Préliminaires à une prospective du capitalisme

Confé­rence pro­non­cée à Lille aux « ren­contres du nou­veau siècle » le 20 Mars 2003 et éditée aux éditions de l’Aube en 2003.

Présentation, par Jean François Stevens

Depuis plus de deux ans, nous débattons à l’aide de spécialistes des mutations contemporaines afin d’essayer d’en acquérir une intelligence collective. Durant cette période, me semble-t-il, les actualités, les événements internationaux notamment, n’ont pas démenti la pertinence de nos réflexions. Je vous rappelle ainsi qu’en octobre 2001, Jean Viard disait de la tragédie du 11 septembre qu’elle marquait le retour du politique dans un monde que l’on croyait réglé une fois pour toutes par l’économique et précisément, après la chute du mur de Berlin, par le triomphe du capitalisme. Dans ce politique, ajoutait-il, « sans doute assistons-nous également à un retour du religieux. » En décembre dernier, lors de notre dernière rencontre, Patrick Viveret insistait, lui, sur “l’axe BBL” Bush Ben Laden, tous deux guerriers puritains…

Aujourd’hui, jour du début même de l’intervention américaine en Irak, nous nous réunissons pour discuter de l’avenir du capitalisme. Y a-t-il un rapport entre les deux et, si oui, quel est-il ? Chacun cultive son analyse sur le sujet, aussi permettez-moi de vous livrer mes propres interrogations. S’agit-il dans un premier temps de remplacer la fameuse main invisible d’Adam Smith par des avions furtifs ? S’agit-il d’un retour au précapitalisme, à ces sociétés foncières qui privilégiaient l’extension et le contrôle des territoires ? S’agit-il au contraire du premier conflit mondial dans lequel la maîtrise de l’information est totale et dont l’objectif serait le rétablissement ou l’établissement des conditions nécessaires à l’extension du marché, c’est-à-dire la sécurité, la liberté, la transparence, peut-être la démocratie ? Ou s’agit-il plutôt – et Thierry Gaudin nous le dira certainement – de l’expression exacerbée et pourquoi pas finale d’une logique du capitalisme qui entonnerait là son chant du cygne ?

Cette logique capitaliste était clairement définie chez Adam Smith et Karl Marx, et quasiment dans les mêmes termes. C’est le capital qui limite l’industrie disait le premier ; il limite le développement des forces productives écrivait le second. Dans son chapitre sur la “Transformation de la plus-value en capital”, Karl Marx s’exclamait : « Accumulez, accumulez ! C’est la loi et les prophètes. » Par rapport au marché et à la simple circulation des richesses, le capitalisme est effectivement caractérisé par le détour de production, l’amas de fortunes, l’accumulation productive. Technologiquement, il se traduit aussi par le contrôle de la matière et de l’énergie – et nous sommes ici au cœur de l’actualité.

Thierry Gaudin est particulièrement habilité à nous délivrer ses réflexions sur le capitalisme. Il montre dans ses travaux que l’enjeu de notre temps n’est même plus le contrôle de la matière et de l’énergie, mais celui du vivant et de la communication. Cela l’a conduit à travailler sur l’avenir de l’esprit, la philosophie de l’innovation, la prospective des religions, bref à porter une attention générale sur ce qu’il a appelé la nouvelle odyssée de l’espèce, dans laquelle le 21e siècle serait engagé. Vous avez reconnu ici plusieurs titres de ses ouvrages. Je rappelle simplement qu’il a créé et animé le Centre de prospective et d’évaluation au ministère de la Recherche, à l’époque d’Hubert Curien que nous recevions en avril 2001. Ancien élève de l’Ecole Polytechnique et ingénieur du Corps des Mines, il préside aujourd’hui l’Association Prospective 2100, qui s’attache non seulement à anticiper l’avenir, mais également à le préparer. J’ai d’ailleurs le plaisir de le rencontrer chaque année à Cerisy dans des semaines de prospective particulièrement stimulantes. Une question reste posée en somme : au 21e siècle, le capitalisme a-t-il encore de l’avenir ? Je laisse à Thierry Gaudin le soin de nous le dire.

Jean-François Stevens

Thierry Gaudin :

J’ai volontairement appelée la réflexion que je vais vous présenter : « Préliminaires à une prospective du capitalisme ». Car elle n’est pas achevée. C’est un travail en cours d’élaboration qui s’est enrichi, l’an passé, d’un séminaire d’une journée auquel participaient des d’économistes de toutes tendances. Il a aussi progressé à Cerisy l’été dernier, lors de la semaine consacrée aux « je » et aux « nous », vous verrez pourquoi tout à l’heure.

En bon français, m’interrogeant sur le sens des mots, je me poserai d’abord la question de la définition du capitalisme. C’est une démarche que je suis rarement, car, pour moi, la plupart des mots sont ni finis, ni définis. Mais, dans le cas du capitalisme, les ambiguïtés sont telles qu’on ne peut pas éviter au moins une clarification préliminaire.

Marché ?

On confond souvent capitalisme et économie de marché. Les marchés existent depuis des millénaires, ils n’ont pas attendu le capitalisme et ils lui survivront. Il y a quelque 5000 ans, les surplus de la production agricole sont apportés aux marchés. Il semble que les marchés, l’écriture (pour consigner les actes de propriété et les transactions) l’école (pour apprendre à compter), les tribunaux (pour arbitrer les litiges entre clients et fournisseurs) et la métrologie (pour mesurer ce que l’on vend) soient nés conjointement et cela, il faut s’en souvenir, en Irak qui s’appelait alors la Mésopotamie.

Le capitalisme n’est donc pas, comme on a tendance à le faire croire, l’économie de marché. Cette confusion est d’autant plus fâcheuse qu’elle paraît singulièrement entretenue ; elle fait partie des « allant de soi » de notre temps. Alors que les marchés sont bien plus anciens que le capitalisme. À l’époque mésopotamienne, des jetons, les « calculi », mis dans une enveloppe scellée à l’argile, servaient à dénombrer les canards, les oies, les poulets et les chèvres

Source : Thèse de Marie Ange Cotteret (illustration a).

À l’arrivée, pour s’assurer du bon fonctionnement de la transaction, il suffisait de vérifier qu’il y avait autant d’animaux que de jetons.

En fait, le calcul mésopotamien, progrès considérable dans la voie de la fiabilité et de la subtilité, marque la transition entre le village néolithique autarcique, qui produit sur sa terre ce dont il a besoin, et l’économie marchande classique. Il fonctionne au quotidien pour l’excédent de production, le surplus produit par la terre que ne consomment pas les habitants. C’est pourquoi il a été inventé dans une région fertile, où les premières sélections de semences avaient augmenté la productivité plus que de besoin.

Amené au marché, le surplus permet d’obtenir d’autres produits en échange. Un tel usage n’est pas sans conséquences. Derrière le marché, ce sont, pour les nécessités de son fonctionnement, la comptabilité, l’écriture, l’école, la métrologie et les tribunaux qui se mettent en place, autrement dit les composants de ce que nous appelons pour simplifier, et sans que cela suppose un jugement de valeur ethnocentrique, la civilisation. La construction de cet ensemble exprime bien la transition entre l’économie villageoise autosuffisante et l’économie d’échange, qui sera souvent, en Mésopotamie comme en Egypte et en Chine, administrée par une bureaucratie.

Mais jusqu’au Moyen Âge et même bien après, les villageois, voulant absolument rester autonomes, tenaient à se prémunir des difficultés. Les surplus amenés au marché ne les empêchaient pas de penser à faire des stocks pour pallier aux mauvaises récoltes.

Rapportés à notre temps, ces comportements sont bien différents, puisque tout dépend désormais du marché. Celui-ci ne sert plus seulement à écouler les surplus, mais à survivre. De nos jours, et cela s’est fait dans le courant du XXe siècle, l’économie de marché a pris le pouvoir sur tout le reste. Aussi, en cas de crise économique, comme cela s’est produit récemment en Indonésie ou en Argentine, la population pille les supermarchés.

Mondialisation ?

Reposons-nous donc la question, qu’est-ce que le capitalisme ? Est-ce la mondialisation ? Non plus ! La presse capitaliste confond souvent capitalisme et mondialisation, bien que celle-ci soit bien plus ancienne.

La première « mondialisation », c’est la « route de la Soie », par laquelle transitent, depuis la Chine et l’Inde jusqu’en Méditerranée, en passant par Samarcande, les objets précieux. L’univers des caravanes, des bazars, des médinas et des souks, plein de légendes et de ruses, qui inspira les histoires des mille et une nuits, est celui de la première mondialisation. Celle-ci n’a pas attendu le capitalisme. Elle commence vers le sixième siècle avant JC, à l’époque de l’invention de la monnaie.

Elle fonctionne pleinement de la Chine à l’Occident à partir du IIe siècle av JC. L’Islâm s’y propage dès le début de l’Hégire. Contrairement à ce que cherche à accréditer une certaine propagande occidentale, il n’y a aucune antinomie entre l’Islâm et le marché, bien au contraire : l’Islâm s’est diffusé le long des routes marchandes. La femme du Prophète elle-même possédait des caravanes.

Après le Xe siècle, les Européens éprouvent le besoin de déverrouiller l’emprise musulmane sur le commerce de la route de la soie avec l’Inde et la Chine. D’abord par les croisades, qui se soldent par un échec, puis en contournant par la mer (Christophe Colomb et Vasco de Gama). Se crée alors la seconde mondialisation, maritime, qui s’accompagne du déclin des empires musulmans, puis, au vingtième siècle la troisième, aérienne et électronique par Internet.

Donc, la mondialisation n’est pas nouvelle. Elle a commencé il y a vingt six siècles, encore en Mésopotamie. Mais la première carte « mondialiste » est sans doute l’Atlas de Cantino, qui date de 1502, dix ans seulement après que Christophe Colomb ait « découvert » l’Amérique. On sait maintenant que les Vikings, et peut-être d’autres encore, avaient déjà traversé l’Atlantique vers l’an mil. Donc cette carte montre, non pas la « découverte », mais l’intention de créer un courant permanent, maritime (les marins ont besoin de cartes), d’abord d’échanges, qui se transformera en pillage de l’Amérique du Sud, accompagné de génocide des Indiens, au sud comme au Nord de l’Amérique.

Dernière en date, la mondialisation électronique, portée par Internet, apporte un élément nouveau, l’instantanéité. Mais celle-ci ne fait que s’ajouter à ce qui préexistait déjà, elle apporte un degré supplémentaire aux échanges qui fonctionnent depuis des siècles.

Capitaux ?

Reprenons : Qu’est-ce que le capitalisme ? Ce n’est pas non plus la division de la propriété des capitaux. Parmi les premières sociétés par actions, se trouvent, au XIIe siècle, les moulins de Toulouse. Chacun pouvait posséder des parts de moulins, qu’on appelait « uchaus ».

