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Prospective du capitalisme : trois scénarios, Philippe J. Bernard, 2013

Par Philippe J. Bernard

Introduction

Parler du futur du capitalisme, c’est lui supposer de grandes chances d’être présent dans les décennies à venir. Effectivement, on ne voit pas dans l’immédiat de système alternatif crédible à lui substituer. Il n’en est pas pour autant à l’abri de critiques ni de grands changements.

Comment se présentera ce capitalisme ? Quels en sont les traits les plus probables, et en même temps les plus souhaitables ? Et comment contribuer au mieux à la réflexion sur ces sujets et aux choix à faire ? Telles sont les questions qui se posent.
Les sociétés modernes sont des sociétés individualistes. Des personnes autonomes les composent. Elles se veulent démocratiques, gouvernées par l’ensemble du peuple en fonction des intérêts de tous. Les valeurs fondamentales sont celles qui s’attachent aux aspirations et au droit des personnes. A leur service, le système économique est fait de la libre activité des personnes comme producteurs, consommateurs et épargnants, passant entre elles des contrats qui ont à être respectés et disposant de sécurité.

Dans ces sociétés, il y a place néanmoins pour des objectifs communs. Ceux-ci peuvent inclure le soutien du groupe national des citoyens, ainsi que la défense des droits et possibilités de chacun. Ce qui signifie qu’il y a place pour une “économie sociale”, pour l’affirmation de liens de solidarité entre les citoyens et pour une responsabilité collective à l’égard des droits de chacun. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, la simultanéité de ces deux caractères des sociétés individualistes n’est toutefois pas toujours reconnue.

Le futur de cette société où nous vivons et dont nous chérissons les principes, même si nous n’en apprécions que médiocrement certaines des réalisations, est très ouvert. Trois scénarios des transformations de son système économique peuvent être dressés.

Tout d’abord, sous l’effet de la poursuite d’un progrès technique rapide, celui de l’extension du modèle américain de la “nouvelle économie” et de l’ouverture généralisée. La présentation de ce scénario suppose que le ralentissement des premières années du XXIe siècle ne s’accentue pas, et que les réformes entreprises pour corriger certaines des dérives récemment apparues aient bien les effets attendus. Un deuxième scénario, qui tient compte notamment de chocs économiques et politiques en cours ou à prévoir, est celui d’une inflexion du modèle actuel dans un sens que l’on peut dire “humaniste”, souvent recommandé en Europe, tenant un plus grand compte des problèmes et besoins spécifiques des populations, y compris celles des pays les moins favorisés. Enfin, un troisième scénario tente de décrire ce que pourrait être un jour une véritable alternative au capitalisme. Le succès de celui-ci conduit à des disparités marquées. A sa place, un système de distribution et d’abondance peut se concevoir, qui verrait les individus ne plus être guidés par le principe d’intérêt. Répondant à des aspirations anciennes et à un désir de sagesse, il pose cependant des problèmes redoutables lui donnant un caractère utopique marqué. Aucune place en revanche n’est faite au socialisme tel qu’on l’a connu en doctrine ou en pratique au cours des deux siècles passés et dont on peut penser qu’il n’a plus guère qu’un intérêt historique.

Le critère devant permettre de départager ces scénarios est leur succès à moyen ou long terme. Le bon système est celui qui gagne, tirant parti de facteurs favorables et surmontant ses difficultés et handicaps. Cette vue optimiste de l’évolution est un résultat de la confrontation dont la théorie et l’expérience marxistes ont été l’occasion. Le socialisme devait remplacer le capitalisme parce que, face à ce dernier, empêtré dans ses propres contradictions, sa prétention était d’aller dans le sens de l’histoire. Mais celle-ci est allée dans l’autre sens. Le capitalisme a gagné parce qu’il a démontré assurer un revenu plus élevé aux populations, et ce résultat a été obtenu parce qu’il avait à son fondement les aspirations et actions de chacun. Le socialisme sans doute répond aussi à des aspirations profondes dont l’influence reste sensible ; mais il a déçu dans la mesure où la mise en œuvre de ses préceptes a entraîné nombre de conséquences pernicieuses allant à l’encontre de ses objectifs essentiels.

