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Prospective du capitalisme : trois scénarios, Philippe J. Bernard, 2013

Les exigences et les risques

Le fonctionnement de ce système n’en a pas moins des exigences qui ont à être maintenues et renforcées face à des perversions et corruptions menaçantes. Le danger de corruption est celui d’un acheteur, vendeur ou détenteur d’un pouvoir administratif ou politique ou d’une information non encore diffusée, et qui en dispose pour son intérêt personnel au détriment de l’organisation qu’il représente. Le danger de perversion vient du dévoiement d’un objectif résultant d’idées préconçues étrangères à l’objet visé, ou des singularités d’un agencement. Or le risque de ces perversions et corruptions, s’il n’est pas plus grand dans le système capitaliste que dans un autre, le menace particulièrement : l’autonomie des individus impose des règles rigoureuses.

Le système capitaliste demande à fonctionner dans de strictes conditions de clarté et de légalité qui ne sont pas toujours remplies. Des normes de comportement et de contrôle sont indispensables, des sanctions et corrections rapides nécessaires en cas de transgression. Le capitalisme doit reposer sur la confiance, sur des transactions sincères, il suppose un haut respect de la loi et de l’ordre, ce qui peut expliquer les fondements de type religieux qui, aujourd’hui encore, paraissent ne pas être étrangers à son fonctionnement. Or il est loin d’être toujours à la hauteur de ces exigences. L’accent nouveau mis ouvertement de nos jours sur le gain et les ressorts de la cupidité (“greed”), et la distance souvent grande entre lieux où les décisions sont prises ou ressenties ne jouent pas en sa faveur. D’où le grand besoin d’une meilleure gouvernance des entreprises, des nations ou du monde, et de réformes, en matière de finance notamment, où les jeux paraissent souvent pipés.

Il n’en reste pas moins que dans un grand nombre de parties du monde, les conditions tendent à être peu à peu réunies pour que l’on assiste, dans les années à venir, à l’extension de la diffusion d’un système proche de celui de la nouvelle économie. Le relèvement du niveau d’éducation et d’information y contribue, ainsi qu’un nouveau souci des décideurs et de leurs représentants pour les conséquences de ce qu’ils entreprennent.

En limitant l’intervention des gouvernements et la spécificité des institutions des différents pays, la mondialisation favorise le capitalisme. Les unions régionales elles -mêmes, telle l’Union européenne, deviennent comme malgré elles un instrument de la diffusion de l’économie de marché pure et dure. Si bien que certains des plus enthousiastes des partisans de cette dernière ne craignent pas d’affirmer que, dans cinq cents ans, lorsqu’il s’agira d’exploiter les richesses minérales de la lune, les acteurs en seront nécessairement des entreprises privées en raison de l’impossibilité pour les gouvernements d’y trouver matière à prélever des taxes ! .

La critique la plus poussée du capitalisme, qui est aussi la plus ancienne, reste qu’il s’agit d’un système de pouvoir, de domination, le détenteur de ce pouvoir étant le propriétaire, le capitaliste, celui qui fait les “avances” de fonds, permettant à la production de commencer, se poursuivre et se transformer. Dans ce système, le propriétaire des fruits du travail n’est plus le travailleur mais l’entrepreneur, la distance étant encore plus grande lorsque, comme aujourd’hui, ce dernier n’est qu’un pouvoir financier lointain à la responsabilité limitée. Mais la réponse à cette critique demeure qu’à terme ce système est efficace, qu’il crée des richesses profitant peu à peu à tous, se conciliant ainsi avec l’intérêt individuel du travailleur – en même temps qu’il est le seul à permettre la rigueur d’une évaluation et à être doté de la rationalité correspondant au savoir auquel ont aujourd’hui atteint les hommes.

En dépit des succès qui sont les siens, et précisément à leur mesure, le capitalisme reste vulnérable. Il l’est tout d’abord lorsque, à la suite de ses succès, l’inégalité devient telle, à l’intérieur d’un pays et dans le monde, qu’elle fait perdre la mesure des choses à ses dirigeants. La considérant comme dans l’ordre, ils sont amenés à prendre de dangereuses décisions . Le système d’autre part reste vulnérable pour autant que sa marche demande régulièrement des séries d’innovations dont la venue reste imprévisible, conduisant de temps à autre, soit à une interruption majeure comme celle de la crise, de la guerre et de la reconstruction des années 30 aux années 50 et 60, soit à une accélération du rythme de ses progrès et avec elle, des tensions et inégalités qui l’accompagnent jusqu’à un éventuel point de rupture.