Source : 2100, récit du prochain siècle (illustration c).

Les pariers, ou actionnaires, possédaient des parts du capital mesurées donc en uchaux (un uchau équivaut à 1/8 meule). Chacun amenait à moudre en proportion de ses parts. Celles-ci pouvaient s’échanger devant notaire. Il y avait donc un début de marché des capitaux.

D’après les travaux de l’historien Germain Sicard, un magnifique mécanisme de concentration capitaliste, conforme au schéma décrit par Marx, s’est produit au XIIe siècle. On comptait sur la Garonne une quarantaine de moulins ; soixante ans après, il n’y en avait plus qu’un, le Bazacle, d’ailleurs encore aujourd’hui en fonctionnement. C’était la plus vieille société par actions du monde. Elle a été finalement intégrée à Electricité de France après la seconde guerre mondiale…

Plus tard, à la Renaissance, on voit apparaître les parts « d’ancres » de bateaux. Ce sont des investissements destinés à partager un risque, les expéditions au long cours étant en effet très risquées. L’investissement des capitaux est donc bien une manière de s’associer pour partager un service, un équipement ou un risque. Jusque là, tout est clair.

À la révolution industrielle, le capitalisme est une technique qui, au temps des maîtres de forge, permet de financer les grands projets, comme celui de la Tour Eiffel ou, de façon plus large, l’urbanisme haussmannien.

(illustration d).

Celui-ci a pu s’étendre non seulement parce que le secteur public faisait le nécessaire pour que les promoteurs puissent exercer leur talent, mais aussi grâce à l’évolution cruciale du système financier qu’on a appelée à l’époque transformation du crédit. En pratique, il s’agissait de transgresser une interdiction, celle d’utiliser des dépôts à court terme pour financer du long terme.

L’argent d’Emile Zola, paru en 1892, décrit avec talent cette période. Les catastrophes et les faillites n’ont pas globalement empêché cet effort d’aménagement qui a transformé l’urbanisme bien sûr, mais également construit les chemins de fer, le canal de Suez et le fameux canal de Panama qui fut le grand scandale financier de la fin du siècle. Aujourd’hui, le scandale a été oublié. Un siècle plus tard, le canal est toujours là. Il rend des services tellement appréciables qu’il est question de le dédoubler.

Il est compréhensible qu’à cette époque, Karl Marx donne la vision du « capital » que nous connaissons. Elle correspond à ce qu’on pouvait alors constater. Il prend en considération la situation britannique, celle du textile qui, dès 1700, se voit menacé par la concurrence des cotonnades indiennes, arrivées à très bas prix sur les côtes britanniques. Celle-ci suscitera des mouvements de protestation des lainiers anglais, des incendies des magasins d’importation, des mises à sac d’entrepôts … La mécanisation des usines, acceptée en désespoir de cause et malgré le fait qu’elle détruit l’emploi, apparaîtra comme la moins mauvaise des solutions, celle qui passe en effet par une accumulation de capital pour résister à la concurrence des régions du monde où la main d’œuvre est très bon marché.

Les « communs »

Simultanément, la population des campagnes est poussée vers les villes du fait de la privatisation des « communs ». Il s’agissait des terrains communaux où les éleveurs les plus pauvres pouvaient mener paître leur bétail librement. La notion de « communs » est essentielle pour la suite, car aucune forme sociale ne peut exister sans la mise en commun de quelque chose. Mais quoi ? De nos jours, il ne s’agit plus de pâturages. Mais la redéfinition des communs, dans le nouveau système technique, est une des questions fortes du XXIe siècle. Au XXe siècle, cette question a été mal posée, par « tout ou rien », comme on dit. Soit tous les moyens de production devaient être mis en commun (communisme), soit, en réaction, ils avaient tous vocation à être privatisés (ultra libéralisme). Alors que la tradition rurale millénaire, polie par l’expérience, veut qu’il y ait des communs, mais ni trop, ni trop peu.

Au XIXe siècle, le système technique de la révolution industrielle s’installe, en remplacement du système rural médiéval. Ses quatre composants sont les suivants : l’acier et le ciment pour les matériaux, la combustion pour l’énergie, le chronométrage taylorien et la microbiologie de Pasteur.

(illustration e),

autrement dit, les quatre pôles que sont les matériaux, l’énergie, la structuration du temps et la relation avec le vivant évoluent simultanément, de manière systémique. Ce système technique devient dominant, mais subit, dans la première moitié du XXe siècle notamment, une très grave crise économique, celle de 1929.

Nous avons quelque peu oublié l’ampleur de cette crise. Les gens mouraient de faim dans la rue, en Allemagne et aux Etats Unis. Le désarroi et l’humiliation étaient tels que les allemands ont suivi un dictateur délirant, Hitler, qui n’aurait jamais pu arriver au pouvoir sans cette crise. Les Etats-Unis ont plus de chance : le hasard de l’histoire les a gratifiés de Roosevelt. Ça ne les met pas pour autant à l’abri d’un délire en cas de difficulté.

Civilisation cognitive

À partir des années 80, nous sommes d’abord entrés dans ce que nous appelons la civilisation cognitive, où ce n’est plus l’acte de production qui est directeur, mais l’acte de conception, du traitement de l’information et la mise en réseau du monde. Les quatre pôles du système technique sont à nouveau en transformation : Les matériaux, avec le foisonnement des polymères, élastomères, adhésifs… ; l’énergie, avec la mise en réseau du monde, le câblage électrique ; la structuration du temps, avec le microprocesseur qui travaille en nano secondes ; la relation avec le vivant, avec l’écologie d’une part, la biotechnologie de l’autre…

Tout à l’heure, je vous ai montré le système technique de la révolution industrielle structuré par l’axe matière énergie. Dans le système technique de la révolution cognitive, c’est l’axe vertical qui prédomine, celui qui va du temps au vivant, avec essentiellement des machines qui vont plus vite que les neurones – d’où la constitution d’industries hallucinogènes –, ainsi que la possibilité de manipuler le génome, ce qui donne à l’homme des pouvoirs d’un démiurge tout en lui conservant les instincts d’un primate

(illustration h)

Une période à hauts risques, donc…

Une carte indiquant l’évolution de l’équipement téléphonique des différentes régions du monde permet de comprendre la progression de cette civilisation. La densité de 10 lignes téléphoniques pour 100 habitants est, approximativement, le niveau à partir duquel aucune économie n’est plus contrôlable par une bureaucratie centralisée.

Source : 2100, récit du prochain siècle (illustration f)

Les pays développés ont passé ce cap avant 1990, les pays en développement la vivront après 2005 et les moins développés à partir de 2020.

Restent les régions concernées actuellement par ce phénomène, les plus importantes en termes d’espace, le sud de l’Amérique et les pays de l’Est, nations qui ont toutes changé récemment de système politique. Un hasard ? Pas vraiment. Car la société, la socialisation sont faites de communication. Or la communication est comme l’eau. Elle prend la forme du vase dans lequel on la verse. Si l’on modifie la forme du réseau de communication, c’est la structure de l’ensemble de la société qui évolue.

Cette nouvelle donne est somme toute naturelle, elle ne tient pas du tout au pouvoir du capital mais plutôt au rôle particulier joué par une infrastructure. Dès le milieu des années 80, nous disions que l’ouverture des pays de l’Est était inévitable et irréversible. Pourquoi ? « à cause du téléphone ! », répondions-nous. On nous prenait alors pour des farfelus.

Encore maintenant, ceux qui font de la géopolitique « sérieuse » pensent que l’ouverture des pays de l’Est résulte d’un complot entre le Pape, Lech Walesa et la CIA… « Restons entre gens sérieux, nous disait-on, ce n’est pas quelques millions de téléphones qui vont changer quoi que ce soit à l’affaire ! »

Le temps nous a donné raison. En fait, il y a une logique de l’interaction entre les techniques et la société. Une fois que l’infrastructure est là, elle modifie profondément les fonctionnements sociétaux. Transposée à notre monde d’aujourd’hui, une carte exprimant le nombre d’internautes sur la planète en septembre 2002 est révélatrice de ce changement

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration g)

. On dénombre actuellement près de 600 millions d’internautes sur 6 milliards d’habitants – et l’on peut aisément supposer que cette évolution se fera croissante.

Le monde est donc au seuil de 10 pour 100 habitants (les 10 % sont dépassés, mais pas partout) : plus de 150 millions d’internautes en Europe, à peu près autant aux Etats-Unis et au Canada, le reste du monde étant en train de progresser, notamment dans des pays comme la Corée du Sud, Taiwan, le Japon et la Chine qui mettent en place un système extrêmement actif de communication.

Il faut savoir que dans la Silicon Valley (région connue pour être un véritable eldorado, l’endroit d’Amérique où l’on produit, dit-on, le plus d’argent le plus rapidement), près du tiers des start-up est possédé par des Chinois, de Taiwan et de Chine continentale, et aussi des Indiens. Les médias européens ne sont pas très loquaces sur le sujet, pourtant les correspondants que nous avons sur place nous le confirment régulièrement, la Chine est en train de monter en puissance. Elle fonctionne même déjà sur un registre hyper capitaliste à la manière de Silicon Valley.

Dans cette « révolution cognitive » que nous vivons actuellement, comme pour les précédentes, la transition du système technique demande entre un et deux siècles. Certains prétendent que l’histoire va plus vite aujourd’hui que par le passé ; or, il me semble que le même temps est nécessaire pour que les êtres humains s’habituent à un nouveau système. Ce temps se compte en générations, notamment lorsque les techniques changent les habitudes quotidiennes. En effet, on se défait très difficilement de ce qu’on accomplit de façon élémentaire, tous les jours et sans y penser.

Les années 90

La question de la prospective du capitalisme est devenue, à la lumière de l’expérience des années 90, de plus en plus préoccupante. Après l’effondrement du communisme et l’ouverture de la Chine, le sentiment général a prévalu que l’antithèse du capitalisme ayant disparu, celui-ci restait seul sur le terrain et avait vocation à régenter l’économie planétaire pour des décennies, voire des siècles.

Les crises à répétition : Mexique, Thaïlande, Indonésie, Corée, Japon, Argentine… que le FMI paraît impuissant à prévoir et malhabile à juguler sont venues tempérer l’enthousiasme libéral. S’y ajoute l’accroissement de la pauvreté et de l’influence maffieuse sur tous les continents, y compris en Russie.

À l’intérieur même des Etats-Unis, le doute a commencé avec le sauvetage du fonds LTCM , pour lequel la Réserve fédérale a mobilisé en un jour plus de milliards de dollars qu’il en avait fallu pour « sauver » le Mexique. Les affaires Enron, World Com, Vivendi et surtout la révélation à cette occasion de la partialité des grands cabinets d’audit et des agences de notation ont ruiné la confiance des investisseurs. Le coeur même du dispositif, son instrument de mesure, n’est plus fiable.

