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Cités Marines '95

 

L'Atelier "Cités Marines", organisé par la SEE à l'initiative de la Fondation 2100, a réuni pendant quatre jours à Monaco les spécialistes du plus haut niveau mondial, venus de 27 pays. Y participaient des architectes, des ingénieurs, des entrepreneurs, des financiers, des juristes et des chercheurs, au total 273 personnes.

Un développement inévitable

La construction sur l'eau n'est pas nouvelle. Les villages lacustres existaient au néolithique. L'un d'entre eux a été reconstitué en Ecosse. Il y en a de nos jours sur tous les continents. Ceux du Cambodge ont récemment fait l'objet d'un magnifique reportage du magazine "Géo".

Les décideurs ne sont pas pour autant prêts à une démarche systématique de construction marine accueillant des dizaines de millions d'habitants au cours du siècle prochain. C'est cependant ce qui semble se dessiner. Néanmoins, le changement d'échelle et de vitesse du développement ne servira pas obligatoirement le changement de civilisation dont l'espèce humaine a besoin pour survivre. Les Cités Marines sont à la fois une menace et une chance.

airport project near Manila
Leisure base project in Japan

Depuis un demi siècle, la population mondiale a migré vers les côtes. On sent bien que ce mouvement va se prolonger sur l'eau. C'est une intuition, qui ne saurait convaincre les sceptiques. Mais il faut aussi préciser que :

Les conditions de l'autonomie sont maintenant réunies, alors qu'elles ne l'étaient que partiellement il y a seulement une vingtaine d'années. Car la technologie a évolué. On peut capter les énergies du soleil, du vent et de la houle, déssaler l'eau de mer, se nourrir avec de l'aquaculture ou de l'agriculture hydroponique, communiquer par des paraboles et des satellites. D'autre part, les matériaux nouveaux (polymères, élastomères, fibres, nouveaux bétons sans armature..) font merveille dans le milieu marin.

Le pourtour de l'Océan Pacifique fourmille de projets. Les réalisations y ont déja commencé, avec des financements considérables . La Corée a lancé la construction d'un aéroport de plus de 7 milliards de dollars au large de Séoul. Au Japon, celui de Kansaï, en fonctionnement depuis un an, en a coûté une vingtaine.

La baie d'Osaka est actuellement le plus grand chantier du monde en matière de cités marines. Au siècle prochain, ce sera sans doute le premier exemple de planification urbaine à grande échelle sur l'Océan . En plus de cet aéroport, il y a déja en service la moitié d'une grande plateforme sur remblai, accueillant une ville complète de plus de 10000 personnes devant Kobé et plusieurs plus petites au fond de la baie. Les autorités régionales ont l'intention de relier ces différentes installations par un tunnel, tantôt immergé, tantôt émergé, comprenant une autoroute et des transports en commun.

L'argument économique

Mais l'argument le plus convaincant à l'appui du développement des cités marines est économique. Le coût du mètre carré de plateforme a déjà été divisé par deux depuis une dizaine d'années , par suite du progrès des techniques de construction, résultant de la capitalisation des expériences, notamment celles de l'Off Shore pétrolier . L'investissement nécessaire serait actuellement de l'ordre de 1MF (200000$) par habitant (pour une surface de 50 m2). C'est à peu près le double de celui d'une construction terrestre dans une grande ville d'un pays développé.

L'industrialisation est possible. Elle est même plus facile que sur terre. Avec l'automatisation flexible, on peut imaginer de produire des modules, diversifiés et tout équipés , assemblés ensuite selon des architectures variées. Cela permettrait de diviser encore par trois le coût du mètre carré . Dans les toutes prochaines années, la construction en mer peut devenir plus que compétitive avec la construction terrestre.

Dès lors, les pays hôtes de cités marines ne seront plus seulement ceux qui sont à l'étroit sur leur territoire, comme le Japon ou Monaco , ou encore ceux qui voudraient gagner du terrain sur la mer, comme Israel . Ce seront aussi bien d'autres lieux, comme le montre la carte construite à partir d'une enquête auprès des participants au symposium.