Deuxième scénario : un capitalisme à visage humain

Le système abordé maintenant n’a pas de véritable modèle – sauf peut-être celui des pays scandinaves, ou à un moindre degré celui ayant un moment existé dans quelques autres pays européens. Il ne lui correspond pas non plus une doctrine bien établie aidant à en préciser les exigences. Néanmoins c’est vers un système de ce genre que l’évolution a longtemps paru conduire et que continuent à tendre bien des efforts, en France et en Europe. A l’heure actuelle, il est plutôt sur la défensive, ce qui suggère non qu’il soit sans avenir, mais que reprendre des forces ne sera pas pour lui simple reconquête du terrain perdu.

L’expression “un capitalisme à visage humain” fait écho bien sûr au “socialisme à visage humain” rendu fameux en 1968 par l’éphémère “printemps de Prague”. C’est ce que voulait être “l’économie sociale de marché” du chancelier Erhard dans les années 50 en Allemagne, ou encore “l’économie de marché à vocation sociale” dont on a parlé pour caractériser le modèle français . Un tel système répond à des valeurs et à des aspirations largement partagées dans nombre de pays, quoique difficiles à satisfaire.

L’objectif n’est-il pas celui d’une société d’une part efficace, tirant pleinement parti des possibilités techniques du monde moderne, et d’autre part juste, offrant à chacun ce que l’on peut tenir pour son dû ? Objectif ambigu bien sûr. Qu’est-ce que la justice, qu’est-ce que le dû de chacun, et comment arriver à le lui donner ? Objectif contradictoire aussi. Y a-t-il compatibilité entre efficacité et justice lorsque, au delà de la règle de droit de la propriété, cette dernière veut reconnaître des droits propres attachés à la personne ? N’y a-t-il pas aussi des effets pervers, c’est-à-dire des actions qui, visant un certain but, conduisent à des conséquences inverses ? Et même, en dépit d’intentions au service du grand nombre, un risque parfois d’être porté à des moyens non démocratiques ?

Aussi ces efforts ont-ils le caractère d’une utopie dans le sens tout à la fois d’une vision motrice mobilisant des énergies et d’un idéal riche en contradictions et jamais complètement atteint. Sans doute pourrait-on en dire autant de toutes les théories sociales inspirant des actions. Il n’y en a pas moins là un idéal dont on devrait pouvoir approcher si son besoin et ses difficultés sont bien pris en compte, ce qui n’est pas toujours le cas.

Une mise en perspective

Dans sa Notice autobiographique (rédigée une première fois en 1893 et corrigée peu avant sa mort en 1910) , Léon Walras raconte qu’en 1858, âgé de 24 ans, il se promenait sur les bords du gave de Pau avec son père. Celui-ci, qui avait déjà entrepris des études pionnières d’économie mathématique, lui dit qu’il y avait pour le XIXe siècle encore deux grandes tâches à accomplir, achever de créer l’histoire, et commencer de créer une science sociale. Cette conversation fit sur lui une profonde impression. Fonder cette seconde science fut l’œuvre à laquelle il s’attacha et à laquelle il pensa rapidement être parvenu. Ce fut alors dit-il que “je reconnus le fait de la plus-value de la rente foncière et de la terre au fur et à mesure du développement de la population et de la richesse, et celui du maximum d’utilité à obtenir par l’adoption du régime de la libre concurrence en matière de production agricole, industrielle et commerciale, comme étant deux faits à démontrer mathématiquement, et que j’eus l’intuition d’une économie politique pure et appliquée à créer dans la forme mathématique”. Il s’y s’attacha dans ses Éléments d’économie politique pure (1874) et ses écrits ultérieurs, Études d’économie sociale et Études d’économie politique appliquée.

Sa théorie du maximum d’utilité par la concurrence créatrice d’un équilibre général formulé en une série d’équations obtint peu à peu le plus grand succès, constituant la pierre angulaire, la Magna Carta de la science économique . Mais celle du besoin de nationaliser les terres en vue de socialiser la plus-value née du progrès économique, pourtant répétée tout au long de sa carrière, et qui devait en être le pendant, fut complètement ignorée, ou passa pour la fantaisie sans importance d’un homme qui, à tort ou à raison, se crut persécuté sa vie durant. Cette disparité entre les deux parties de l’œuvre de Walras eut pour résultat que “la partie de la science de la richesse sociale qui traite de la répartition de cette richesse entre les individus et l’Etat et qui recourt au principe de la justice” se trouva complètement négligée.

Sans doute le point d’application de ce principe n’était-il pas très heureusement choisi : l’expérience a montré que la nationalisation des terres agricoles là où elle était pratiquée désorganisait sans rémission l’exploitation agricole, et que la plus-value des terres disparaissait avec la poursuite du progrès technique / . Mais par le même effet disparaissait la symétrie que devaient avoir les deux piliers de la science sociale.