Il apparaît de plus en plus clairement que, depuis que la classe dirigeante capitaliste a le pouvoir sur le monde, loin de chercher à résoudre les problèmes de la planète, elle passe son temps à faire des bulles (dans l’immobilier, dans les nouvelles technologies…) qui, en éclatant, dévastent des secteurs ou des pays entiers. Prise à son propre jeu, elle apparaît incapable de se réguler, au moment où l’effet de serre, la réduction de la biodiversité et les autres transformations induites par les activités humaines paraissent devoir mettre en danger pendant le XXIe siècle et la Nature et l’Homme.

Néanmoins, l’idée s’est accréditée qu’il n’y avait pas d’alternative, le communisme ayant échoué. Et cependant, rien n’est moins démontré. Ce n’est pas parce que le communisme était dans l’erreur que le capitalisme a raison. Il se peut très bien qu’ils aient tort tous les deux. Il est d’ailleurs important de constater, à ce stade, à quel point chacun s’est défini comme antithèse de l’autre, comme si, en matière d’idéologie, la réfutation d’une erreur suffisait à justifier et même à définir une doctrine. Car le capitalisme, nous l’avons vu, est une doctrine bien mal définie.

Marx, qui avait fait, il faut le rappeler, un vibrant éloge du capitalisme comme porteur de progrès technique et de développement, mettait surtout en garde contre l’accumulation du pouvoir. Il disait au fond que l’excès de pouvoir économique mènerait inévitablement à un processus révolutionnaire, le peuple ne pouvant tolérer cette forme nouvelle de confiscation de ses libertés.

Vu d’aujourd’hui, il apparaît clairement que la réponse correcte à la critique de Marx se trouve non dans une prise de pouvoir par un parti révolutionnaire mais dans la législation anti-trust et plus généralement les dispositifs légaux tendant à éviter les abus de position dominante. Cela n’a pas empêché toutes sortes de « révolutionnaires » d’étayer leurs appétits de domination par une critique aussi radicale que confuse se définissant comme antithèse du capitalisme.

Le dogme

Inversement et comme en miroir, après la chute du mur de Berlin, les tenants de l’ultra libéralisme ont défini leur position comme antithèse des pratiques bureaucratiques des pays de l’ex-bloc soviétique. Après le « tout à l’Etat, rien au marché », ils ont défendu sans réfléchir la thèse du « tout au marché, rien à l’Etat », oubliant même que l’intervention étatique recommandée par Keynes avait sauvé, au moins en Amérique, le capitalisme après la crise de 1929.

Il est bien facile de comprendre pourquoi les doctrines économiques, malgré l’abondance des informations disponibles et la sophistication des modèles, sont répandues dans le public sous des formes aussi sommaires et caricaturales. Elles servent les intérêts de certaines professions ou de certains groupes de pression. Il est clair, par exemple, que lorsqu’on privatise des services publics ou à l’inverse lorsqu’on nationalise des entreprises, certains opérateurs y trouvent leur compte.

Alors, chacun cherchant à faire passer le message qui lui convient, ce qui parvient au public est inévitablement un discours outrancier, à peu près aussi objectif que celui des publicitaires sur les produits qu’ils vendent.

Ainsi, il est bien facile de comprendre quels intérêts sont en cause lorsque, comme ce fut le cas dans les années 90, le FMI impose que tous les pays du monde (sauf les Etats-Unis, évidemment) s’alignent sur le très dogmatique « Consensus de Washington », à savoir quatre « commandements »

1. privatisation

2. libéralisation du marché des capitaux

3. prix régulés uniquement par le marché (y compris dans la santé, l’éducation, la culture)

4. libre-échange pour toutes les « marchandises » ( y compris, cela va de soi, les travailleurs)

Derrière chacun de ces quatre termes, en effet, il est facile d’identifier à qui profite le « commandement » correspondant : les grands opérateurs privés de « services publics », tels que les compagnies de télécomm, les producteurs d’électricité, les prestataires de services hospitaliers, les compagnies de distribution d’eau, les vendeurs de formation, les opérateurs du marché des capitaux et notamment les grandes banques d’affaires impliquées dans les fusions acquisitions, enfin les industries qui délocalisent leurs fabrications dans les pays à bas salaires ne respectant pas les droits de l’Homme.

Joseph Stiglitz a montré plus en détail combien le dogmatisme libéral, ignorant même les enseignements de Keynes, trouve son moteur dans le jeu des intérêts à court terme des investisseurs de Wall Street. Il a montré aussi que ce dogmatisme est la cause de la plupart des catastrophes capitalistes des années 90. Un exemple, extrait de son livre, suffit à fixer les idées :

La Thaïlande

Vers 1995, la Thaïlande avait acquis une réputation de « bon élève » auprès de la communauté financière. Les opérateurs du marché des capitaux, toujours à l’affût d’un nouveau lieu, aussi miraculeux qu’exotique, où placer les disponibilités surabondantes de leurs clients, ont vite répandu la rumeur que c’était le nouveau « tigre » économique et un flux de centaines de millions de dollars a commencé à se diriger vers ce supposé paradis .

Le symbole de la modernité et de la réussite, vu par les milieux d’affaires, ce sont les tours de bureaux. On trouva donc des promoteurs thaïlandais pour en construire à Bangkok avec ces centaines de millions de dollars qui cherchaient fortune, mais ne manquaient pas toutefois de prendre des garanties capables de sauver leur mise en toute circonstance.

Aussi, lorsque les tours furent prêtes et ne trouvèrent pas preneur, car là-bas les affaires n’ont pas besoin de tours , les banques s’en tirèrent à bon compte. Le FMI vint à la rescousse et ses prêts servirent à rembourser ceux qui avaient prêté l’argent pour construire les tours qui ne servent à rien.

La crise financière s’amplifiant, on recommanda aussi de fusionner les banques, ce qui fut fait aux tarifs des grands « fusionneurs » de Wall Street… Mais, comme le FMI entend bien être remboursé de ses prêts, le bon peuple thaï est prié de travailler dur voire de prostituer ses enfants pendant vingt ans pour faire rentrer des devises et régler par ce moyen les pertes de l’opération, plus les rémunérations somptueuses des banquiers new-yorkais ainsi que le prix astronomique de location de leurs bureaux, sans compter les honoraires conséquents de la meute d’avocats qui navigue inévitablement dans le sillage des affaires délicates…

En résumé, ce que fait le FMI prend les apparences d’une perfusion. C’est en réalité une transfusion qui pompe les énergies du pays au profit d’un vampire insatiable dont le siège est à Wall Street .

Quel que soit le continent vers lequel on tourne son regard, c’est le même spectacle. Les paysans sont chassés de leurs terres par la concurrence des agricultures industrialisées, avec l’appui des paramilitaires en Amérique du Sud. Les enfants sont exploités en Asie du Sud Est alors que, en Europe, les ouvriers et les employés ayant servi la même entreprise loyalement pendant des dizaines d’années sont jetés à la rue pour cause de fusion délocalisation.

On aura du mal à me faire croire qu’il s’agit là du meilleur système possible. Il est grand temps de se poser la question d’une alternative crédible.

La démesure

En 2001, la sphère financière, calculée en milliards de dollars par jour – transactions sur le marché de changes –, représente 6 fois le PIB mondial et 40 fois le commerce mondial

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration i)

. On est ici au-delà du système des marchés, au-delà même du système de la production. Regardons cette sphère financière de plus près, en analysant l’évolution entre 1990 et 2002 du volume des échanges pour quelques bourses mondiales importantes,

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration j).

On peut discerner d’emblée la célèbre bulle de l’an 2000, impressionnante. Mais ramené à la capitalisation boursière (fin 2000), ce volume diffère selon les places du monde, avec une domination anglo-saxonne : 11000 milliards de dollars d’échanges pour la puissante Wall Street et 2600 pour Londres.

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration k)

Le Japon compte pour 3500 milliards de dollars et le groupement des bourses européennes, Euronext (Amsterdam, Paris et Bruxelles) pour 2400, Francfort pour 1327 et Zurich pour 860, les autres capitales n’étant guère représentatives à un tel niveau. Il existe un déséquilibre fabuleux entre les zones de très grande population comme la Chine ou l’Inde – celle-ci ne figurant même pas sur la carte ! – et le rôle que peuvent jouer les places financières de New York et de Londres.

Pour ce qui est de l’évolution du cours du Dow Jones (fluctuations des cours de 30 valeurs industrielles de premier plan), on devine ce que tout le monde sait aujourd’hui, la perte par les petits épargnants d’un bon tiers ou de la moitié de leur argent . C’est là sans doute la principale opération de capture de valeurs qui s’est faite depuis la seconde guerre mondiale. J’oserai dire la plus grande arnaque, une arnaque planétaire !

De 1945 à 2002, au long des douze présidences américaines, le cours progresse à tâtons, jusqu’à l’accession de Bill Clinton au pouvoir où il fait un bond vertigineux. La descente commence avec Bush Junior et l’on parle alors de super bulle, dont les acteurs successifs se nomment Enron, Andersen, World Com, Vivendi (en grande partie américain). En fait, depuis qu’elle exerce le pouvoir sans partage, que fait la classe dirigeante capitaliste ? des bulles !

Avec l’arrivée de la nouvelle équipe de Bush junior, nous sommes passés de la démocratie à ce que nous appelons la lobbycratie, centrée sur deux groupes de pression dominants, le pétrole et l’armement. L’intervention américaine au Moyen orient paraît moins inattendue lorsqu’on observe d’où viennent les personnes qui entourent ce Président élu de justesse.

Personnellement, dès cette élection, j’ai annoncé à mes collègues que la guerre allait sans doute se reproduire, d’autant qu’en 1991, argument auquel les Etats-Unis peuvent difficilement résister, elle avait été bénéficiaire. Je ne suis pas sûr que le conflit actuel soit aussi rentable pour l’administration U.S. : je crois qu’elle aurait bien voulu déclencher les hostilités au moment de la mise en place de l’euro, mais elle a été bousculée par l’affaire Enron, suivie des autres révélations de falsifications comptables, mettant en cause les plus grands noms de « l’establishment » américain des affaires. Je présume que l’administration a donc dû décaler ses opérations d’un an, afin qu’elles aient lieu en hiver, période de forte demande où l’on peut plus facilement susciter un choc pétrolier capable de mettre à genoux l’économie des concurrents européens et japonais. Finalement, faute de temps, la guerre a été provoquée au printemps, ce qui n’a pas permis de faire monter le prix du baril comme auraient pu le souhaiter les compagnies pétrolières.