Aeropolis, a skyscraper at sea for 300,000 people, one of the first ocean cities projects proposed in Japan during the 80's
Project of a leisure base by Japanese architect Kikutake, pioneer in ocean cities.

Des cadres juridiques à revoir

A cet égard, les Etats qui, comme la France, ont une législation restrictive entravant les constructions littorales, risquent de se trouver complètement dépassés sans pour autant être en mesure de protéger leur environnement. Dans la plupart des pays, le principal obstacle actuel au développement des cités marines n'est pas technique ni économique. Il est juridique.

Il résulte de la vétusté du droit local côtier , sacralisant le domaine public maritime, pour des raisons qui remontent au temps de la marine à voile et s'inspirent de considérations militaires désuètes. Ainsi, au siècle dernier, les eaux territoriales s'étendaient jusqu'à trois milles du rivage, parce que c'était la portée des canons de l'époque. Elles ont été étendues à douze milles par suite des progrès de l'artillerie. C'est maintenant dérisoire face aux performances des missiles de croisière. Mais la règle des douze milles est quand même maintenue, faute de mieux, bien qu'elle ait perdu son fondement originel.

En droit international, le principal texte est la "loi sur la mer", adoptée par les Nations Unies en 1982 et ratifiée par plus de 60 pays seulement en 1994 . Mais, parmi ces pays, ne figurent aucune des puissances maritimes : ni les Etats Unis, ni la Russie, ni la Chine, ni l'Angleterre, ni les Etats riverains de la Méditerrannée, ni les Etats côtiers d'Amérique du Sud. La Bolivie l'a ratifiée mais, mises à part les rives du lac Titicaca, elle n'a pas de côtes... Cet embryon de législation ne traite d'ailleurs pas clairement du cas des cités marines. Les rédacteurs ont manifestement pensé à l'exploitation pétrolière ou minière, au passage des oléoducs, des lignes électriques et des câbles téléphoniques, mais pas à l'installation de villes nouvelles.

Les participants à l'Atelier se sont demandés, à titre d'exercice, ce qui se passerait si une multinationale, exaspérée par la pression fiscale de son pays d'origine, décidait de s'installer au milieu de l'Océan. La réponse est qu'il faudrait que soit créé un nouvel Etat. Or, la création d'Etats n'est pas prévue par le droit international. Celà n'empêche pas qu'il s'en crée constamment, en général par rébellion contre des Etats existants. C'est alors le consensus de la reconnaissance diplomatique qui confère existence au nouveau venu.

Dès lors, précisons-le pour les compagnies qui pourraient être intéressées, le scénario pourrait se dérouler en trois temps :

1-Une cité marine est construite et peuplée.

2- Les habitants se proclament constituants d'un nouvel Etat et se donnent une constitution.

3- Ce nouvel Etat ayant été reconnu par un nombre suffisant de Nations complaisantes, la multinationale décide d'y implanter son siège social.

La principale difficulté de ce scénario est qu'il faudrait qu'elle se donne les moyens d'assurer sa défense contre la piraterie.

Du village de vacances à l'Université de la Mer

L'objectif poursuivi par la construction de ces cités est loin d'être le même partout. Les plus séduisantes sont concues à des fins touristiques, tel Port Grimaud (1800 logements donnant sur un plan d'eau de 27 Ha) dans la baie de Saint Tropez . Ce village, construit il y a trente ans, a bénéficié du développement des loisirs nautiques sur la Riviéra française, qui compte actuellement plus de 25000 places d'amarrage dans ses différentes "marinas".

A Port Grimaud, chaque maison donne, d'un coté sur la terre, de l'autre sur l'eau, et possède son anneau pour amarrer un bateau de plaisance. Cette expérience positive, témoin de la montée en puissance de la société des loisirs, n'est maintenant plus la seule. Les quatre projets présentés pour l'extension de Monaco sont tous orientés vers l'immobilier d'agrément, et le projet longeant la côte marocaine procède aussi de la même inspiration.

