Tous les articles par Thierry Gaudin


Le socialisme de l’excellence

Titre: Le socialisme de l’excellence
Lieu: ISEP
Description: Maintenant qu’il est clair que le capitalisme survivra à la présente crise, comme à toutes les précédentes, il n’y a peut-être pas, lorsque la croissance ralentit, à remettre en selle des penseurs qui, de leur temps, trouvaient déjà leurs limites. Se référer à des gloires anciennes n’est peut-être que faiblesse intellectuelle. Pour sa part, le socialisme a de beaux restes, et n’est pas mort au point de relever de messes d’un autre âge. La deuxième gauche a eu son heure de gloire. Tony Blair et Gerard Schröder ont fait la politique que Jospin a prétendu écarter en la faisant plus ou moins honteusement. Il faut repartir de celle-ci autour de cinq idées forces : l’abolition de la propriété privée et les nationalisations ne sont pas un moyen de réduire les inégalités mais de générer des mécanismes rentiers et une économie de la pénurie ; la gestion de la demande comme régulateur économique conduit à l’inflation et non au plein emploi, et fait payer aux générations futures l’amélioration des conditions des générations présentes ; le vieillissement de la population des pays européens impose un nouveau rapport aux pays du Sud, réservoirs immédiats de jeunesse ; la réduction des inégalités repose sur l’acceptation des talents et donc la généralisation de la concurrence ; la politique budgétaire doit faire de l’impôt le régulateur conjoncturel, et de la dépense le régulateur structurel ; les réformes à mettre en place supposent une généralisation de la démocratie sociale au travers de la définition d’une cogestion rénovée.
par Jean-Marc Daniel
Professeur ESCP-EAP, Directeur de Sociétal
Heure début: 17:30
Date: 2010-12-08


Biosphère 2

Titre: Biosphère 2
Lieu: ISEP
Description: Située au milieu du désert d’Arizona, Biosphère 2 avait pour objectif d’étudier les interactions entre 8 humains avec un écosystème fermé capable de subvenir à leurs besoins quotidiens. Cette expérience unique en son genre a été menée de 1991 à 1993 à l’aide de fonds privés apportés par le milliardaire texan Edward Bass.
vue extérieure de Biosphère 2Dans la vision de John Allen, l’inventeur du concept, ce laboratoire écologique précurseur devait nous éclairer sur le fonctionnement de notre planète et également préparer l’implantation de colons sur la Lune et sur Mars. Les serres de Biosphère 2 devaient aussi servir à rendre l’Homme conscient du fait qu’il était l’intendant du vaisseau Terre. La dimension spatiale était au cœur du projet. Un certain nombre de ces objectifs scientifiques, pédagogiques et spirituels ont été atteints mais une série d’erreurs a également été commise conduisant à l’abandon du projet.
Cette conférence sera l’occasion de revenir sur les visions qui sous-tendent ce projet, sur ses succès et ses déboires, et également d’échanger sur le devenir de cette expérience (aujourd’hui administrée par l’Université d’Arizona), dont l’actualité nous rappelle sans cesse l’utilité. De courts extraits de Bouddha et la Biosphère pourront également être présentés.

Michèle DECOUST est reporter, écrivain, réalisatrice de documentaires. Elle a passé deux ans sur le site de Biosphère 2, où elle était chargée de filmer toute la construction du projet, et d’accompagner la réalisation de films tournés par des documentaristes venus du monde entier. À son retour, elle tourne Bouddha et la Biosphère, qui sera présenté en 1993 par Bernard Rapp sur France 3, le jour de la sortie des huit « biosphèriens ». Elle publie en 2004 aux Éditions du Seuil Le Rêve de White Spring, thriller écologique directement inspiré de cette aventure écologique et spatiale hors normes.
Jean-Pierre GOUX a longtemps été chercheur en mathématiques. Il travaille aujourd’hui à Paris dans le secteur de l’énergie et a publié en avril 2010 Siècle bleu (Éditions JBZ), son premier roman, dont l’intrigue s’articule en grande partie autour du projet Biosphère 2.