Comme tous les économistes du XIXe siècle, Walras était obsédé par la “rente” dont bénéficiaient les propriétaires fonciers. Son explication avait l’intérêt de montrer qu’il s’agissait du monopole de ressources rares. Si la concurrence devait avoir les mérites qui lui étaient attribués, il fallait que les hommes disposent d’une égalité de condition. Ses successeurs, attentifs pour la plupart au maintien du libre échange que réclamaient les détenteurs de ressources, oublièrent peu à peu les exigences d’une concurrence parfaite.

La recherche du point d’équilibre

Si l’on retient la leçon de Walras, on se demandera de quel côté porter aujourd’hui l’effort pour atteindre une situation équilibrée. Le système répondant à cette exigence est fondé sur la concurrence, il est un capitalisme. D’où bien des impératifs souvent oubliés – pour l’essentiel, chasse aux gaspillages, à l’arbitraire et aux rentes cachées d’une économie “administrée”. Mais il a aussi à combattre les effets de monopoles éventuels. Qui donc bénéficie d’un monopole ? Il ne s’agit pas seulement des entrepreneurs détenteurs de ressources rares visés par les actions anti-trust, mais aussi de tous ceux qui, disposant de ressources matérielles, financières et de connaissances, sont en mesure de passer ou ne pas passer des contrats de travail avec ceux à qui elles font défaut et que la concurrence met sur le marché du travail. Ces derniers ont besoin de protection de multiples façons. D’où la nécessité d’une politique sociale dans une économie de marché.

La libre concurrence est une méthode pour un résultat. La protection à accorder à certaines catégories d’agents n’a à être ni totale ni permanente, mais doit veiller à quelques points essentiels. Pour Proudhon – qui sans se dire jamais socialiste s’est élevé avec vigueur contre les effets de la propriété, et que Walras pour sa part a vivement combattu puisqu’il en a fait le sujet de son premier livre – la façon d’équilibrer l’avantage du capitaliste disposant d'”avances” devait être le crédit gratuit. L’objet de la politique sociale d’à peu près tous les pays est de même d’offrir aujourd’hui aux travailleurs et à toute la population une protection face aux risques de la libre concurrence. Certaines productions (notamment agricoles) ont de même à être protégées de façon plus ou moins permanente. Pour que la libre concurrence engendre un système équilibré, la puissance publique a plus à faire que son rôle traditionnel d’Etat gendarme.

Comment résumer ces tâches de la politique sociale ? Dans les dernières lignes de son ouvrage Qu’est-ce que la richesse (1999), Dominique Méda, en donne une description sommaire. En regard d’une société où l’attention ne porte que sur le niveau du produit intérieur brut et sur sa croissance, sans égard à sa distribution, trois objectifs apparaissent selon elle être ceux d’une société disposant d’une réelle richesse : “mutualiser” les risques sociaux ; promouvoir l’égalité et redistribuer l’ensemble des biens disponibles ; partager enfin les malheurs, les savoirs et les progrès.

De ces objectifs, mis sous l’invocation de la dernière partie de l’ouvrage, “Vouloir la civilisation”, il est dit qu’ils sont “à contre-courant de toutes les théories individualistes” – mais aussi un peu plus loin que certains de ceux qui les mettent en avant les présentent comme tout à fait conformes à “la pensée individualiste”. Comme indiqué précédemment, la pensée “individualiste” se réfère en effet au plein développement des potentialités de chacun et elle n’a pas à être interprétée d’une seule façon.

Invoquer “la poursuite de la civilisation”, c’est faire référence à tout l’effort des siècles passés et d’aujourd’hui. Il s’agit d’un thème fréquemment invoqué par les économistes contemporains. “Il y a dans nos pays d’occident une attente que quelque chose soit proposé comme une œuvre à faire, une certitude que la science et la technique pour autant qu’elles combattent pour les hommes peuvent assurer à tous la satisfaction des besoins fondamentaux, permettre la montée des aspirations et, parallèlement celle de la civilisation” . Notons cependant l’aspect souvent élitiste de cette volonté. C’est ce qui ressort par exemple des analyses de La civilisation des mœurs, titre de l’édition française d’un livre de Norbert Elias . A l’âge classique en France, celle-ci avait la forme, à travers de multiples relais, de l’imposition aux classes populaires par les classes dominantes de comportements moins grossiers. Plus près de nous, il s’agit plutôt d’un effort législatif qui, constatant les vices du système existant, a pour objectif d’endiguer peu à peu la toute puissance des propriétaires de la terre et de l’appareil de production. Dans cette optique, le capitalisme à visage humain apparaîtra moins comme type particulier de capitalisme que comme un moment de son évolution.

Reprenons successivement les deux caractères de ce capitalisme “à visage humain”.