En prenant le ratio cours sur bénéfice des valeurs du S&P 500 divisé par une moyenne décennale des profits – un ratio destiné à exprimer ce qu’on appelle dans les milieux financiers les fondamentaux de l’économie –, on aboutit à montrer un gonflement spéculatif plus important qu’en 1929

(illustration m).

Les journaux américains trouvent parfois des formulations éloquentes. Parlant à ses lecteurs des dirigeants des sociétés Enron, Worldcom, etc…, le magazine Fortune écrit : « Vous avez acheté, ils ont vendu ! »

Alors, question : les bulles font-elles partie du système ? Ne traduisent-elles pas un capitalisme de la démesure, une pompe aspirante refoulante plus ou moins programmée ?

Comparant les échelles de rémunération des individus depuis le début du siècle, deux chercheurs français, Piketty et Saenz se sont aperçus que les écarts fabuleux constatés pendant les années où la grande crise se préparait étaient voisins de ce qui est en train de se produire. En 30 ans, de 1970 à 2000, tandis que le salaire moyen aux Etats Unis a augmenté de 10 %, la rémunération des cent PDG les mieux payés a été multipliée par 25. Et ces proportions ne rendent pas vraiment compte de la totalité du phénomène.

Dans un article traduit il y a quelques semaines dans Courrier International, Paul Krugman, économiste et éditorialiste réputé redouté de la droite américaine (il en a démonté le système, mettant en évidence la collusion entre les intérêts politiques et économiques coordonnée par le gouvernement républicain), donne un exemple significatif :

Jack Welch, l’ancien Chief Executive Officer de General Electric, a obtenu à sa retraite le droit de prendre les avions de la compagnie jusqu’à la fin de sa vie, possède un appartement en usage à vie à Manhattan avec repas, vin et blanchissage inclus, des avantages multiples qui représentent en nature quelques 2 millions de dollars par an. Une paille sans doute pour ce retraité en or dont le salaire a atteint 123 millions de dollars lors de sa dernière année de travail ! 123 millions de dollars !… Peu de compagnies dans le monde peuvent payer une telle somme à une seule personne, ne serait-ce que pour le trou énorme que cela crée irrémédiablement dans leur comptabilité.

Comment la General Electric y est-elle parvenue ? Krugman note que les dix PDG les mieux payés ne présentent pas, contrairement à ce qu’on pourrait attendre, des qualités de gestion extraordinaires, trois d’entre eux sur dix se retrouvant d’ailleurs devant les tribunaux pour malversation. Ce n’est donc pas la main invisible du marché qui pousse certaines sociétés à verser des rémunérations démesurées à leur PDG.

En réalité, l’explication est tragiquement simple : ce sont les PDG qui fixent les rémunérations des membres du conseil d’administration et c’est la « poignée de main invisible », dans le silence feutré des conseils, qui aboutit à de tels excès, auxquels il faudrait ajouter la liste des « parachutes dorés » pour ceux que l’on doit, malgré tout, écarter.

Ainsi, des clans prennent le système en otage et le pompent. Le reste de la société étant évidemment prié de travailler pour les enrichir.

On aboutit fatalement à ce capitalisme de la démesure, où tous les repères sont bousculés, où la richesse d’une famille américaine rivalise avec le PNB d’un pays tout entier

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration n)

… Ainsi, la fortune des Wharton (la grande distribution Wal-Mart) est équivalente au PNB de l’Egypte ; celle de Bill Gates, Steven Anthony Balmer et Paul Gardner Allen (Microsoft) est comparable au PNB du Pakistan ; celle de Warren Buffett (Berkshire Hathaway) équivaut à celui de la Roumanie ; celle des Mars (Candy) avoisine celui du Maroc … Le groupe Oracle des familles Ellison équivaut à l’Uruguay plus la Slovénie ! Les écarts de richesse dépassent l’indécence la plus absolue.

Si l’on observe quel métier exercent ces « grandes fortunes », il apparaît clairement que presque aucun d’entre eux n’est créateur d’emploi et de richesse au niveau populaire. La grande distribution (Walmart) comprime les marges des petits fournisseurs et élimine le petit commerce de proximité. Warren Buffet est un spéculateur. Microsoft et Oracle s’appuient sur une législation du « copyright » abusivement étendue aux logiciels, laquelle des rentes de situation illégitimes. Par ailleurs, ils sont connus pour leurs pratiques anti-concurrentielles et leur habileté à utiliser toutes les finesses du droit à leur profit.

L’inflation de l’activité des avocats et plus généralement du judiciaire dans les affaires est d’ailleurs caractéristique de l’improductivité qui s’installe avec la civilisation cognitive. Il ne s’agit donc pas là d’un capitalisme fondé sur un jeu loyal du marché, mais véritablement d’une prédation avec un retour au temps de Gatsby le magnifique, les années folles d’avant la crise de 1929.

Autre signe de cette démesure, le retour du capitalisme dynastique. Il n’est pas besoin de traverser l’atlantique pour s’en assurer : chez nous, nous avons Dassault fils de Dassault, Lagardère fils de Lagardère, Leclerc fils de Leclerc, Riboud fils de Riboud, Bouygues fils de Bouygues…

Néanmoins, je considère avec respect les familles de la région du nord car, beaucoup plus sérieuses, elles ne donnent la direction de leurs entreprises qu’à des personnes qui ont fait leurs preuves et sont capables de les diriger, ce qui est d’autant plus honorable qu’elles auraient la liberté de faire autrement.

L’ébriété

Il faut par ailleurs noter le développement d’une jet-set surmédiatisée et qui semble aller dans tous les sens, comme en état d’ébriété. Pour qui a un peu vécu dans l’industrie (je suis moi-même fils d’industriel), les patrons sont toujours sur l’une ou l’autre des postures suivantes : soit ils n’ont pas assez d’argent, soit ils en en trop. Les premiers sont obligés de courir après des financements, essaient d’obtenir des crédits, baissent la tête devant les banquiers ; les seconds ne savent pas comment utiliser leurs sous et se retrouvent parfois dans des situations d’ivresse caractérisée.

Des reportages télévisés nous montrent régulièrement la manière dont la jet-set se comporte. Elle voyage d’un endroit à l’autre, ne sait pas quoi faire de son temps, s’habille n’importe comment, achète 200 paires de chaussures, se paye des trucs qui n’ont pas de sens… Nous sommes bien loin de l’Amérique des années soixante, où le gros de la population formait une classe moyenne au style de vie proche des européens. Aujourd’hui, les écarts de rémunération sont devenus complètement aberrants. Il n’y a plus aucun rapport avec le service rendu, il n’y a plus de régulation marchande, mais juste des phénomènes de clans…

L’irresponsabilité est de retour, comme avant la crise de 1929.

Cherchez l’erreur

Je n’ai jamais adhéré à la vision marxiste, qui m’a toujours paru caricaturale, mais j’ai toujours eu l’impression confuse que, dans la théorie libérale, il y avait une erreur au niveau des fondements, suffisamment fine pour que des générations d’économistes soient passées à côté sans la voir, mais suffisamment importante pour pervertir l’ensemble du système et conduire inévitablement aux abominations qui se sont amplifiées pendant les années 90, dès la chute du communisme.

Cette question m’a longtemps intrigué, mais c’est seulement cette année, après plusieurs décennies consacrées à l’innovation et à la prospective, que je crois avoir trouvé la clef de l’énigme. Il ne s’agit pas d’une erreur de modélisation. Les mathématiciens qui ont modélisé l’économie sont des virtuoses. Il s’agit d’une erreur de définition de ce qu’on modélise, donc d’une insuffisance de questionnement sur la nature même de l’économie capitaliste.

Qu’est donc devenu le capitalisme ? Un –isme, dirais-je, c’est-à-dire une doctrine qui octroie le pouvoir non pas au marché en général, mais à un marché particulier, celui des capitaux, dont l’épicentre se trouve à Wall Street. Et, de nos jours, après avoir triomphé du communisme, le capitalisme s’est métamorphosé.

Phénomène qu’il faut rapporter à l’analyse fondamentale des comportements qu’est l’éthologie. Cette science qui nous rapproche des animaux rappelle en effet, entre autres enseignements, que notre code génétique est à 98 % le même que celui du chimpanzé. Nous sommes donc des primates et, en tant que tels, tous aussi tribaux. Or pour satisfaire notre « instinct tribal », il nous a fallu inventer, en ce XXIe siècle, un nouveau modèle, la multi appartenance :

Source : 2100, récit du prochain siècle (illustration..)

Ce personnage fait à la fois partie de la tribu indienne à cause des nattes et de la tribu des businessmen à cause de la cravate et du Wall Street Journal.

Normalement, l’entreprise ou l’association est le lieu dans lequel ce fonctionnement du “nous” ou de la collectivité se réalise du point de vue non seulement juridique, mais aussi affectif de l’investissement humain.

Bernard Stiegler, dans sa conférence introductive de Juin 2002 à Cerisy, sur le thème des « Je » et des « Nous », faisait observer que, si le « Nous » se constitue à partir des « Je », la personnalité du « Je » se construit aussi à travers le « Nous ». Pour le dire autrement : l’Homme est un primate sociable, qui se définit aussi par l’activité sociale dans laquelle il investit son énergie. Cette énergie peut s’exprimer sous forme associative. Elle peut aussi être investie dans une entreprise.

Albéroni a clairement montré le fonctionnement de « l’état naissant » des entreprises des associations comme aussi de toutes sortes de collectivités au moment où elles s’instituent. Il s’agit, dit-il, d’une sorte d’état amoureux, tout à fait semblable au « coup de foudre » que ressentent les individus lors d’un amour naissant. Par là, il désigne l’essence de tous ces processus, qui n’est autre que celle de la reconnaissance, c’est-à-dire de la Vie. Il en résulte des êtres collectifs, les organisations en général, êtres vivants bien qu’immatériels, doués d’une conscience s’exprimant à travers chacun de leurs membres.

Dès lors, le capitalisme (au sens du pouvoir du marché financier sur les entreprises) apparaît comme une mécanique de morts-vivants. Il consiste à couper l’entreprise, être vivant collectif, en morceaux vendus séparément aux enchères au plus offrant. À mesure que son influence progresse, il substitue une logique du calcul à l’appréciation sensible, tuant les processus de reconnaissance et par conséquent la conscience, d’où une zombification de l’économie, par contagion de l’inhumain .

L’alerte aurait dû être donnée par le spectacle consternant de l’industrialisation de l’élevage. Que s’est-il passé ? Jusqu’à la grande urbanisation de seconde partie du vingtième siècle, l’élevage était destiné à l’auto consommation et aux marchés de proximité. Le voilà mis en concurrence par la grande distribution, obligé de devenir « compétitif » pour survivre.

