2100.org

 

Déclaration de Chambéry

Réunis à l'occasion du symposium "jardin Planétaire" à Chambéry du 14 au 18 Mars 1999, des experts en provenance de 25 pays attirent l'attention des professionnels et des décideurs sur les points suivants :

L'agriculture, l'élevage et la forêt ont connu depuis un demi siècle un processus de transformation rapide répondant surtout à des préoccupations de productivité et de rentabilité à court terme. Ce processus est générateur de fragilités économiques et sociales, du fait qu'il vide les campagnes de ses habitants vers les banlieues des grandes villes, projetant des millions d'humains dans l'errance et la pauvreté. Il est aussi à l'origine de fragilités écologiques : dégradation du milieu, effet de serre, diminution de la bio diversité. Il faut maintenant préparer un avenir différent.

Sans renier les acquis de la modernisation en cours, il est indispensable de redonner toute leur place aux approches à long terme. La permanence de la planète a la priorité sur l'exploitation commerciale. La valeur de la Vie est incommensurable et l'Homme en est le jardinier. Tel est le sens de l'expression "Jardin Planétaire".

Elle va au delà de la notion économique d'agriculture "durable" (sustainable agriculture), car elle pose aussi que la relation du jardinier avec son jardin, symbole de celle de la Société avec la Nature, est une valeur en soi qui ne passe pas par une médiation comptable. L'amour de la Nature qu'elle exprime est à la fois universel et particulier. Chaque civilisation a sa manière de jardiner, chaque jardinier a son inspiration personnelle et doit pouvoir l'exprimer. Le jardin est aussi un projet : c'est d'un territoire sous sauvegarde mais en devenir. Il responsabilise directement le jardinier, c'est à dire l'individu citoyen et non pas seulement l'institution.

La mondialisation du commerce n'est pas le moindre des défis. Car, alors que les intérêts particuliers, souvent ceux des multinationales et des grands exploitants, sont de plus en plus puissants, les représentations de l'intérêt général risquent de se trouver hors d'état de contenir les excès des forces du marché : création de rareté par détention de brevets ou contrôle des circuits de distribution, fluctuations marginalisant les plus faibles, constitution et consolidation de situations monopolistes, soit un ensemble de processus qui, à terme, fragilisent la capacité de survie autonome de la population et la mettent hors d'état d'exercer ses responsabilités de jardinier.

A cet égard, l'évolution récente du droit de propriété, sous la pression des intérêts marchands, est comme une généralisation de l'"enclosure" (la privatisation des "commons" au début de la Révolution Industrielle anglaise). Elle tend à réduire le domaine des "biens communs" où résident les éléments essentiels de l'appréciation et de la gestion de l'environnement. Elle doit impérativement être infléchie pour pemettre au jardin planétaire de se réaliser. Ainsi, par exemple, l'appropriation sans limites et sans conditions de principes actifs, puis de souches, puis de génômes, puis de séquences génomiques par des multinationales ne peut qu'engendrer des situations économiques abusives et des risques excessifs, écologiques et sanitaires.

Nous abordons le troisième millénaire dans un monde exploré qui s'inquiète à juste titre des impacts des nouvelles technologies. L'Homme doit faire face, certes au défi alimentaire, mais aussi au défi des exclusions, apprendre à se passer des ressources non renouvelables, s'attacher à respecter la diversité de la Vie, en étant à la fois citoyen du monde et enraciné dans de multiples terroirs. Le jardin est aussi une modeste reconquête d'autonomie où des exclus peuvent trouver un complément de survie. Les civilisations dites traditionnelles sont à cet égard dépositaires de précieux savoirs.

Relever les défis du prochain siècle suppose à la fois un effort de prospective, la mobilisation des savoirs existants et un dialogue renforcé entre science et société. A cet égard, il y a beaucoup à espérer du développement de processus de négociation et d'évaluation locaux, permettant l'expression des besoins légitimes des différents acteurs, dont plusieurs exemples convaincants ont été présentés à Chambéry. Mais, si l'avancement des connaissances doit être encouragé dans tous les domaines, leur utilisation doit plus que jamais être gouvernée par des règles collectives et éthiques. Faute de quoi, en l'absence de discipline crédible, le public risque de rejeter dans un même mouvement et la science et ses applications.

Il est en particulier un domaine où ni les législateurs, ni les chercheurs n'ont encore travaillé ni suffisamment ni avec assez d'indépendance au regard de l'ampleur de ces défis : c'est celui du principe de précaution, posé à la conférence de Rio. Les potentialités et les risques des biotechnologies, ainsi que les effets induits de l'industrialisation sur les écosystèmes exigent une vigilance accrue, des observatoires et des réseaux de surveillance, des modélisations prévisionnelles, la mise au point de cahiers des charges stimulant l'innovation privée dans le sens de l'intérêt général et une orientation résolue de la recherche publique vers des alternatives écologiques.

Enfin, la communauté internationale doit se doter des instruments judiciaires et de la force publique nécessaires pour faire respecter le principe de précaution et pour être en mesure de protéger effectivement, face aux incertitudes lourdes des innovations actuelles, les processus locaux contribuant à surmonter l'exclusion et la dégradation de la Nature, afin d'établir progressivement les bases concrêtes et réalistes d'une citoyenneté écologique mondiale.

Back to Planetary Garden Home Page

 mailto:mail@2100.org