Un nouveau capitalisme

Il s’agit tout d’abord d’être un capitalisme, c’est-à-dire une économie de marché efficace, faite à la fois de grandes entreprises modernes et innovantes et d’un tissu de petites et moyennes entreprises aptes à s’adapter et à répondre aux défis d’une période en mouvement. Les unes et les autres ont à être encadrées par une action collective consciente à la fois des exigences auxquelles elle doit répondre et des perversions auxquelles elle peut conduire.

Cette première exigence signifie qu’il ne peut s’agir d’un retour à la période précédente où, en France en particulier, les entreprises publiques, et l’impulsion publique sur l’ensemble de l’activité, jouaient un rôle dominant. Les entreprises publiques à la française sont capables d’une certaine perfection technique à leur honneur ; mais elles ont à s’adapter à un cadre concurrentiel et à être contrôlées par des organismes indépendants, et non plus par l’arbitraire d’une gestion étatique à la fois changeante et peu regardante. Il n’y a plus place aujourd’hui pour une “économie mixte” comme il y a 30 ou 40 ans, reposant sur l’action d’une “administration de mission” aiguillonnant un secteur privé plus ou moins endormi. La crise de ce système est arrivée lorsque les entreprises publiques n’ont plus été en situation de coûts adaptés et que la politique industrielle de l’Etat a commencé à manquer de sens et de moyens , et que l’ouverture accrue au monde extérieur a rendu quasi obsolète toute programmation des activités sur un plan national.

Il reste néanmoins de cette époque une méfiance dans beaucoup de milieux à toute réforme pouvant apparaître comme la remise en cause d'”avantages acquis”. Ces réticences, ce manque de confiance, cette crainte de souscrire à un marché de dupes, toujours présents dans les milieux de défense syndicale et dans bien d’autres environnements peuvent-ils être surmontés ? La réponse ne peut venir que de plus d’information et de plus d’honnêteté de part et d’autre. D’un côté l’on craint la “flexibilité” et tout ce qu’elle entraîne, et de l’autre on s’oppose à toutes les mesures venant au nom d’un meilleur équilibre limiter la sacro-sainte liberté de l’entreprise. A priori, on peut croire qu’une partie de ces difficultés tient à l’insuffisance de l’étude des solutions requises par des agents restant de part et d’autre insuffisamment réfléchis.

L’objectif d’un capitalisme efficace doit être complété par l’objectif politique de prise en compte de la volonté des personnes – c’est-à-dire de démocratie. La place tenue par l’Etat dans la construction de l’identité nationale de beaucoup de pays, en particulier en Europe, et notablement en France, a affecté la façon dont est comprise la souveraineté du peuple. Mais cette attente de l’action de l’Etat n’entraîne-t-elle pas un risque que soient mal perçues les implications de l’idée même de démocratie ?

L’esprit de la démocratie est que chaque groupe se gouverne lui-même et que les décisions intéressant chacun soient prises le plus possible au niveau des communautés élémentaires auxquelles il appartient. Il est aussi, deuxième aspect, qu’il existe entre les membres d’un même groupe le moins possible de ces inégalités dont l’effet est de briser les liens de solidarité les unissant. Au nom du second de ces aspects, l’esprit de centralisation, toujours vivace en France, tend parfois à inhiber l’attention portée au premier. Or cette centralisation a un résultat. Les initiatives, moteur du capitalisme, ont du mal à s’épanouir en dehors des grands centres, et notamment de la capitale nationale. Leurs répondants faisant fréquemment défaut, beaucoup de potentialités se voient stérilisées. D’où le besoin aujourd’hui ressenti d’une extension à tous les niveaux de la responsabilité des citoyens.

On demande aujourd’hui, pour soutenir une nouvelle croissance, “l’émergence d’un modèle anthropogénétique”, c’est-à-dire d’un modèle de croissance fondé sur le savoir, l’information, la compétence . La généralisation d’un tel modèle suppose que ces connaissances et compétences soient aussi décentralisées que possible, disponibles en réseaux et non en pyramide, et avec une très large autonomie et capacité de créer des centres de recherche, universités, laboratoires, centres de financement et organismes de contrôle et de certification.

Les stratégies économiques de la puissance publique, en dehors du soutien de la conjoncture, ont consisté jusqu’ici surtout à défendre les entreprises existantes sur le sol national et à soutenir leur effort d’innovation et d’expansion à l’étranger. Mais cet effort a aussi à viser à bien faire ressortir les inflexions des aspirations de tous et à aider qu’il en soit tiré parti. C’est ainsi qu’il a été montré que la société moderne était de plus en plus une “société du rêve”, où les aspirations des consommateurs se portaient dans des directions variées fondées sur une mémoire collective et l’imagination des possibilités de la technique, et que sont bien inspirés ceux qui sauront en tirer parti. Toutefois, aller à la rencontre de ces rêves ne peut se limiter à en rechercher l’exploitation commerciale .