Des scénarios distingués ici, on peut penser de la même façon que l’emportera celui qui répondra le mieux au désir de chacun de se sentir libre et de voir ses aspirations satisfaites. Sans doute, l’un de ces scénarios apparaît-il a priori préférable. Mais pour l’emporter, ici ou ailleurs, il dervra être le meilleur, le mieux présenté et le mieux défendu.

Premier scénario. Poursuite et renforcement de la “nouvelle économie”

On appelle nouvelle économie un ensemble de traits marqués (1) par l’apparition de nouvelles technologies, notamment de l’information et de la communication, et de nouveaux biens et services liés à ces technologies ; (2) par l’incorporation de ces nouvelles technologies dans les processus de production de l’ensemble des biens et services ; (3) et par la réorganisation des entreprises autour de formes plus flexibles, caractérisées notamment par des modifications de la nature des rémunérations et l’extension du rôle des bourses et du pouvoir financier . A quoi il faut ajouter le mouvement dit de “dérégulation” et la poursuite du processus de libéralisation et de multiplication des échanges de toute nature décrit sous le nom de “mondialisation”.

Les origines de cette nouvelle économie remontent au début des années 80, mais elle n’a été pleinement constituée que dans les années 90. Elle est apparue aux Etats-Unis où elle s’est traduite par dix années de croissance forte et ininterrompue (1991-2001). Mais elle a vu aussi, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, et dans une moindre mesure ailleurs, un renforcement marqué des inégalités. Aux Etats-Unis, cette inégalité a résulté d’une forte diminution des emplois ouvriers qualifiés et bien payés dans les industries dites traditionnelles ; de la multiplication d’emplois de services dont beaucoup relativement mal payés et souvent précaires ; et d’un accroissement très marqué des revenus du capital et des rémunérations des dirigeants lié en particulier à la distribution de stocks-options et à la hausse quasi-ininterrompue de la bourse jusqu’au début de 2000. L’ont accompagnée l’accroissement des opérations de fusions-absorptions marquées par l’importance du rôle joué par les financiers et juristes, et la vigueur de l’innovation et de l’effort de recherche, d’où une rapide croissance de la productivité et, pour les entreprises, un profit élevé pendant les premiers temps de l’innovation suscitant le besoin d’un renforcement des droits de la propriété intellectuelle. On a prétendu que depuis 1995, la réduction des rémunérations de la fraction de la population la moins favorisée s’était arrêtée et qu’avait cessé l’accroissement des inégalités , mais les preuves statistiques en manquent encore.

En Europe continentale, il y a eu de la même façon un accroissement des inégalités, mais nettement moins marqué, lié à l’augmentation du chômage beaucoup plus qu’à l’accroissement de l’écart des rémunérations.

Ce qu’il y a de frappant dans cette nouvelle économie est d’abord le changement du type et du lieu des entreprises les plus performantes. Aujourd’hui, “la Silicon Valley supplante le modèle japonais” . Le retour en force des Etats-Unis a pris place en un temps où la Chine et dans une moindre mesure l’Inde connaissent un progrès économique rapide, mais où beaucoup de pays – les “tigres asiatiques”, le Mexique, le Brésil, la Russie, l’Argentine – ont été tour à tour secoués par des crises financières brutales, tandis que l’Europe n’a connu de vraie phase de prospérité que dans les dernières années du siècle et que le Japon semble ne plus en avoir pour l’instant.

L’opinion commune tend à être aujourd’hui que cette nouvelle économie a contribué “à l’accélération de la croissance et à la stabilité des prix”, sans qu’on puisse dire encore si elle a vraiment introduit une très longue période de croissance. La période ininterrompue de prospérité aux Etats-Unis a effectivement duré longtemps, mais le retournement actuel ne permet pas de parler de disparition des cycles économiques. Le nouveau système n’est pas parvenu “à assurer durablement sa régulation” . La globalisation financière entraîne des accidents disparates et récurrents, plus ou moins bien pris en compte dans le cas des Etats-Unis, assez mal dans le cas de l’Asie, de l’Amérique latine et du reste du monde, et appelant au jugement général de sérieuses réformes . La supposition faite dans ce scénario est qu’au cours des années à venir il sera possible de corriger les plus graves conséquences de ces déséquilibres et que la crise mondiale ne s’aggravera pas.

