les hommes soient en mesure de piloter ces apparitions.
Sur le billet d'un dollar, on lit "In god we trust", et l'Allemagne hitlérienne proclamait "Gott mit uns". Est-ce le même Dieu que celui qui a "promis" la terre à Israël, contre qui se dressent les musulmans en clamant "Allah aqbar". Tous ces Dieux sont-ils les mêmes, puisque leurs fidèles se réfèrent tous soi-disant au même texte sacré, l'ancien testament ?
Soyons sérieux. Revenons à la réalité. Le psychanalyste C. G. Jung, dans les années vingt, observe la résurgence de symboles liés au culte de Wotan dans les rêves de ses patients. Il l'interprètera, plus tard, comme un signe précurseur de la montée du nazisme. Je suis convaincu de la pertinence de cette observation.
Wotan est la version germanique de la « destruction créatrice », le redoutable Shiva indien. Il s'est accompagné d'une croix gammée, vieux symbole indien arrivant dans une Europe désarmée parce que naïve et inculte en matière de symboles et d'histoire religieuse. Cela a produit les effets que l'on sait.
Ce fut la plus destructrice, mais pas la seule manifestation de Shiva au XXe siècle. Schumpeter écrivait très justement - nous l'avons vu - que les innovateurs opèrent une « destruction créatrice » dans le registre économique. Autant dire que Shiva mobilise des milliards de dollars, bien plus qu'aucune Eglise officielle !
Dans la trifonctionnalité Shiva est le dieu danseur ("je danse donc je suis"), avec ses réincarnations et ses avatars (notamment Kali, sa part féminine ) En face, il y a Vishnu, le protecteur, le législateur, et au-dessus Brahmâ, la conceptualisation Dans la trifonctionnalité, il y a toujours le principe de destruction créatrice d'un côté, celui de préservation de l'existant de l'autre.
François L'Yvonnet : Le programme de nos entretiens était de jeter les bases d'une philosophie de la prospective et d'une prospective de la philosophie Où en sommes-nous ?
Thierry Gaudin : La prospective interpelle la Philosophie, dans la mesure où celle-ci se définit comme la recherche de ce qui est. Car, parmi les millions d'informations que nos sens captent chaque jour, nous n'en retenons seulement que quelques unes. Pourquoi ? Parce que nous leur percevons une valeur relative à notre devenir. Elles servent nos projets ou au contraire les desservent. Elles représentent un plaisir, un espoir ou un danger par rapport au destin d'un être vivant, celui que nous sommes ou que nous représentons, s'il s'agit d'une institution. En d'autres termes, nous percevons, nous reconnaissons ce qui a une valeur prospective et cela de la manière la plus instinctive, dans les fractions de seconde durant lesquels les évènements sont reconnus comme tels et mis en mémoire.
Ainsi, la prospective est inévitable. Chacun en fait instinctivement !
Pour la comprendre, il faut donc s'interroger sur ce qui est reconnu et ce qui ne l'est pas. Dans le monde à venir, la massification de l'information nous y contraint, au risque d'hypothéquer notre jugement et notre liberté. La question n'est plus tellement de savoir si l'événement que nous présente la séquence du journal télévisé intérieur est falsifié, mais pourquoi cette image là et pas d'autres ? quel rapport avec le commentaire ? et surtout pour quelles raisons le rédacteur en chef a décidé que, parmi les milliers d'évènements arrivés dans la journée, celui-là était digne d'être montré et les autres pouvaient être oubliés ?
La philosophie de la prospective se dégage de l'approche de tout l'ouvrage : s'inspirer autant que possible de ce que l'on sait des fonctionnements de la vie, étant entendu que la biologie a encore beaucoup de choses à découvrir, autant sinon plus que la physique Ces fonctionnements sont, à mon avis, centrés sur la notion de reconnaissance, concept central de nos entretiens. La reconnaissance diversement déclinée
- Vous résumez votre position en une formule paradoxale : « La reconnaissance précède la connaissance »
En effet, cette formule peut être utile à chaque instant. Dans ce qui est là, qu'est ce qui a été reconnu ? Selon quel processus ? Pourquoi cela est-il reconnu et pas autre chose ?
Si je dis « précède », c'est bien pour signifier que la connaissance se présente comme produite par un travail de reconnaissance. Mais ce produit n'est pas une juxtaposition, une accumulation à la manière des productions en série de la société industrielle. C'est au contraire, à la suite d'un processus mystérieux de décantation, une articulation des éléments entre eux, une mise en scénario, une danse cérébrale qui, une fois apprise, permet de reconnaître, d'anticiper et aussi de mettre en situation pour le plaisir de vivre la reproduction du même scénario sous une autre forme.
- D'où cette autre formule surprenante : « Je danse donc je suis ».
- Je ne cherche pas, avec ces aphorismes, à singer Descartes, Saint Augustin ou Sartre . Je cherche à les subvertir. Le célèbre « cogito » - qui se traduit plutôt par « je doute » (mon esprit s'agite dans une cogitation dubitative) donc je suis - me laisse perplexe.