Heure début: 17:30
Date: 2010-11-10<br /


L’homme viable : Du développement au développement durable

Titre: L’homme viable : Du développement au développement durable
Lieu: ISEP
Description: Serons-nous capables, dans un avenir proche, de trouver la manière de protéger les hommes et la planète ? Face aux menaces environnementales et
économiques planétaires, le mode actuel de développement paraît à beaucoup de plus en plus critiquable, et même dangereux. Sommes-nous
capables d’imaginer un développement qui soit non seulement durable, mais viable et vivable ? Cette conférence qui s’appuie sur un ouvrage publié
par les conférenciers en juin 2010 chez Odile Jacob : « L’homme viable : Du développement au développement durable » présentera des propositions
tout à fait nouvelles.

Michel Griffon est agronome économiste. Il a été directeur scientifique du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour
le développement). Il a présidé l’IEDES (Institut d’études du développement économique et social) et préside le conseil scientifique du FFEM (Fonds
français pour l’environnement mondial). Il est notamment l’auteur de Nourrir la planète. Florent Griffon est économiste du développement durable. Il
est analyste de l’investissement responsable et durable dans une grande banque engagée dans la finance responsable et durable.

Heure début: 17:30
Date: 2010-10-06


La révolution cognitive

Vers la dématérialisation de la technique
En étudiant l’état de la technique contemporaine, il m’est apparu que nous vivions aujourd’hui une transformation encore plus importante que la révolution industrielle et la révolution agraire du moyen âge. Pourquoi ? parce que, avec la transmission instantanée du son et de l’image, on change d’écriture. On écrit de plus en plus en audio-visuel, et cela transforme insensiblement la substance même de la civilisation. Depuis la Mésopotamie, la “microphysique du pouvoir” s’appuie sur l’écriture. Elle sert à prendre acte des droits de propriété, à mémoriser les transactions, à afficher les lois de la cité… La Révolution Industrielle peut être analysée comme une conséquence lointaine du développement de l’imprimerie. Celle qui se présente devant nous est un bouleversement bien plus radical encore. Elle change tout. Le support : plus de papier, il devient magnéto optique. Les vitesses d’écriture et de lecture : elles vont un milliard de fois plus vite que l’homme. La transmission : elle se fait à la vitesse de la lumière, d’un bout à l’autre de la planète. Le contenu : il montre des images et des sons, soit un rendu de la réalité plus présent que la réalité elle-même.
Malgré l’exceptionnelle nouveauté de ce changement technique, on peut quand même essayer, en procédant par comparaison avec les transformations antérieures, de décliner les différents aspects de la technologie future et des organisations qui l’accompagnent. En examinant les quatre pôles des techniques contemporaines : les matériaux, l’énergie, la relation avec la vie (biologie) et celle avec le temps (microélectronique), nous pourrons prendre une première mesure des effets de la mutation en cours. Après quoi je résumerai dans un tableau synthétique les systèmes techniques successifs engendrés par les déstabilisations occidentales : le système médiéval, le système industriel et celui qui est en gestation.
Les quatre pôles sont simultanément activés :