Toutefois, ce village, comme beaucoup de stations balnéaires, déborde de monde en été mais reste vide l'hiver, n'ayant guère d'autres activités que celles engendrées par le tourisme saisonnier. Si l'on avait à le refaire, à la fin des années 90, avec la crise de l'emploi, on chercherait certainement à diversifier les fonctions, en y rajoutant au moins de quoi maintenir une animation hivernale.

Port Grimaud, on the french riviera, dedicated to summer leisure, was build during the sixties plans made by architect Spoerry
A new proposal for a leisure ocean city by architect Zoppini

En fait, le projet dont on rêve serait celui d'une Université de la Mer, se prolongeant par un Technopole et une base de loisirs.

A l'opposé de ce rêve de sagesse, il faut constater que les terriens résistent difficilement à la tentation de se débarrasser sur la mer de ce dont on ne veut plus sur terre. Une grande partie des réalisations répond hélas à cette préoccupation. On construit des aéroports au large pour éloigner le bruit, on projette des installations de traitement des déchets ou d'autres usines polluantes.

Le défi : une Civilisation de la Mer

Dès lors, la protection du milieu marin devient un enjeu planétaire. Les cités marines posent des problèmes éthiques. Déjà, l'écosystème méditerranéen a été fortement endommagé par l'exploitation sans retenue de ses riverains. Déjà, à l'échelle mondiale, des quotas de pêche doivent être imposés pour protéger certaines espèces. Les océans ne pourront supporter plus des 70 millions de tonnes que les pêcheurs prélèvent chaque année.

En fait, l'espèce humaine est actuellement, par rapport à la mer, dans la situation des débuts du néolithique, au temps des chasseurs cueilleurs avant l'extension de l'agriculture. La pêche est pour la mer l'équivalent de la chasse sur terre. L'équivalent de l'agriculture, démarche systématique, c'est l'aquaculture. L'Homme sait enrichir le milieu marin . Il sait lui faire produire de la biomasse en quantité. Il saurait aussi, s'il le voulait, jardiner la mer, la transformer en espace d'agrément et vivre en harmonie avec elle.

Mais il ne s'est pas donné la forme d'organisation qui effectue ce travail de son propre mouvement. Et les effets de l'économie de marché sont dévastateurs si aucune régulation ne vient en canaliser le dynamisme. Plus encore que d'ingéniérie technique, le milieu marin a donc besoin d'une ingéniérie économique et sociale qui dégage les ressources financières nécessaires à sa protection et à son entretien. Il est dans la même situation que les grandes forêts naturelles, telles que l'Amazonie, et risque d'autant plus que, sous l'eau, les dégâts se voient moins que sur terre.

En vérité, le défi de la construction d'une "Civilisation de la Mer" est une nouvelle stratégie pour l'espèce humaine et un enjeu beaucoup plus subtil que les discours des économistes ou des ingénieurs. La référence à l'Histoire des sociétés aquatiques telles que Venise , démocratie millénaire, montre comment une collectivité apprend peu à peu à connaître les équilibres du milieu et comment elle s'organise en symbiose avec lui pour faire face aux aléas. Si le brevet d'invention est né à Venise, ce n'est pas sans lien avec l'obligation de créativité qu'exigeait la vie dans la Lagune. Dès lors, vouloir prédéfinir d'un point de vue utilitariste le fonctionnement des cités marines serait risquer de perdre son âme et aller contre les lois de la vie.

En conclusion, les participants à l'atelier "Cités marines 95" recommandent la constitution d'une ONG qui défende une approche éthique de la future civilisation des Mers et, en particulier, étudie les modalités organisationnelles et juridiques planétaires nécessaires pour canaliser l'exploitation des Océans en un développement "soutenable" et harmonieux.

La carte des cités marines au siècle prochain selon les participants au symposium de Monaco '95

Pour le texte complet des proceedings et toute information sur les réunions à venir, s'adresser à deschamps@2100.org

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