La question majeure avec celle d’une bonne gouvernance des entreprises et organisationsest celle d’une meilleure organisation en particulier monétaire et financière d’un monde désormais trsè ouvert. Les mouvements internationaux de capitaux sont très déstabilisateurs. Les jeux dans ce domaine ne sont-ils pas pipés ? En tirenty avantage ceux qui en ont fixé les règles et en contrôlent le fonctionnement au détriment des pays pauvres ou émergents supposés en tirer également parti mais qui sertont souvent aussi agités de très dommageables crises financières récurrentes.

La guerre d’Irak et les remous suscités pourraient-ils ^étre l’occasion ou au moins l’amorce d’un rééquilibre du capitalisme mondial ? Il est frappant de constater depuis une douzaine d’années l’expansion du volume d’activité financière et des profits réalisés. Mais les contrastes engendrés -entre New York, Londres et quelques places “off shore” et le reste du monde, entre le Luxembourg et la Lorraine française dans l’ancienne zone minière et sidérurgique ou celui plus ancien entre Genève et les zones françaises voisines sont-ils toujours justifiés ? Sans doute, on le montre, l’activité financière – le “commerce des promesses – a-t-elle son efficacité mais ne crée-t-elle pas toujours des perdants chez les moins informés ? Le rééquilibre recherché ne consiste pas seulement à permettre que l’on dispose partout d’un “prêteur en dernier ressort” ainsi que des conditions requises pour l’accueil des capitaux.

Aussi importe-t-il d’aider à la constitution de nouveaux fonds internationaux bien dotés. L’imposition à cette fin d’une taxation modérée des mouvements internationaux de capmitaux paraît finalement très justifiée. Comme on peut croire cependant que soit difficile l’application sans évasion d’une telle mesure, on a proposé dernièrement l’introduction d’une fiscalité mondiale. Celle-ci pourrait commencer par l’imposition de trois taxes sur la production pétrolière, sur les exportations d’armement et sur les transports aériens et maritimes intercontinentaux. Si le principe en était adopté, leur recouvrement ne devrait pas poser trop de problèmes. L’accueil de ces ressources justifierait le renforcement d’une organisation par continents et grands groupes de pays.

Une politique sociale exigeante

L’objectif d’une politique sociale ambitieuse recueille aisément l’assentiment, le problème étant toutefois de savoir comment la financer dans un temps de restrictions et de forte concurrence. L’exemple des pays scandinaves, disposant à la fois d’entreprises performantes sur les marchés extérieurs et d’une politique sociale fondée sur des prélèvements sur le produit intérieur plus importants même qu’en France montre que cet objectif n’est pas hors de portée. Sans doute ces pays ont-ils des avantages (niveau d’éducation élevé, forte unité ethnique, tradition pacifique) difficiles à retrouver ailleurs, mais leur exemple montre qu’un capitalisme vigoureux peut être au service d’objectifs politiques et sociaux affirmés.

Reprenons rapidement les objectifs sociaux mentionnés plus haut. Que faut-il entendre par le premier nommé, la mutualisation des risques sociaux ? Il s’agit de permettre à chacun d’étaler dans le temps sa contribution aux grands risques pouvant affecter sa vie – maladie, vieillesse, chômage, accidents et catastrophes divers ; et d’exercer un effet de redistribution au bénéfice des moins fortunés par le jeu des allocations, cotisations et prélèvements. On sait cependant que les systèmes de Sécurité sociale, quel que soit leur bien-fondé, ne réalisent que très imparfaitement ce rôle de redistribution. En effet, les inévitables “tickets modérateurs” n’empêchent pas les plus fortunés des assurés sociaux de dépenser davantage, et ainsi d’être aussi remboursés davantage. N’a pas non plus de solution parfaite la question des risques couverts, avec l’inconvénient que toute solution retenue fausse les choix des citoyens, et pas davantage celle de l’opportunité de l’organisation de services sociaux spécialisés financés par l’argent public. La réponse est-elle, comme on l’assure, de multiplier les services publics à la disposition des individus, afin de ne pas les laisser “seuls et sans moyens”, mais au contraire “de les rendre autonomes” et ainsi d’échapper au poids intrinsèque des grands systèmes ? Engager pour en décider des débats démocratiques est malaisé, mais c’est bien dans ce sens qu’il conviendrait de se diriger.