• les matériaux ;
• l’énergie ;
• la structuration du temps ;
• la relation avec le vivant, de la biotechnologie à l’écologie planétaire ;
Ce schéma en forme d’arbre illustre la différence de notre approche avec celle de nos prédécesseurs. En 1970, sortait un livre resté célèbre chez les prospectivistes : “Halte à la croissance”. Son auteur : le “club de Rome”, un groupe international d’hommes de bonne volonté, certains venant de l’industrie (Peccei, de la Fiat), d’autres de l’université (le Pr Meadows). Ce club s’était intéressé à l’axe horizontal “matériaux-énergie”. Il disait en substance : nous consommons de plus en plus d’énergie et de matières, dont une grande partie est non renouvelable, et nous allons nous trouver à court de ressources. Il faut tout arrêter, il y a des “limites à la croissance”. A l’entendre, l’avenir promettait surtout des catastrophes. L’humanité inconsciente allait se cogner contre les limites de la planète. Tel un véhicule lancé à toute vitesse, elle n’était plus en mesure de négocier le virage, et allait de partir dans le décor. Son message était un cri d’alarme : arrêtez tout ! Cette position a fâché les industriels avec la prospective pendant une vingtaine d’années. Ils ont senti confusément monter des forces hostiles. Voyant sur le terrain que la situation n’était ni critique, ni sans issue, mais n’ayant pas d’alternative à proposer, les entreprises ont fait le gros dos, et se sont contentées de parler de l’avenir le moins possible. La génération “no future”, pendant ce temps, grandissait dans le malaise, coincée entre le pessimisme écologique et l’affairisme amoral.
Depuis ce cri de Rome (1970), il n’y a pas eu de crise des matières premières et celles de l’énergie (les “chocs” pétroliers successifs), ont été surmontées. C’étaient des réajustements de prix, aux termes desquels les consommations ont fléchi. Le dogme d’une croissance indéfinie des “besoins” n’était qu’une illusion. L’horizon d’une rupture catastrophique et définitive des approvisionnements, comme tous les horizons, s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche. Le Club de Rome, voyant ses prédictions contredites par les faits, a fait amende honorable, ce qui doit être mis à son actif, mais il n’a pas pour autant changé sa lecture de l’économie. Car, pour passer à une autre façon de penser, il faut remettre en cause des présupposés beaucoup plus profonds, changer de position philosophique et de regard sur les sociétés. C’est ce que nous proposons : quitter le point de vue qu’on appelle d’habitude matérialiste. Ce qui nous y conduit, c’est paradoxalement le lieu où la matière est le plus présente, à savoir la technologie.
Le couple matière énergie est moins prégnant qu’on le pensait alors. Aujourd’hui c’est l’axe vertical le plus déterminant pour le futur. Or, cet axe-là n’était pas présent il y a vingt ans : le microprocesseur a été lancé vers 1972, et les instruments de la biotechnologie (les ciseaux et la colle nécessaires pour modifier le code génétique) datent de 1974. Cet axe nous ramène à des questions fondamentales : qu’est-ce que le temps ? qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la conscience ?
Les matériaux se multiplient
Dans une simple chaussure de sport, il y a onze variétés de polymères différents. Il fut un temps, pendant les années 70, où Du Pont de Nemours tentait de commercialiser un substitut du cuir, le Corfam. Ce fut un échec. Maintenant, on n’essaye plus de remplacer le cuir par un seul matériau. On en combine onze différents, chacun spécialisé dans une fonction particulière de la chaussure. La technique moderne, c’est la diversité, l’allègement, la “substituabilité”, et demain aussi, la “recyclabilité”. Il n’y a pas de crise d’approvisionnement. Si un matériau vient à manquer, il y a toute une collection de remplaçants possibles. D’autre part, les matières modernes sont plus légères que par le passé, et deviennent réutilisables. La bouteille de verre usuelle, de 75 centilitres, pesait 170 grammes en 1974 ; elle n’en pèse plus que 95 en 1990, et on commence à la recycler.
En regardant du côté de la petite entreprise (un fabricant de jouets par exemple) on voit le contraire d’une pénurie : un hyperchoix. Le technicien se trouve devant tant de possibilités qu’il ne sait laquelle prendre. On lui propose à cet effet des méthodes, (“l’analyse de la valeur”), qui consistent à examiner pas à pas chaque fonction élémentaire, puis à choisir, avec l’aide de banques de données, la manière la plus économique et efficace de la remplir. Ainsi, pour les matériaux, on attendait un manque, et c’est le trop plein. On craignait la soif, nous voilà dans l’ivresse.