Alors, par un processus machinal, la barbarie s’installe et se déploie. Les animaux sont confinés depuis leur naissance dans des espaces concentrationnaires, nourris avec des mélanges de déchets et de produits chimiques, réduits à n’être que des usines à protéines. Le « calcul économique » appliqué aux êtres vivants y exerce sa poigne de fer.

Ces élevages industrialisés sont autant d’insultes aux lois de la vie.

Les rapports affectifs que l’éleveur entretenait avec ses animaux sont tués par cette mécanique implacable, ainsi que les relations du paysan avec la terre. L’Homme était le gardien de la Nature et de la Vie. Il n’est plus que « l’exploitant » d’un territoire désinvesti, trop grand pour lui, avec lequel il communique par le truchement de la machine agricole.

La montée en puissance des exploitations industrialisées a déjà chassé de leurs terres un milliard d’êtres humains sur six, dont les enfants, faute d’une culture de survie, hantent les banlieues du monde, âmes errantes et désoeuvrées, à la recherche d’une raison d’être.

Cette coupure du lien ancestral avec la terre, par soumission et démission face au calcul économique, est génératrice du plus « extrême péril » . Qu’une crise majeure survienne, le repli sur l’autosubsistance villageoise n’est plus possible, alors qu’il l’était il y a seulement 50 ans, et cela depuis dix mille ans.

La logique aboutissant à faire fabriquer des chaussures de sport dans des sortes de camps de concentration pour enfants en Asie du Sud-Est est la même que celle de l’industrialisation de l’élevage transposée, cette fois, aux êtres humains. Dès lors que la « compétitivité » des facteurs de production est le critère exclusif des choix, il est inévitable que, non seulement les lois de la Vie, mais aussi les Droits de l’Homme soient bafoués. Ce fut le cas au XIXe siècle en Europe. C’est encore le cas sur une bonne moitié de la planète.

Comment se fait-il que l’espèce humaine, qui dispose des moyens nécessaires pour nourrir les six milliards d’habitants de la Terre dans des conditions honorables de dignité et de sécurité, en vienne, au nom de la promotion de la liberté, à des comportements esclavagistes plus barbares encore que ceux de l’Antiquité ? Car, il y a trois mille ans, on ne demandait pas aux esclaves de rester plus de dix heures par jour rivés à une machine à répéter le même geste.

Il n’est pas superflu de constater que, à l’autre bout de la chaîne, la classe dirigeante qui s’affaire dans les tours de bureau de Manhattan vit dans des conditions guère moins absurdes : des lieux de travail exigus, bien que fort coûteux, des trajets domicile travail de plusieurs heures par jour, un stress nerveux considérable, une nourriture de fast-food avalée sans discernement et surtout le manque de la seule richesse à laquelle chacun devrait pouvoir prétendre : le temps. Car celui qui n’a pas le temps n’a rien, il vit dans l’extrême pauvreté, même s’il court après les signes de la richesse.

Tout se passe donc comme si, d’un bout à l’autre, les acteurs étaient comme possédés par une logique qui n’est pas la leur, mais qu’ils ont intégrée dans leur vie quotidienne comme un « allant de soi » auquel personne ne peut échapper.

Le cas des opérateurs de service public, télécom et électricité, dans les années 90, en fournit une autre illustration. Ces compagnies, qui faisaient chacune honorablement leur métier, sentant venir le vent nouveau de la concurrence mondialisée, se sont trouvées projetées dans un univers financier où leur destin se résume par la formule « manger ou être mangé ».

Dès lors, quels que soient les sentiments de leurs dirigeants, elles ont dû se livrer à des opérations désordonnées de croissance externe, chacune cherchant à devenir trop grosse pour être « opéable ». Les investissements d’infrastructure, le coeur de leur métier, ont été sacrifiés sur l’autel de la jungle financière, pour qui le long terme ne pèse rien face aux batailles du présent.

Au bout de quelques années, la qualité du service a commencé à diminuer . L’éclatement de la « bulle » des nouvelles technologies a suivi et ces compagnies se retrouvent avec un endettement de dizaines de milliards d’euros, sans avoir assumé leur raison d’être, c’est-à-dire la bonne gestion des infrastructures.

Voici donc que, à la fin du vingtième siècle, véhiculé par l’électronique et les télécomm, le marché des capitaux, qui était après tout une manière commode de lever les fonds nécessaires aux investissements importants, s’emballe, devient spéculatif et change subrepticement de nature.

En effet, tant que le capital est l’expression du partage de la propriété de biens concrets, il ne représente qu’une déclinaison particulière de la propriété des choses, que le marché contribue à rendre plus fluide. Mais lorsqu’il devient, insensiblement, le partage d’une entreprise c’est-à-dire d’un être vivant et une spéculation sur son devenir, alors il change de nature. C’est une machine infernale qui se met en place, dont les dévastations se propagent de l’épicentre à toute la planète. Pourquoi ?

Parce qu’on ne met pas sans dommage les êtres vivants sous la dépendance d’une machine. Or il est clair qu’un système, constamment balayé par le vent des marchés financiers au point qu’il devient un véritable champ de ruines, ne donne pas aux individus la possibilité de se socialiser selon leurs propres besoins. Normalement, une tribu dure une existence entière ; avec la multi appartenance, on peut faire en sorte qu’il y en ait deux ou sans doute trois dans la vie, mais pas une tribu chaque semestre.

Avec les fusions acquisitions et les délocalisations, des employés sont licenciés, reniés au bout de 30 ans de service comme s’ils étaient devenus inutiles à la société. Les enfants de ceux qui ont été ainsi jetés à 50 ans après avoir loyalement servi la même entreprise pendant des décennies n’auront pas le même investissement personnel dans la société qui les emploie. Et une entreprise où chacun tire la couverture à soi ne peut plus fonctionner. Ce système capitaliste sauvage est donc bel et bien en train de détruire les entreprises qui sont le lieu fondamental de socialisation du XXIe siècle.

Autre aspect, l’explosion de l’univers informationnel. Un citoyen moyen, pour se débrouiller dans un pays étranger, a besoin de 600 mots, un romancier en utilisera 6000, une langue en compte 60 000, la technologie a 6 millions de références… En fait, ce n’est pas l’information qui manque, c’est le temps de la traiter et la rendre intelligible. Que provoque cette explosion sinon le renforcement de cette espèce d’ébriété dont je parlais plus haut ? Trop d’information tue l’information…

En regardant les revenus des 10 % les plus riches en proportion de ceux des 10 % les plus pauvres, on découvre l’échelle de l’irrationalité

(illustration o).

Le Mexique est à un multiplicateur de 30, viennent ensuite les Etats-Unis et la Grande-Bretagne (13), suivis par les européens (Autriche, Espagne, Portugal, France) – aux alentours de 8 fois. Un dernier palier concerne les pays nordiques, dont la proportion se situe autour de 6 ou 5.

Un tel tableau exprime précisément les différences de fonctionnement entre les pays nordiques, l’Europe, les Etats-Unis et le Mexique. À partir d’un certain niveau d’inégalités, l’économie n’est plus du tout performante, mais contre performante. L’efficacité impose que ces écarts soient modérés. Pourquoi ? Parce que ceux qui gagnent trop d’argent ne savent pas quoi en faire, n’ont pas le temps d’y penser et l’utilisent mal, cela d’autant plus que nous sommes dans une économie cognitive, c’est-à-dire que nous vivons dans une société non pas d’information, mais de désinformation. Et l’actualité nous démontre avec éclat les pouvoirs de cette désinformation.

Adieu aux classiques

L’économie classique, celle de l’offre et de la demande, supposait des agents parfaitement informés et vigilants. Aujourd’hui, dans ce nouveau système, la désorientation est dominante et donne lieu à une inversion de la pensée économique. Les réflexions de Patrick Viveret ou de ceux qui participent à Porto Alegre sont des tentatives de sortir de ce piège.

Qu’est donc devenu le capitalisme ? Il y a une dizaine d’années, dans Capitalisme contre capitalisme, Michel Albert distinguait deux formes de capitalisme, le modèle rhénan et le modèle anglo-saxon. Le premier, celui qu’il préfère, est apparenté social-démocrate. On le trouve en Allemagne, mais aussi au Japon ou même en France. Il respecte les syndicats et limite l’influence des marchés financiers. Le second, anglo-saxon, considéré comme un capitalisme sauvage, donne au contraire la part belle aux marchés, y compris dans leurs pratiques les plus brutales, telles que les fusions acquisitions, les délocalisations et les « plans sociaux ».

Michel Albert affirmait que le modèle rhénan était de loin le plus viable, ce que l’histoire a démenti. En fait, la critique doit être portée à un tout autre niveau. Incapable de digérer sa propre information, le capitalisme « sauvage » est devenu vulnérable à des escroqueries massives.

La question à poser n’est donc plus la même, c’est : capitalisme loyal ou capitalisme maffieux ? Compte tenu de la diversité des pratiques en vigueur, il est bien sûr nécessaire de donner une définition du terme « maffieux ». Je dirai qu’elle est livrée par le personnage de Don Corleone, joué par Marlon Brando dans Le Parrain, lorsqu’il dit, revolver sur la table, « je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser »

Cette réplique, à elle seule, suffit à caractériser le comportement maffieux. Pourquoi ? Parce qu’elle témoigne que le ressort qui fait l’efficacité de l’économie libérale, à savoir le fait que le client ait le choix entre plusieurs fournisseurs, ce qui oblige lesdits fournisseurs à travailler du mieux qu’ils peuvent, ce ressort est cassé. À cet égard, les entraves à la concurrence de Bill Gates ou de Larry Ellison sont caractéristiques de ce comportement.

Une des conséquences, et pas la moindre, est la montée de la corruption. Dès lors que l’employé peut être, en application de la logique financière, licencié sans préavis, son déménagement étant même surveillé par des vigiles, comme cela se fait dans les entreprises américaines, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il manifeste de l’attachement pour son entreprise. Toute la logique libérale lui enjoint de faire passer son intérêt personnel et pécuniaire avant toute autre considération, avant même la loyauté et la déontologie.

Comment s’étonner alors que les sociétés d’audits aient aidé leurs clients à falsifier leurs comptes pour des dizaines de milliards de dollars, que, dans les pays d’Amérique du Sud, la corruption des gouvernants par les capitaux venus du Nord soit devenue la règle plutôt que l’exception et que, sur toute la planète, les systèmes maffieux, qui seuls restent capables d’imposer une loyauté par intimidation, soient montés en puissance depuis une vingtaine d’années.

Plus généralement, à mesure que l’on s’approche de la zone influencée par le marché des capitaux, on voit les relations humaines céder la place aux relations inhumaines. « Business is business, no hard feelings » dit-on dans les entreprises américaines pour signifier qu’il n’y a pas à faire de sentiment quand on se sépare d’un collaborateur.