Dans la ligne du progrès historique

On voit bien qu’en profitant à la partie la plus aisée de la population, le capitalisme “patrimonial” et les baisses d’impôts de la présidence Reagan ou d’aujourd’hui permettent une forte demande pour les produits nouveaux et favorisent la croissance. Historiquement, c’est bien ainsi que le capitalisme a permis le démarrage économique en Occident. L’apparition de nouveaux besoins et de nouveaux produits et services continue à entretenir sa marche. La demande de produits de luxe originaires pour certains d’outremer, d’abord par les classes favorisées, suivies peu à peu de toutes les autres, a stimulé ce mouvement. “Le futile précède l’utile” a dit un historien de l’économie . Alfred Sauvy avait analysé ce phénomène en montrant qu’un prélèvement de ressources par les classes favorisées augmentait le niveau de ce qu’il appelait “l’optimum de population”, c’est-à-dire l’emploi , même si c’était au prix d’une baisse initiale du revenu individuel.

C’est pourquoi, sauf accident grave, on peut penser que ne s’interrompra pas durablement le mouvement commencé à la fin des années 80 et dont les fruits ont été la vigueur de la croissance des Etats-Unis et l’écart grandissant les séparant de l’Europe et du Japon. Tout semble montrer que cet écart ne se comble nullement pour l’instant. Les Etats-Unis restent largement en tête en matière d’innovation scientifique et technique dans presque tous les domaines. Le rendement des capitaux investis dans des activités de production y est pour l’instant supérieur à ce qu’il est ailleurs, et la crise boursière et le ralentissement de l’économie commencés au début de 2000 y sont même jusqu’à présent moins marqués que sur le continent européen. Peut-être l’écart entre les Etats-Unis et ses différents partenaires se réduira-t-il ultérieurement, comme ça a été le cas dans les années de l’après-guerre, mais il se pourrait que ce ne soit qu’au prix d’une nouvelle imitation de son exemple.

Si l’on développe ce scénario, on attendra qu’en dépit des protestations et déclarations l’exemple américain continue à faire école. D’où l’effort auquel on assiste un peu partout pour réduire les dépenses publiques, en particulier celles à caractère social, moderniser les législations en achevant l’ouverture généralisée, démanteler de multiples régulations et protections plus ou moins cachées, réorganiser constamment les entreprises pour les garder concurrentielles et favoriser, ne serait-ce que pour les retenir chez soi, l’enrichissement des personnes et des entreprises. La supposition bien sûr est que le ralentissement des dernières années ne se transforme pas en une crise majeure imposant des réajustements plus douloureux que ceux intervenus jusqu’ici.

A terme, cet effort pourrait n’être pas défavorable aux espoirs du grand nombre de voir sa situation s’améliorer. C’est en tout cas ce que les intéressés eux-mêmes semblent comprendre en “votant avec leurs pieds”. Les candidats à l’émigration de tous pays ne cherchent-ils pas aujourd’hui à se rendre avant tout aux Etats-Unis, ou à défaut en Grande Bretagne dont le système économique tend à se rapprocher de celui des cousins américains, alors que, paradoxalement, l’entrée dans les pays se piquant volontiers de leur politique sociale n’est souvent perçue que comme une étape provisoire ? On n’oubliera pas à ce propos que n’a nullement disparu le chapitre de la politique américaine des années 60 visant à mieux assurer l'”inclusion” dans la société de groupes sociaux et ethniques défavorisés (là où en Europe, au même propos, le langage convenu est l'”exclusion” dont ces groupes seraient victimes). A travers l’affirmative action, même si elle a ses limites, les membres de ces groupes bénéficient de discriminations positives dans de multiples domaines, y compris l’admission dans les meilleures universités. Si le capitalisme américain conduit à beaucoup d’inégalités, il n’en est pas moins un système où tous ou à peu près ont toujours leur chance.