D'une part, je suis réticent devant l'acharnement qu'il manifeste à chercher le fondement : le « Je » de Descartes doute de tout. Ainsi, il reste une seule chose dont « Je » ne doute pas, c'est que je doute. Cette « posture », dont on comprend bien qu'elle est une réponse à la sacralisation, a ses limites, au delà desquelles on outrepasse la réalité du mouvement de l'Esprit, d'abord fait de reconnaissance. Car, avant de douter, il faut bien reconnaître.
D'autre part, il ne me paraît pas possible de comprendre les êtres vivants sans voir la diversité qu'ils sont capables de déployer en préliminaire d'un « donc je suis ». Comme l'observe Marvin Minsky, lorsqu'on s'intéresse au fonctionnement des interactions neuronales, il devient difficile de dire « je ». Les êtres vivants le savent d'intuition et ils inventent constamment de quoi remplir ce vide qui se présente devant le « donc je suis ».
Dans ce registre, presque tout est possible : « je réussis donc je suis » mais aussi « je rate donc je suis » ; « je suis plein de santé donc je suis » mais aussi « je suis malade donc je suis », jusqu'à l'emprunt d'identité : « J'ai la coiffure d'une poupée barbie, donc je suis ». Ce qui est à placer devant « donc je suis » ne se dit pas avec des mots. Cela se prouve par des actes, en réaction à des situations, et la répétition fait preuve. C'est donc une danse, reproduisant à une autre échelle la danse des neurones .
, vous dites, ce qui peut surprendre, que la survie de l'humanité - au sens propre et figuré - passe par l'autonomie, « par la reconstruction d'unités de plus en plus autonomes » ?
- Toute massification est un appauvrissement de la diversité, qu'on se place au plan génétique ou culturel. Dans une civilisation industrielle, la prospérité se mesurait en monnaie, agrégation de quantités de produits. Dans une civilisation cognitive, elle se mesure par la diversité, laquelle est nécessaire pour faire face aux fluctuations. Regardez l'agriculture : l'agriculteur du milieu du XXe siècle avait dans sa ferme une diversité de ressources.
Depuis, il s'est spécialisé. Il est devenu dépendant d'un marché. A chaque fluctuation, il risque d'être ruiné. Plus d'un milliard de paysans du tiers monde, chassés par la concurrence des agricultures industrialisées, sont allés peupler les banlieues des mégalopoles. Et il n'y a pas que l'agriculture. Le monde est tombé entre les mains d'une secte, la secte des adorateurs de la Main Invisible, qui chaque année exige plus de sacrifices humains. La grande résistance que j'appelle de mes vux consiste, en effet, à reconstruire d'abord de l 'autonomie. C'est le moyen d'échapper à son influence destructrice.
- Et comment voyez vous la prospective de la Philosophie ? C'est une matière que j'enseigne, et j'aimerais bien savoir, selon vous, ce qui m'attend.
- Je vous propose une vision, celle de la cicatrisation. La Philosophie des anciens s'est éclatée en une multitude de techno-sciences. Le développement et la professionnalisation de la Recherche au XXe siècle ont accentué l'éparpillement du savoir en « disciplines » qui ne se comprennent presque plus.
Osons une comparaison : Eliade observe que, dans presque tous les récits de voyage initiatique légué par la tradition chamanique, le corps est décomposé (parfois ce sont les membres qui sont séparés du tronc, parfois les chairs du squelette, parfois les os eux-mêmes sont dispersés). Puis, dans un second stade, le corps est recomposé, comme une machine qu'on aurait démontée puis remontée.
Ainsi en est-il, je crois de la Philosophie et de la Science, sa fille. Nous sommes arrivés à la fin de la décomposition du savoir, celle où les éléments sont séparés les uns des autres. La première de ces séparations est la célèbre « coupure épistémologique » (selon l'expression de Louis Althusser), celle qui sépare le sujet de la connaissance de son objet.
Avec le passage à l'ère cognitive, cette coupure commence sa cicatrisation et, après elle, toutes celles qui ont éparpillé le savoir en parcelles, rendues vulnérables, voire serviles par leur isolement. L'agent de cette cicatrisation, vous l'avez deviné, s'appelle la reconnaissance.
- Vous rappelez que la vérité n'est pas au bout du chemin, mais le chemin même, comme disent les mystiques. Est-ce pour cela que vous aimez à dire : « L'Univers n'est pas incréé ; il est à créer » ?
- La transformation du système religieux passe par une ré-appropriation par l'homme du pouvoir créateur, qu'on avait voulu externaliser dans une divinité imaginaire qui se promène quelque part dans l'occulte, comme le dit Heidegger. L'univers est donc bien à créer, dans la mesure où c'est la « vocation » de l'être humain que de recréer. Nous avons passé une partie de notre jeunesse à nous interroger longuement, nuit après nuit, au cours d'interminables discussions, sur la façon de refaire le monde, eh bien je prétends que nous n'avions pas tort ! Car - pour reprendre l'expression de Borges qui ouvrait nos entretiens &endash; « Une poignée de sable suffit à modifier le désert ».