Or, je ne vois pas comment on peut faire fonctionner une entreprise sans motivation. Le sentiment d’appartenance, voire l’attachement à une communauté d’entreprise est le moteur même de l’activité. Et, lorsque, par un funeste contresens, ce moteur a été cassé par excès de calcul, il faut le remplacer par un autre, négatif cette fois, d’où la montée en puissance du harcèlement moral, les atteintes aux droits de l’homme qui transforment progressivement en purgatoire l’univers de la production.

Cette critique, néanmoins, ne conduit pas à rejeter le « marché » en général, dès lors que celui-ci ne suppose pas que l’on taille en pièces des êtres vivants ou qu’on les mutile de leurs liens avec la Nature ou de leurs appartenances sociales. Le marché où l’on fait ses courses habituellement ne pose pas vraiment de problème. Il ne nécessite pas plus d’intervention que les régulations usuelles : maintenir la loyauté des échanges , éviter les abus de position dominante…

D’autres éléments insistent sur ces dérives, somme toute passées dans l’usage. Je pense notamment aux informations du Groupe d’Action Financière sur le blanchiment des capitaux (GAFI) et les paradis fiscaux, circuits confidentiels qui prouvent bien que le monde d’aujourd’hui entend se passer de lois,

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration p)

ainsi qu’à la place très particulière qu’ont prise les dépenses militaires dans les pays les plus riches

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration q).

Ce sont là d’autres symptômes que des « rapports de force » se substituent progressivement aux rapports de séduction que l’univers marchand porte en lui depuis le temps des caravanes et des mille et une nuits.

La part des budgets consacrée à la défense aux Etats-Unis représente ainsi quasiment la moitié des dépenses militaires mondiales. Or, celui qui produit des armes finit un jour ou l’autre par les utiliser.

Le commerce des armes est un spectacle encore plus alarmant. Les livraisons faites par les Etats-Unis sont largement majoritaires et touchent l’Europe, Taiwan, les pays du Golfe, la Corée du sud, le Japon, Israël, l’Egypte, etc… Ce commerce est tel aujourd’hui qu’il est devenu indispensable au fonctionnement de l’industrie de l’armement ! On imagine alors sans peine tout l’intérêt que recèle le déclenchement ou l’entretien de conflits. Financièrement, la paix est coûteuse…

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003

Face à la part accordée au secteur civil, le budget de la recherche militaire occupe une grande place aux USA : plus la moitié des dépenses nationales de “recherche et développement”. La proportion est d’un bon tiers au Royaume Uni et moins d’un quart en France.

Ainsi, l’élite intellectuelle des pays occidentaux, particulièrement celle des Etats Unis, se retrouve dépendre financièrement des commandes militaires, donc hors d’état d’exprimer son opinion. Cela mesure l’importance du lobby de la fabrication d’armement dans les enjeux de ce nouveau siècle. Même la conscience des intellectuels est mise sous tutelle.

Capitalisme en tête, on peut s’aventurer ici à parler de la loi de l’offre et de la demande, mais il est clair que le demandeur n’est certainement pas celui qui reçoit les projectiles ! Pour estimer les conséquences de cette course à l’artillerie, je vous conseille vivement d’aller voir « Bowling for Columbine », le documentaire de Mike Moore sur la vente des armes individuelles aux Etats-Unis. Ce film montre à quel point le système a engendré autour de lui une culture de la violence, avec la complicité outrancière des médias.

Ce phénomène est tout à fait impressionnant. A un taux d’équipement pratiquement équivalent, le Canada n’a pratiquement pas de morts par balles, contre 11 000 décès par an aux Etats-Unis, des gens qui se tirent dessus dans un climat malsain entretenu par des shows télévisés. La recherche n’est pas seulement en cause, le secteur culturel, lui aussi, peut expliquer cette déliquescence sécuritaire.

Kali-talisme

Une interrogation transparaît alors : le monde est-il tombé sous l’influence de la secte des adorateurs de la main invisible ? Peut-être. Mais la diversité des croyances religieuses est manifeste. Aux Etats-Unis, l’Encyclopédie américaine des religions identifie par exemple plus de 1500 dénominations, aucune d’elles n’étant franchement majoritaire

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration r)

. En fait, aucune religion n’a véritablement l’espoir de devenir dominante dans le monde et il va bien falloir l’accepter un jour

Source : 2100, Récit du prochain siècle (illustration s).

A ce titre, je voudrais proposer une interprétation inattendue reposant sur l’enseignement de Dumézil.

Cet historien des religions nous dit que toutes les croyances indo-européennes comportent une tri fonctionnalité, concept bien plus ancien que la trinité chrétienne, reconstituée au Moyen Age à travers le triptyque, corps, âme et esprit. Depuis la rationalité scientiste, confondant l’âme et l’esprit ou l’âme et le corps selon l’inspiration, on a fini par se borner à deux pôles, le sujet et l’objet.

Revenons au schéma indien de Dumézil. La tri fonctionnalité est représentée par Vishnu, divinité tutélaire de Gandhi (la protection de l’existant), Shiva et sa forme féminine Kali (la destruction créatrice) et Brahma (l’esprit), celui qui permet en effet de conceptualiser à partir d’une opposition dialectique entre Vishnu et Shiva. Car, point essentiel, la protection de l’existant et la destruction créatrice sont toutes deux nécessaires : si la première est trop forte, on tombe dans l’immobilité, le conservatisme, etc. ; la prédominance de la seconde conduit au conflit généralisé…

Or, « La destruction créatrice est l’essence du capitalisme », explique Schumpeter. La destruction créatrice mobilise des milliards de dollars (bien plus qu’aucune église officielle) et exige des sacrifices humains. Kali, sa forme féminine est présente, jusque dans les « salles de marché ». Et j’ai logiquement interprété la tragédie du 11 septembre 2001 comme la destruction du temple de Kali. En effet, c’est dans ces deux tours que se pratiquaient les arbitrages, les fusions acquisitions et les inévitables plans sociaux qui les accompagnent. Des sacrifices humains nécessaires pour que la divinité soit satisfaite. D’ailleurs, après une fusion et un plan social énergique, le cours de bourse monte, ce qui manifeste la satisfaction de la déesse Kali.

Un excès de destruction créatrice se mue donc en destruction destructrice. Il ne s’agit pas du tout d’un combat entre l’axe du bien et l’axe du mal. La lutte du bien contre le mal n’intéresse absolument pas notre tri fonctionnalité. Vishnu et Shiva sont tous deux nécessaires : c’est un déséquilibre en faveur de l’un, et en particulier de Shiva, qui peut avoir des conséquences redoutables.

Le capitalisme sauvage a été servi à toutes les sauces, faisant le plus souvent ses victimes auprès des populations les plus démunies. Le « Consensus de Washington » en est un parfait exemple. Elaboré par des économistes américains, des fonctionnaires du Gouvernement des Etats-Unis, de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International (cela ne ressemble en rien à un consensus), il était censé aider les pays les plus pauvres.

En vérité, sa palette de mesures (libéralisation commerciale, ouverture aux investissements étrangers, privatisations, déréglementations, etc.) n’a profité qu’aux riches. L’Amérique latine, la plus durement touchée, en a subi les conséquences : 120 millions de pauvres en 1980 contre 220 millions dix ans plus tard, les 20 % les plus riches près de 19 fois plus riches que les 20 % les plus pauvres, la dette passant de 492 milliards de dollars en 1991 à 787 milliards en 2001…

Des victimes de ce système, il en existe aux quatre coins du monde. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le trajet d’une… chaussure. Depuis la “veuve du Miami” à sa fabrication, le projet passe de bench-marking en bench-marking (un procédé marketing dont certains disent qu’il a conduit aux scandales du sang contaminé ou des farines animales !), par des banquiers, des traders, des managers pour finir dans un camp de concentration pour enfants quelque part en Asie du sud-est. Le mécanisme est implacable et le restera tant que les travailleurs des pays développés ne réussiront pas à faire respecter les droits de l’homme dans ces régions où l’asservissement se pratique à grande échelle.

Dans les années 90, cette mondialisation a provoqué les crises à répétition que l’on connaît, au Mexique, en Indonésie, en Thaïlande, en Corée, au Japon, en Russie, en Argentine… En vérité, je le répète, depuis qu’elle exerce son pouvoir sans partage, que fait la classe dirigeante capitaliste ? des bulles ! Dans ce climat de guerre économique, les Etats-Unis comptent en plus sur une force de frappe multiple et redoutable, monétaire avec son dollar standard, judiciaire avec une armée d’avocats et financière avec les fonds de pension.

L’entreprise est l’expression éthologique de cet être tribal de l’espèce humaine : le nous. Or le capitalisme a asservi cet être vivant collectif à la machine comptable. Aujourd’hui, sa mécanique met en danger l’essence même de la société, ce qui fait le lien social. Pour le dire plus clairement, au fond, le capitalisme n’est-il pas en train de massacrer les entreprises ? En posant ainsi la question, j’ai bien conscience de prendre à contre-pied les idéologies de gauche comme de droite. N’avons nous pas été habitués à raisonner dans un schéma simpliste, celui de l’opposition d’intérêts entre les « patrons » et les « travailleurs » ?

Crise de jeunesse

D’autant que nous allons inévitablement vers une période critique. Car le changement de système technique, que j’ai mentionné tout à l’heure, s’accompagne d’une crise de jeunesse. Pourquoi ? Parce que la nouvelle technologie déclasse la main d’œuvre qui desservait l’ancienne.

Lorsque ce déclassement ne touche qu’une faible proportion de la population, cela n’a pas d’effet global sur la société, car des mécanismes de compensation entrent en jeu, ainsi que des solidarités familiales. Mais quand les effets deviennent macroscopiques, au delà de 20 % de la population touchée, on a une crise d’emploi. Dans le cas présent, s’y ajoutent également les effets de l’industrialisation de l’agriculture.

Un milliard d’êtres humains sur six est chassé de ses terres par la concurrence des agricultures industrialisées. À la seconde génération, leurs enfants ne peuvent plus retourner dans le milieu naturel de leurs ancêtres car la technique de survie ne leur a pas été transmise. Et elle n’est pas évidente. Nous-mêmes, pourrions-nous survivre plus de 8 jours dans une forêt tropicale, là où nos lointains ancêtres ont si bien réussi ?

Ces enfants ne se sont pas non plus familiarisés avec les techniques modernes, car l’école n’était pas prête à les accueillir. Ils n’ont d’autre solution que de considérer la ville comme une jungle et d’y inventer de nouveaux moyens de survie. C’est là une condition objective créée par cette transformation du système technique et à laquelle on n’a toujours pas apporté de remède.