Le deuxième objectif, promouvoir sans relâche l’égalité, partiellement visé par le premier, recouvre des discriminations positives et des quotas pour l’accès à certains services, la participation des salariés aux bénéfices des entreprises, des impôts progressifs, ou encore des “impôts négatifs” (versements à des contribuables n’atteignant pas un certain niveau de revenu), voire une “allocation universelle” versée à tous les citoyens s’ajoutant aux ressources personnelles du travail ou autre . Cette dernière proposition suppose une organisation mondiale ou au moins continentale pour éviter les distorsions et demanderait des prélèvements considérables sur la création de richesses.

La question de l’égalité est en fait avant tout une question d’opinion. Car autant et peut-être plus encore que l’inégalité même entre groupes sociaux, c’est l’opinion à ce sujet qui fait l’objet de variations. Interrogés sur le rapport convenable des gains de la personne la mieux et la moins payée d’une organisation, un groupe de chefs d’entreprise suédois répondait 4,7 à 1, et un groupe américain 26 à 1 . Ces réponses datant des années 80 aident à faire comprendre que l’inégalité aux Etats-Unis ait pu s’accroître encore depuis cette époque, tandis qu’en Suède règnent les thèses demandant au contraire une lutte plus grande pour l’égalité .

L’objectif d’une plus grande égalisation des revenus se heurte à nombre de difficultés dans un régime capitaliste. Il y a d’abord le problème de la faiblesse de l’épargne dans une structure égalitaire de revenus. La “politique des revenus”, c’est-à-dire la limitation à un juste niveau des salaires, lancée dans divers pays dans les années 60 et 70, devait aider à dégager un financement adéquat de l’effort de production. Plus récemment, avec l’accent mis sur “l’économie de l’offre”, la crainte a été entretenue et illustrée de diverses façons que des impôts trop élevés sur les personnes et les entreprises aient l’effet de pousser les unes et les autres à aller s’établir ailleurs.

Le troisième objectif de la politique sociale est présenté comme celui d’instituer une société qui redistribue sans relâche l’ensemble des biens disponibles, et partage les malheurs, les savoirs et les progrès. Ce qui est visé est essentiellement une tâche d’éducation générale et permanente et de diffusion de l’information. Tous les régimes se voulant “progressistes” ont cherché à développer une instruction universelle. Seuls des citoyens éduqués, disposant de compétences également appréciées et utiles à la société peuvent être réellement égaux.

Mais l’expérience des dernières décennies, où l’on s’est efforcé de conduire une fraction importante de la population à un niveau élevé d’éducation (en France, les 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat), a montré les difficultés et les limites de l’entreprise. Le handicap de l’inégalité du niveau culturel des familles résiste à tous les moyens employés (comme les créations de crèches et d’écoles maternelles). Il est considérable lorsqu’il repose sur la coexistence d’une culture nationale et de minorités ethniques. D’autre part, plus les diplômes se multiplient et plus ils perdent de leur valeur, particulièrement dans une société de type bureaucratique aux nombreuses codifications, d’où la frustration de ceux qui se jugent surqualifiés par rapport aux emplois occupés. L’éducation permanente, jugée partout nécessaire et figurant dans beaucoup de programmes électoraux, se révèle elle-même difficile à mettre en place.

Une voie étroite

Les objectifs de la politique sociale sont ainsi à la fois très nécessaires et presque inévitablement destinés à se heurter à des limites. Il n’ont pas pour autant à être abandonnés, car les inconvénients d’un capitalisme débridé sont plus grands encore. A ce sujet, les hommes politiques se contentent généralement d’annoncer les réformes qu’ils entendent mettre en œuvre, et parfois de lancer une consultation. Mais ils ont surtout à faire mieux comprendre à un large public – et à eux-mêmes – les raisons des difficultés rencontrées et la stratégie adoptée.

Un capitalisme à visage humain demande le dépassement d’une série de contradictions.La plus apparente concerne l’entreprise. Ceux qui y travaillent et le font vivre, on le dit depuis des décennies, y ont accumulé des droits. Mais, juridiquement, elle continue à appartenir aux actionnairesqui, par des solutions souvent brutales, font le plus avancer une productivité toujours nécessaire. La participation des salariés aux bénéfices ou “économie de partage”, quels qu’en soient les mérites, n’est qu’un palliatif, car elle est contestée aux temps de dépression où précisément on a besoin d’elle. Les “plans sociaux” au moment ders cessations ou ralentissement d’activité sont une nécessité mais ils posent des problèmes financiers s’ils doivent avoir la portée convenable et permettre le recyclage des personnels et leur formation continue.

Une des pratiques centrales de la “nouvelle économie”, les rachats d’entreprises au moyen d’offres publiques d’achat (OPA) ou autrement, qui sont si souvent l’amorce d’un “dépecage” d’entreprises par ailleurs saines, devrait popuvoir être, sinon supprimée du moins plus fortement règlementée. L’information détaillée, l’approbation même sous forme d’un contrat présenté aux salariés d’une entreprise et éventuellement à ses plus importants clients et fournisseurs devrait pouvoir être obtenue et faire figure d’un véritable “droit naturel” supérieur aux obligations légales.