Le marché des matières premières est de plus en plus concurrentiel. On ne fait plus fortune dans les mines ou la sidérurgie. Les marges sont laminées par la concurrence, même pour l’aluminium, le plus moderne des grands métaux. La force mécanique qui éventre les montagnes pour en extraire le minerai n’est plus la valeur dominante. Elle laisse place à l’intelligence, la diversité des choix et la définition de matériaux mieux adaptés à leurs usages. Que ce soit dans l’acier ou dans la chimie, les fabricants se reportent vers des produits spéciaux, plus raffinés, où ils peuvent retrouver de nouvelles marges.
Ainsi, la compétition engendre la diversité. Voyez le marché des emballages. L’« homo economicus » des régions développées en consomme plus de deux fois son propre poids par an (120 kg). Mais on y trouve pêle-mêle du papier, du bois, des plastiques, des élastomères, de l’acier, des métaux non-ferreux. Un même jus de fruit par exemple, peut être délivré au consommateur dans une bouteille de verre, du carton plastifié, ou une canette à ouverture facile en aluminium. Les fournisseurs de ces différents produits, en compétition permanente les uns avec les autres, ajustent leurs prix au maximum. Ce n’est plus la quantité qui fait le profit, mais l’avantage qualitatif : un brevet particulier pour un revêtement ou un assemblage, ou encore un design original.
En fait, la matière n’est plus tout à fait de la matière. Ou plutôt, le regard que nous portons sur la matière n’est déjà plus vraiment matérialiste. La relation que l’on entretient avec elle se métamorphose. Elle devient de plus en plus intellectuelle et de moins en moins charnelle. À une matière inerte, lourde, charriée en tonnes, broyée, brûlée, fondue, coulée, laminée ou extrudée, succède une matière allégée, arachnéenne, mousseuse (on fait mousser, non seulement le plastique, mais aussi l’argile, le plâtre et même le béton), réduite à ses caractères d’usage, disciplinée par le calcul pour un cahier des charges prédéterminé. Les chimistes savent maintenant bricoler les molécules de polymère, et les dessiner en fonction des propriétés désirées. Ces “techno polymères” se comptent en milliers d’espèces différentes et sont vendus sur catalogue. En intervenant avec de plus en plus de finesse, jusqu’au niveau de l’arrangement des atomes, on transforme profondément la nature même de la relation, et donc la représentation que l’homme se fait de la matière.
L’industrie, fière de la force de ses machines, comptait volontiers en tonnes. Au milieu du vingtième siècle, on mesurait encore la puissance des nations aux tonnages d’acier et de ciment qu’elles fabriquaient : plus d’une demie tonne d’acier par habitant et par an ! Chacun pouvait être fier de consommer dix fois son propre poids de ce métal, symbole de richesse et de pouvoir militaire. L’acier, c’étaient aussi des canons, des obus, des blindages, des cuirassés et des chars. On sentait derrière cette évaluation la présence du travailleur de force, démultiplié par des machines. Les regards des dirigeants, captivés par ces images titanesques de la terre fouillée par les engins, n’ont pas vu venir la bataille des matériaux fins. La fibre de carbone et le kevlar par exemple, qui résistent à la traction bien plus que l’acier, sont aussi plus légers et moins repérables par les radars. Ces matériaux allégés à haute résistance sont désormais à la base de la puissance, même militaire, alors que quelques millions de tonnes d’acier supplémentaires n’y changent plus rien.
C’est au début du vingtième siècle que tout a silencieusement basculé. La matière, même vue au microscope, n’avait pas encore livré ses secrets. La lumière elle-même, tantôt onde, tantôt corpuscule, laissait les savants dans l’embarras. Lorsqu’il devint possible de voir, non plus le millième de millimètre, mais le dix millionième, soit dix mille fois plus finement, la représentation de la matière commença la plus extraordinaire transfiguration. À ce niveau de finesse, en effet, tout est vibration. L’impression de solidité, d’inertie, de dureté, de cohésion, les résistances à la traction, à l’écrasement, aux chocs d’où viennent les performances des “épées” comme celles des “boucliers”, ne sont que l’expression de l’harmonie de minuscules vibrations élémentaires, celles des électrons dans les atomes. Et ce sont les écarts, les sauts vibratoires de ces électrons, qui produisent les couleurs de nos objets familiers.
Toutes les bases de notre perception sensible sont à revoir. Ce qui semble la clef de la puissance, ce qui paraît assurer la stabilité, la sécurité et le poids des choses n’est autre qu’une collection d’oscillations entremêlées qui sont associées aujourd’hui, et pourraient peut-être aussi bien se dissocier demain. Et c’est grâce au calcul vibratoire qu’on peut concevoir des matériaux modernes aux propriétés stupéfiantes. Pendant que les physiciens et les chimistes découvrent cet univers fantastique, les techniciens continuent leur savoir-faire ancien. Le décalage entre les deux n’est pas encore résorbé.