Conséquence de cette urbanisation sauvage, le remplissage des prisons. En Russie et aux Etats-Unis, on atteint un taux de 400 à 700 détenus pour 100 000 habitants !

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration t)

Aux USA, des enquêtes ont d’ailleurs été menées qui montrent que les prisons se remplissent lors des pics de chômage : le chômeur devient délinquant, il est mis en taule ; à sa sortie, il cherche un emploi, n’en trouve pas et retourne en prison. On ne peut pas dire que cette régulation carcérale de l’emploi soit un système idéal : c’est un palliatif inavoué des dysfonctionnements.

Pourtant, force est de constater qu’une régulation, celle là ou une autre, est inévitable pendant les crises de jeunesse. Et elle se produira comme au XIXe siècle ou après la crise de 1929, par la suppression des excès de pouvoir économique.

Mettre le dragon en cage

On peut objecter que la cotation des entreprises n’est pas nouvelle et les fusions acquisitions non plus. Sans doute mais, jusqu’aux années 70, où commença le règne des « raiders » et des « conglomérats » précédant celui des fonds de pension, le phénomène était suffisamment rare pour rester localisé et ne pouvait engendrer de situation catastrophique au niveau d’un secteur ou d’un pays entier.

D’autre part, avec la construction, dans les années 80 et 90, d’une puissante infrastructure mondiale de communication (les médias, CNN… puis Internet), le capitalisme est devenu un système mondial de désinformation. Le cas de la Thaïlande, cité plus haut, permet de comprendre comment les phantasmes des investisseurs (les tours de bureaux) sont activés par les intermédiaires, lesquels n’ont pas le temps de s’informer sur le « réalisme » de l’investissement, suscitent des flux financiers massifs à l’échelle du pays concerné, jusqu’à ce que tout s’écroule, la réalité reprenant ses droits.

Ainsi, le marché financier a dépassé la limite de ce que peuvent traiter les organisations humaines, en termes de capacité d’arbitrage et de quantité d’information. Ses « bulles » ne sont pas accidentelles. Elles sont la manifestation de sa saturation en informations, de sa vulnérabilité aux désinformations et de son incapacité à anticiper. Elles deviennent un « mode d’existence », dans lequel les opérateurs sont inévitablement amenés à attirer l’investisseur par des espoirs fallacieux, puis à lui faire subir une spoliation massive quand la bulle éclate.

Ce marché est donc progressivement devenu un dragon dévastateur. Par ses soubresauts, le capitalisme est en train de massacrer les entreprises et les relations humaines en général. Il faut absolument mettre ce dragon en cage .

Ceci étant posé, on peut se demander comment. Je n’ai pas de réponse toute faite à cette question, que je considère comme un objet pertinent de recherche.

Néanmoins, il me semble que la plupart des dysfonctionnements évoqués ont pour cause ultime des situations d’excès de pouvoir, dans lesquelles des responsables sont conduits dans l’urgence à décider sans savoir et à trancher sans avoir compris. Or, quand on ne sait pas décider sur le fond, on se rabat sur la forme. Le calcul économique est une de ces formalités qui permet de juger du réel sans avoir à le connaître. Mais la cause faisant qu’on y recourt est bien l’excès de pouvoir, étayé par la cupidité.

Dès lors, la législation anti-trust apparaît comme le tout début d’un processus, dont l’objectif est d’éviter que s’installent des concentrations de pouvoir économique excédant ce qu’un esprit humain peut raisonnablement traiter, et de favoriser aussi la dispersion des initiatives dans des centres de décision multiples et autonomes.

Au XXe siècle, parmi les nombreuses tentatives de réforme agraire, celle promue par Vinoba, en Inde, mérite d’être rappelée. Après avoir créé le mouvement de la persuasion, visant à persuader les riches de donner leurs terres aux pauvres, et obtenu par ce moyen le don de plusieurs milliers d’hectares, Vinoba fit voter une loi interdisant à tout individu de posséder plus d’une vingtaine d’hectares. Depuis, l’économie villageoise indienne a pu se maintenir.

Il s’agissait alors seulement de surfaces agricoles. La même logique se transpose aux autres activités économiques, le commerce, l’artisanat et l’industrie notamment, à cela près qu’il faut tenir compte des données techniques spécifiques à chaque activité. Il est clair, par exemple, que la construction d’un haut-fourneau ou d’une fonderie de silicium demandent des investissements insécables nécessairement placés sous l’autorité d’un centre de décision unique.

L’arbitrage, du point de vue de l’intérêt général, est déjà moins évident entre les petits commerces et la grande surface en périphérie d’une ville. Et, dans le cas des porcheries concentrationnaires et polluantes se substituant aux élevages dispersés, le calcul économique, surtout s’il ne tient compte que de la rentabilité monétaire, donne des résultats allant manifestement à l’encontre du bien public.

L’affaire Microsoft démontre à quel point, même dans le cadre de la législation anti-trust existante, les controverses peuvent être longues et complexes. Il ne faut donc pas sous-estimer l’ampleur du travail ni la difficulté de la tâche à accomplir. Il n’est pas possible d’avoir des positions doctrinales simplistes, alors que chaque domaine économique pose des problèmes spécifiques.

« Mettre le dragon en cage » suppose d’une part une législation internationale beaucoup plus exigeante que l’anti-trust s’opposant non seulement aux positions dominantes sur les marchés, mais aussi aux concentrations excessives de pouvoir dans les entreprises et d’autre part des instances judiciaires capables de faire face aux intérêts financiers les plus puissants. Peut-être n’est-ce pas impossible.

Dans certains cas, pour atténuer la difficulté financière, la population trouve elle-même des solutions, comme l’emploi de systèmes de troc et de monnaies locales, le Sel français ou le Lets anglais. À partir de ces unités locales, on voit enfin se profiler la possibilité de reconstruire un autre capitalisme qui soit enfin à taille humaine et à visage humain.

Au XIXe siècle, la réponse à la crise de jeunesse de la révolution industrielle a été apportée par le saint-simonisme… et non pas le marxisme qui n’a pris le pouvoir qu’à partir de 1917. En 1848, révolution européenne, le peuple était dans la rue. Très surprise, la classe dirigeante, qui croyait avoir résolu le problème en supprimant les privilèges du clergé et de la noblesse, a jugé qu’il fallait faire quelque chose. C’est là une circonstance exceptionnelle. La classe dirigeante, d’habitude, vaque à ses affaires et ne mobilise pour l’intérêt général qu’une modeste fraction de son attention et de son porte-monnaie.

Mais la situation de l’époque, il est vrai, était particulièrement critique : vols, agressions, meurtres… Les grands quartiers comme le Trocadéro étaient devenus des coupe-gorge (des auteurs comme Emile Zola, Eugène Sue ou Victor Hugo ont parfaitement décrit cette atmosphère). Comment les dirigeants sont-ils donc intervenu ?

Ils ont mis en œuvre un enseignement de masse (Victor Duruy puis Jules Ferry). Ils ont réalisé de grands travaux d’infrastructure, ce qui a largement favorisé l’emploi. On le dit rarement, mais au bout de 50 ans, cette stratégie a porté ses fruits. L’Europe est redevenue le phare du monde. Le système a d’ailleurs mieux fonctionné en Europe continentale que dans les pays anglo-saxons.

Minées par leur libéralisme excessif, l’Angleterre et l’Irlande ont été obligées d’évacuer leur excédent de population, souvent, des délinquants affamés dont on souhaitait se débarrasser, vers les Etats-Unis.

Les grands travaux haussmanniens et l’éducation pour tous ont été plutôt favorisés dans les régimes relativement forts, tels l’Allemagne de Bismarck ou la France de Napoléon III… Ces pays ont d’ailleurs suivi des politiques assez voisines, un peu plus sociale chez le premier et plutôt centrée sur les grands travaux chez le second avec le canal de Suez, le canal de Panama, l’idée en somme d’exporter sur l’ensemble de la planète les bienfaits saint-simoniens de cette civilisation industrielle et scientiste.

Cette réponse à la crise se double aujourd’hui d’un impératif écologique que le capitalisme s’est montré jusqu’à présent incapable de résoudre. C’est là une raison supplémentaire de mettre en place des mécanismes de régulation, se basant sur les zones sensibles du point de vue de la destruction de la Nature

Source : Atlas du Monde Diplomatique Janvier 2003 (illustration u).

Le scénario du XXIe siècle auquel j’aboutis est le suivant, sur trois périodes de 40 ans. La période actuelle (1980-2020) peut être dénommée : « les désarrois de la société du spectacle ». Même la guerre est un spectacle ! et cela durera jusque vers 2020, période nécessaire à la redéfinition des politiques.

Nous passerons alors à un saint-simonisme revisité, que l’on peut appeler « la société d’enseignement et de grands travaux » (2020-2060).

Comme il n’y a pas, comme au XIXe siècle, de nouveau continent à peupler, je pense que nous irons en partie nous installer sur les mers, d’autant que sur l’eau, la construction peut être moins coûteuse que sur terre. De nombreux équipements sont déjà réalisés dans la zone pacifique (les aéroports de Séoul, de la baie d’Osaka au Japon, etc.). Ces plates-formes marines gigantesques peuvent être considérées comme des proto cités marines, reliées à terme par un réseau de transports en commun.

Pour l’après 2060, j’évoquerai une proposition du physicien américain O’Neill qui prévoit la construction de planètes creuses artificielles avec des écosystèmes embarqués. L’homme pourra alors s’envoler vers d’autres systèmes solaires. Il deviendra le messager de la vie à travers les étoiles.

Ainsi, vu des générations futures, le XXIe siècle apparaîtra sans doute comme le passage de l’Homo Coca colensis à ce qu’il n’est pas encore, un Homo Sapiens, gratifié d’une autre relation à la nature : non plus l’exploitation, mais la symbiose.

Pour l’immédiat, il faut organiser la grande résistance aux abus de l’hyper capitalisme. Il ne s’agit pas de manifester dans la rue, comme autrefois. Chacun d’entre nous a bien plus de pouvoir qu’il ne croit, le pouvoir d’orienter ses achats. Cessons d’acheter à nos enfants des chaussures dont nous savons qu’elles sont fabriquées dans des conditions proches de l’esclavage. Cessons de financer par nos achats les atteintes aux droits de l’homme, le martyre des animaux, les pollutions et les destructions de la Nature. Arrêtons de travailler comme des moutons et de consommer comme des veaux. Réveillons nous !

Questions

Question. – Que proposez-vous face aux dangers du capitalisme ou du libéralisme sauvage ?