Le problème des inégalités

La question à ce propos est pourquoi, au cours de la longue période qui va des années 30 aux années 70, ce mouvement inégalitaire a été apparemment interrompu. La réponse est peut-être que ce sont seulement les périodes de grandes crises, de guerres, de reconstruction et de satisfaction de besoins longtemps accumulés qui voient l’inégalité diminuer . Au cours des années 1920 déjà, selon J.K. Galbraith, la croissance des salaires n’avait pas suivi la croissance économique, et il y voyait une des causes sous-jacentes de la grande crise de 1929. Une théorisation de cette évolution a été donnée par la loi dite de Kuznets, du nom d’un statisticien américain pour qui une première période du développement économique voit les inégalités s’accroître, et une seconde, de maturité, les voit diminuer. Cette théorie aidait à faire comprendre la fréquence des plaintes et désordres dans les pays s’ouvrant au développement économique.

L’accroissement des inégalités à la fin du XXe siècle est très sensible : de 1967 à 1998, les 40% les plus pauvres des ménages américains ont vu leur revenu tomber de14,8 à 12,6% de l’ensemble, celui des 10% les plus riches monter de non moins de 43,8 à 49,2% du même ensemble. L’indice de concentration du revenu des ménages n’a cessé de s’accroître pendant toute cette période . Il faudrait donc comprendre qu’après les “30 glorieuses” (les “golden years” en langue anglaise), la fin approximative du retard accumulé de l’équipement des ménages en logements, appareils électroménagers, dépenses de culture et d’éducation, et une longue période de ralentissement, un nouveau cycle de progrès technique et de variations de l’inégalité s’est ouvert . A nouveau le dynamisme de l’économie est lié à l’offre de nouveaux produits et à la consommation des plus riches. La mondialisation et les contrats de sous-traitance et d’assemblage conclus entre firmes dominantes et pays émergents entraînent la réduction du personnel ouvrier des pays favorisés et la baisse de leur rémunération.

La nécessité que ce mouvement se poursuive, affectant plus complètement l’Europe et le reste du monde, et imposant l’apparition de nouveaux types de services pas forcément bien payés, serait liée au risque de ralentissement menaçant toujours la société capitaliste. En dépit de l’extraordinaire accroissement de richesses des deux derniers siècles, le monde actuel semble toujours proche de celui craint de longue date par les économistes. Au milieu du XIXe siècle, John Stuart Mill attendait, pas nécessairement avec inquiétude, la baisse du taux des profits conduisant à l'”état stationnaire”. Au milieu du XXe la vue conventionnelle à laquelle dans L’ère de l’opulence (1958) Galbraith s’en prenait avec vigueur restait le risque de dépression ; aucun remède ne semblait pouvoir lui être apporté, surtout pas un soutien au revenu des moins favorisés. Or à nouveau, la tradition qu’il voulait combattre tient le haut du pavé. Comme précédemment, il est recommandé à l’Europe pour sortir de son chômage de penser efficacité. “La classe capitaliste est celle qui investit, qui innove, qui prend les risques et qui élève la croissance. Et cette croissance plus forte, la société dans son ensemble en profite, y compris les pauvres. Ils ont des miettes, dites-vous ? Soyez réaliste : ce sont des miettes certes, personne ne le nie, mais ces miettes sont supérieures à celles que reçoivent les pauvres des politiques d’aides que vous vous acharnez à maintenir en Europe” .

C’est ce qui rend plausible le scénario d’une extension graduelle de la nouvelle expérience américaine au reste du monde. Les habituelles prédictions pessimistes se révèleraient peu à peu sans fondement, ou trouveraient leur réponse. N’est-ce pas ce qui est arrivé aux prédictions formulées vers 1970 selon lesquelles les limites de la croissance seraient atteintes au plus tard dans le courant du XXIe siècle de par l’insuffisance des matières premières et de l’énergie, la croissance de la population et une pollution aux multiples aspects ? Or qu’a-t-on constaté depuis ? La production a continué à se développer, mais elle se miniaturise, devient plus économe de ressources et d’énergie, et le manque de matières premières n’est plus guère un problème. Des besoins nouveaux apparaissent entretenant le dynamisme de l’économie. La population des pays pauvres continue à augmenter mais à un rythme déjà très ralenti de par le désir universel d’amélioration des situations personnelles. Et grâce aux variations de prix et à la pression de l’opinion dans un système démocratique, l’économie de marché s’est montrée bien plus capable qu’un système planifié de s’adapter et de réduire peu à peu la plupart des pollutions – même si à chaque moment il en subsiste toujours faisant problème.

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