Ainsi, le capitalisme à visage humain est avant tout un défi pour les hommes de bonne volonté. Il s’agit d’un problème de conscience pour tous les acteurs. Les uns et les autres peuvent en effet trop facilement être tentés d’oublier leur propre responsabilité ou à l’inverse être emportés par une critique sans concession d’un système dans lequel ils ont à vivre et qu’ils ne sont dans l’immédiat pas en mesure de réformer seuls.

3. Troisième scénario : Esquisse d’une véritable alternative au capitalisme

Peut-être une réelle alternative au capitalisme n’est-elle pas pour demain. Mais elle vaut certainement d’être étudiée ne serait-ce que pour en tirer une meilleure connaissance de notre temps.

Seront d’abord énoncées ici quelques propositions tirées d’un remarquable ouvrage écrit aux alentours de 1968 .

– Une alternative au système actuel devrait échapper au productivisme. Les individus, sans être enrégimentés, n’y auraient pas pour seul mobile des préoccupations utilitaires, et il y aurait place pour une vraie solidarité et des institutions communautaires.

– Ce n’est guère dans la doctrine ou la pratique du socialisme des XIXe et XXe siècles que l’on trouvera cette alternative. Conçu comme appropriation publique des moyens de production, celui-ci restait lié au capitalisme de plus d’une façon. L’objectif des années 20, le “socialisme dans un seul pays”, visait à battre le capitalisme sur son propre terrain à travers l’acceptation de ses valeurs productivistes.

– A la source du désir d’un autre système il y a les désillusions du progrès (Raymond Aron). Au temps des Lumières se répand l’idée de la perfectibilité de l’espèce humaine. Mais y a-t-il progrès moral ? Au Progrès avec un grand P se substituent des progrès susceptibles de mesures quantitatives, avec comme point final l’abondance et la disparition de la rareté au moins des moyens de subsistance. Mais liés à une idéologie productiviste, les besoins se révèlent illimités. Face aux baisses de prix et d’emploi, même si la durée et la pénibilité du travail diminuent, la situation des travailleurs ne suit pas les attentes.

– Une dialectique de l’égalité et de la distinction tient le monde économique en haleine. Dans une société démocratique, l’imitation joue un rôle niveleur, tandis qu’au contact des inégaux, et en rapport avec de multiples rivalités, un mécanisme accélérateur asservissant est en marche à l’échelle du monde.

– On ne brisera la toute puissance du principe utilitaire que si l’on arrive à contenir l’économie au lieu de la confondre avec le développement humain. Il s’agit d’aller vers un système d’organisation sociale qui maîtrise la multiplication des biens physiques sans renoncer au bien-être.

– Est requis un approfondissement non despotique de la conscience collective, ce qui suppose un investissement intellectuel. Une conscience critique incitera les citoyens au refus des facilités de la consommation.

– Faut-il remettre la réflexion sur l’après-productivisme à un moment où les secousses d’une catastrophe auront réveillé l’humanité de sa suffisance ? S’il est admis que l’actuelle “course de rats” est avant tout liée à des contraintes stratégiques et à des ambitions expansionnistes, on tiendra plutôt l’apaisement des conflits entre les nations et les idéologies pour un préalable.

– Un nouveau modèle de développement dispenserait les peuples du monde de se soumettre à des lois dont seul le productivisme occidental a postulé l’universalité. Les civilisations éloignées par leur mentalité du modèle occidental pourraient alors survivre sans avoir à se renier.

Bien des historiens, sociologues ou philosophes ont à travers le temps fait apparaître à leur façon des éléments allant dans le sens de pareille alternative. Ainsi selon Aristote, à côté des modes de vie visant à la reproduction de la vie, doivent figurer ceux ayant affaire au culte du beau, aux affaires de la cité ou à la contemplation .

Au XVIIe siècle, Grotius en Hollande ressuscite la doctrine du droit naturel. Elle consiste en principes de la droite raison, d’origine divine, qui nous font connaître si une action est ou non morale. Ne pouvant vivre seuls, les hommes ont à vivre avec leurs semblables dans un ordre qui doit être réglé par la raison. Ainsi Fénelon dira : “Nous sommes tous citoyens de l’univers, enfants d’un même père… et par conséquent nous naissons tous avec un droit égal à tout ce dont nous avons besoin pour notre conservation. Selon ce principe, rien n’est plus contraire à la nature que le partage inégal des biens”. Et Robespierre de même : “Les grandes richesses corrompent, et ceux qui les possèdent et ceux qui les envient… Vous n’avez donc rien fait pour le bonheur public si toutes vos lois, si toutes vos institutions ne tendent pas à détruire cette trop grande inégalité des fortunes… La propriété de l’homme, après sa mort, doit retourner au domaine public de la société. Ce n’est que pour l’intérêt public qu’elle transmet ces biens à la postérité du premier propriétaire. Or l’intérêt public est celui de l’égalité” . Cependant, le risque est grand qu’appliqués à la lettre, de tels principes engendrent des gouvernements révolutionnaires et une forme totalitaire de la société.