Thierry Gaudin. – Avant de proposer une solution, je dirais qu’il faut essayer d’estimer les chances des différents scénarios possibles. Depuis le milieu des années 90, nous vivons dans une période de flottement qui se traduit en ce moment par une espèce de durcissement général, dont le conflit actuel n’est qu’un des aspects. L’intervention américaine était d’ailleurs prévisible dans la mesure où l’administration de ce pays est manifestement gouvernée par le pétrole et l’armement, deux lobbies très fortement représentés dans l’entourage du président.

Face à cette pression, dans les zones du monde où ont lieu des crises graves comme l’Argentine, la Thaïlande, la Corée, l’Indonésie ou la Russie, les gens sont forcés de se débrouiller comme ils peuvent. Comme je l’ai dit, ils construisent des dispositifs tels que la mise en place de monnaies locales. Ils redécouvrent au fond une pratique courante dans l’univers rural d’autrefois, celle du service rendu. Dans les villages d’autrefois, il n’y avait pas de comptabilité, mais on se prêtait la main. Quand vous rendiez un service, il était logique ou normal qu’on vous rende un autre service un peu plus tard, à l’occasion. Ce procédé transactionnel, naturel dans les fonctionnements des petites collectivités humaines, se met en place le plus souvent sous forme de Sel, système d’échanges locaux. Présents dans toute la France, ces modèles d’échanges sont d’ailleurs appelés à se développer considérablement avec l’Internet….

Un autre scénario – une réaction beaucoup plus saint-simonienne – consiste à multiplier les investissements civils. Depuis la deuxième guerre mondiale, les seuls grands projets que nous avons réussi à élaborer ont été militaires ou dérivés des militaires – je pense par exemple à l’électronucléaire civil ou aux avions de ligne qui sont, je le rappelle, des “fac-similés” de modèles de l’armée.

Un retour à l’investissement civil permettrait de mettre en œuvre de vastes programmes d’aménagements. Beaucoup d’entreprises et d’ingénieurs seraient disposés à les conduire, à condition qu’ils aient les moyens de les mener à terme. Cela dit, à mon sens, ceux qui veulent vraiment préparer l’avenir n’ont pas à attendre qu’on leur commande une étude, mais doivent commencer à la réaliser par leurs propres moyens. C’est ce que nous faisons précisément à Prospective 2100.

Récemment, nous avons réuni 300 personnes venant de tous les continents autour du thème des cités marines, afin d’identifier et de mesurer les différents projets, partager et pousser notre réflexion, développer une entraide entre chercheurs. Notre association a repéré une douzaine de directions de travail de même nature (voir le site http://2100.org), les cités marines étant celles qui parlent le plus à l’imagination. En novembre prochain, nous organisons un séminaire à Chamonix sur la notion de jardin planétaire, qui va au-delà du développement durable dans la mesure où le jardinier a non seulement un rapport d’exploitation avec son jardin, mais fait également symbiose avec lui. Son jardin est un être affectif qui se double d’un être économique.

Je propose donc que les gens de bonne volonté mobilisent une petite part de leurs neurones pour travailler à ces projets d’aménagement. J’ai bien conscience que la régulation dont j’ai parlé tout à l’heure interviendra au fur et à mesure que les crises économiques se manifesteront. Actuellement, on connaît les effets de la privatisation excessive et anarchique des années 90. On a fait un peu n’importe quoi et n’importe comment ! On en voit d’ailleurs les conséquences, aux Etats-Unis – l’électricité en Californie – ou en Angleterre – les chemins de fer qui n’arrivent jamais à l’heure. Certaines situations sont ingérables par les mécanismes d’entreprise usuels. Il faut donc que chacun fasse correctement son métier. Personnellement, je défends l’idée que des volontés collectives puissent s’exprimer de manière positive et pacifique. Aujourd’hui, rien ne l’empêche.

Question. – On comprend bien que le projet très futuriste des cités marines se situe surtout dans les zones à haute densité démographique. Or n’a-t-on pas déjà beaucoup à faire en recomposition urbaine aussi bien dans le nord que dans l’ensemble des villes du sud qui se sont constituées par périurbanisation incontrôlée, où nulle part n’existent la distribution d’eau, l’évacuation des déchets, l’approvisionnement en électricité, en moyens de télécommunications, etc. Je pense qu’il y a déjà là les moyens de faire un chantier collectif mondial !

Thierry Gaudin. – Tout à fait ! Ce dont vous parlez est d’ailleurs étudié par l’un des douze chantiers de notre association, étant entendu que ce chantier de l’urbanisme décalque évidemment l’attitude haussmannienne qui se centrait sur la restructuration des villes. Mais nous nous sommes trouvés devant des gens qui faisaient certes de la prospective urbaine, en se cantonnant tous dans le re-, la réhabilitation, la revitalisation, la “re-ceci” et la “re-cela” ! Ils n’étaient pas dans la structuration à la manière haussmannienne car cela impose des gestes trop forts. Or, nous avons besoin de gestes forts dans le civil, sinon le militaire risque de s’approprier tous les investissements. Quelques notions directrices existent du point de vue de l’urbanisme, notamment celle de ville verte.

Question. – Agréablement surprise par le caractère optimiste de la vision prospective à laquelle j’ai pu assister, j’aurais souhaité avoir votre opinion sur certaines menaces qui pèsent aujourd’hui sur le monde. L’un des grands enjeux ou défi du XXIe siècle, me semble-t-il, est la redistribution des richesses à l’échelle planétaire. Quel est votre avis sur la place que l’on peut accorder aux menaces de guerre, pas seulement au regard de l’actualité, mais sur le plan écologique, sur les destructions qui ont lieu en matière de biodiversité par exemple ? Vous avez montré des tableaux à ce sujet, mais j’aurais intuitivement accordé plus de place à ces menaces dans une vision prospective…

Thierry Gaudin. – Je me suis centré sur l’intitulé de ma présentation qui concernait la prospective du capitalisme, mais je suis tout à fait d’accord avec vous : dès lors que nous nous trouvons dans une planète aux ressources limitées et devant un fonctionnement qui a très largement endommagé la nature, la question qui se pose n’est plus celle du développement durable, mais celle de la symbiose avec la nature.

C’est ce qui nous fait penser à Prospective 2100 que la notion de développement durable, qui est le résultat de négociations datant d’une dizaine d’années, n’est pas encore suffisamment fondée. Nous préférons parler de jardin planétaire, où l’homme est à la fois jardinier de la planète et jardinier de lui-même. Le seul vrai pouvoir est celui qu’on exerce sur soi-même.

À cet égard, le pays qui a commencé à prendre des orientations intéressantes est l’Inde. D’ailleurs, le seul homme politique du XXe siècle qui reste un modèle positif au niveau mondial est sans conteste Gandhi. La sagesse indienne en la matière est remarquable. Cet homme qui vivait dans une modestie totale a passé son existence à se confronter à la violence de la cupidité et à essayer de rétablir un rapport avec la nature conforme à la philosophie millénaire, présente non seulement dans son pays, mais dans le nôtre aussi. Il nous appartient simplement de la cultiver.

Question. – Votre présentation du système capitaliste est très intéressante car elle va à l’encontre de la vision eurocentriste qui dit que c’est le capitalisme qui a mondialisé le marché. Mais comme vous, la notion de développement durable me laisse sceptique. Ce concept idéologique du président américain Truman date de 1944 et fait la part belle aux intérêts américains. Comment croire alors en un développement qui touche tous les pays de la même manière ? En fait, ma première question est très simple : selon vous, le capitalisme a-t-il un avenir ? N’est-il pas finalement une école de ressources humaines qui vient mettre en cause le taylorisme ? Par ailleurs, vous avez déclaré que c’est aux travailleurs des pays développés de faire en sorte que les camps de concentration qui ruinent la vie des petits enfants asiatiques disparaissent. Cela m’amène encore à la conception du développement telle qu’elle a été mise en œuvre en Europe. Ne faut-il pas penser en termes de décroissance ? Car si tous les pays dits sous-développés parvenaient à une croissance comparable à celle de l’Europe ou de l’Amérique, le monde serait forcément menacé, au niveau de la protection de la nature par exemple…

Thierry Gaudin. – Il n’est pas facile de répondre à votre question qui a davantage trait au système industriel. Pourquoi ? Parce que nous sommes justement en train d’en sortir, favorisant désormais la diversité culturelle. Tout à l’heure, lorsque j’ai traité de l’explosion de l’univers informationnel, j’aurais pu parler de ce qu’on appelle l’Unicode. Ce code qui permet 32768 positions peut lire simultanément les kanji chinois, les kana japonais, le devanagari indien, le cyrillique, le tamoul, l’arabe, etc. Face à cet univers de signes mondial, nous autres Européens sommes des illettrés – je connais quelques kanji, mais il faut en maîtriser 2000 pour lire le journal ! On est donc bien devant un défi culturel et non pas seulement de fabrication comme on a pu le connaître au XIXe siècle avec des industries de main d’œuvre de masse, telles la mine ou certains secteurs du textile.

Les pays occidentaux ont eu tendance à exporter ces industries vers les pays très peuplés et à bas salaire, l’énorme réservoir démographique chinois se chargeant en effet aujourd’hui d’un certain nombre de fabrications à la main. Mais cette situation ne saurait durer car nous sommes actuellement dans une phase de transition. Et le fait que le tiers des sociétés de la Silicon Valley soit entre des mains chinoises montre qu’on se situe déjà autre part. On ne se trouve plus dans la tendance qui prévalait dans les années 60 et 70 où le débat très radical exigeait la suppression pure et simple du système – c’était notamment la position révolutionnaire des marxistes classiques. Aujourd’hui, il importe plutôt d’encadrer le système.

Il faut un capitalisme tempéré qui ne mène pas aux situations absurdes citées plus haut, oppressions, gens qui ont de l’argent dont ils ne savent pas quoi faire, rapports déséquilibrés avec la société, injustices par le haut et par le bas.

A mon avis, pour fonctionner, un système économique a besoin de règles juridiques internationales. Or les marchands ont réussi à faire prévaloir les réglementations qui les arrangeaient, notamment celles concernant la propriété intellectuelle ou le social. Un homme égale un homme quelle que soit sa provenance, son ethnie, sa croyance, sa nationalité. Cette idée n’est pas seulement française. Les droits de l’homme sont destinés à être universels et ils ne consistent pas à faire travailler des enfants de 6 ans au lieu de les envoyer à l’école, voire à favoriser ou autoriser tacitement leur prostitution…

Tout cela est parfaitement clair. Au fond, cette question sur l’état du droit mondial est pertinente. Il importe que les codes qui le régissent ne soient pas trop lourds, afin qu’ils recueillent l’accord de la majorité des populations, puissent être vraiment mis en œuvre et soient intelligibles par tout le monde. On ne peut concevoir un système économique sans le doter d’un minimum de règles juridiques qui touchent non seulement aux grands crimes contre l’humanité, mais également au quotidien de chacun.