Au cours des années 70 et 80, il a beaucoup été question de l’inévitabilité d’un ralentissement de la croissance. Le rapport du “Club de Rome” (1971) laissant prévoir jusqu’au milieu du XXIe siècle les effets de la pollution, des limites physiques de la planète, de l’épuisement des ressources et de la “bombe démographique” a donné le ton. Beaucoup d’autres ont suivi .

Ces dernières années, les aspirations dont témoignent ces divers textes sont loin d’avoir disparu, mais elles ont plus nettement pris la forme d’une remise en cause du capitalisme. Le nombre de livres, revues, articles, écrits ou manifestations portant condamnation du système économique existant est en effet très grand. Souvent virulentes, ces critiques – sauf erreur ou omission – n’ajoutent guère à la connaissance d’un éventuel système alternatif. Il s’agit le plus souvent de critiques de la mondialisation, manquant de recul historique, mais jouant leur rôle dans l’entretien d’une conscience critique tout en apportant un soutien à des propositions de réforme du système international . On peut déplorer cette relative indigence d’une réflexion théorique constructive, mais en même temps la comprendre. De contraignantes difficultés conjoncturelles ne laissent en effet guère de place à de longs débats sur un hypothétique nouveau système, et la croissance continue à faire figure de recette locale ou mondiale imposée.

Avec J. Stuart Mill, dont le célèbre passage sur “l’état stationnaire” a déjà été évoqué, on peut néanmoins penser que le progrès économique devra un jour s’arrêter. Il y aurait là “un épisode de croissance, non le signe d’un déclin, car il ne sera pas nécessairement destructeur des plus hautes aspirations et des vertus héroïques “. Le visage perpétuellement renouvelé du progrès technique a jusqu’ici reculé la venue de cette échéance. Mais la multiplication des hommes et de leur richesse sur une planète limitée et isolée semble bien imposer à terme à notre espèce une forme plus organisée et plus contrôlée de l’autonomie de chacun et de la direction de leurs progrès. Dans cette perspective, pas plus que dans sa pratique quotidienne, la science économique ne peut échapper à la nécessité de s’intégrer dans une science sociale élargie .

Remarques terminales

Il était dit en commençant que l’emporterait le système le meilleur – ce qui veut plutôt dire que serait déclaré le meilleur celui qui l’aurait emporté. Toutefois certaines circonstances peuvent favoriser l’un ou l’autre. Six cas seront distingués.

– Progrès économique rapide, et même très rapide, comme celui qu’ont connu en particulier les Etats-Unis au cours des années 90 : le scénario du renforcement de la “nouvelle économie” en tirerait un avantage.

– Prolongation et généralisation d’une crise économique comme celle qui frappe les pays développés depuis 2000 : l’avantage irait plutôt au capitalisme à visage humain, au moins dans certaines zones géographiques comme l’Europe. En revanche, le scénario d’une véritable alternative au capitalisme ne serait pas favorisé : on a vu qu’au cours des années 70 lorsque la croissance s’est ralentie et que le chômage a commencé à augmenter, les discours sur la “croissance zéro” ont brusquement disparu. Il pourrait toutefois en aller autrement en cas de crise très sévère.

– Crise de type plus particulièrement politique due à des oppositions violentes et affectant un pays après l’autre : son effet devrait aller à peu près dans le même sens.

– Réveil marqué des pays dits émergents : les deux mêmes scénarios devraient être favorisés, mais peut-être plus particulièrement le dernier. Toutefois, c’est sans doute à nouveau dans les pays développés qu’en seraient élaborées les formules spécifiques.

– Grave crise écologique et ralentissement économique : comme au cours des années 30, une alternative au capitalisme aurait à être recherchée.

– Avancée théorique qui permettrait de mieux comprendre à la fois les facteurs de la croissance économique et l’enchaînement de ses dysfonctions : la recherche d’un système alternatif en serait aussi stimulée.

Le scénario que l’on peut tenir pour le plus souhaitable, celui dui capitalisme à visage humain, demandera un fort investissement intellectuel pour préciser ses particularités et limites. Devant aller au delà des frontières d’un seul pays, il exigera un effort préalable de persuasion en vue d’un accord mondial ou au moins continental.

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