Au fond, osons le dire, chacun s’interroge : si tout est vibration, et si les différences vibratoires donnent de la lumière, que sommes nous, êtres vivants ? Peut être des porteurs de lumière, et certainement bien autre chose qu’un morceau de glaise parcouru d’un souffle, comme le voulaient les anciens mythes. Ainsi, rien qu’en regardant la matière, nous voyons non seulement les anciens présupposés matérialistes s’effacer, mais aussi les représentations traditionnelles du monde, issues de plusieurs milliers d’années de tâtonnements, remises en cause.
L’énergie est maîtrisée
Evidemment, les équilibres sont plus préoccupants en ce qui concerne l’énergie. Chacun se souvient de la “facture des chocs pétroliers”, pour en avoir éprouvé personnellement les conséquences, et des bouleversements géopolitiques qui s’ensuivirent.
Néanmoins, la transformation à l’œuvre est la même que celle que je viens d’évoquer pour la matière. Les sources d’énergie font appel à des mécanismes de plus en plus fins, en relation directe avec cette micro-structure de la matière où la particule et la vibration se rejoignent. C’est le cas, par exemple, des photopiles, qui captent l’énergie solaire parce que leur configuration cristalline intime laisse les photons venus du soleil “pousser” les électrons, ce qui produit directement un courant électrique. C’est le cas aussi, évidemment, pour l’énergie nucléaire. Celle-ci descend même à un niveau de finesse supplémentaire, celui du noyau des atomes, où la matière peut se transformer directement en énergie. On peut, là aussi, malgré les extraordinaires puissances mise en jeu, parler de dématérialisation de la technique.
Autrefois, l’énergie était transmise par contact, que ce soit pour la chaleur ou la force mécanique. Maintenant, elle est transmise de plus en plus par l’électricité. L’électrification de la planète est sans doute, avec la construction du réseau de télécommunication, l’étape décisive du nouveau système technique. Aujourd’hui, on transmet le courant par des fils de cuivre ou d’aluminium. Demain, ce sera peut-être par micro-ondes, c’est à dire sans support matériel, comme on le fait déjà pour les faisceaux hertziens de communication, qui remplacent les vieilles lignes téléphoniques.
La maniabilité de l’électricité est la source principale d’économies d’énergie. Un regard attentif porté sur les consommations actuelles, produit par produit, ressort effaré du gaspillage énergétique de notre civilisation. Votre frigidaire : il pourrait consommer trois fois moins s’il était mieux isolé. Votre chauffage aussi, si votre maison était munie de doubles fenêtres, et avait un peu plus de mousse ou de laine de verre isolante dans les murs et sous le toit. Votre automobile également pourrait consommer deux ou trois fois moins de carburant au cent kilomètres. Comment cela ? imaginez ce que vous gaspillez en freinage, qui présente en plus l’inconvénient de cracher dans l’environnement des particules d’amiante. Supposez que vous puissiez stocker cette énergie (dans un volant d’inertie, comme pour les jouets, ou dans une bouteille de gaz comprimé), et l’utiliser pour vos reprises. C’est ce que l’on appelle un véhicule hybride, dont le principe est connu depuis plus de cinquante ans. En ville, il consomme moins de la moitié d’une automobile ordinaire. Mais il faut, pour le mettre sur le marché, faire évoluer le système technique automobile, encore tout imprégné de la logique des mécaniciens. Il faudrait qu’il passe à la transmission électrique, dont la maniabilité permet les hybrides.
Je pourrais ainsi continuer à passer en revue la plupart des appareils domestiques ou professionnels. Chaque fois, je noterais que les techniques connues permettent de diviser par deux, trois, voire dix les consommations d’énergie pour un même service rendu. Une évaluation d’ensemble a été faite par quatre experts ; elle conclut que les pays développés pourraient conserver et même améliorer leur niveau de vie en consommant dès 2020 2,4 tonnes d’équivalent pétrole par habitant, au lieu de 4 actuellement pour l’Europe et 7 pour les Etats Unis.
Globalement, l’utilisation de l’énergie est déjà de plus en plus efficace. Les économistes observent que, pour produire la même quantité de richesse, il faut de moins en moins d’énergie. Nous l’utilisons de mieux en mieux, de manière plus productive, et surtout avec plus d’intelligence. Le rapport à l’énergie, comme celui que nous entretenons avec la matière, devient de plus en plus intellectuel. La courbe du nombre de tonnes d’équivalent pétrole nécessaire pour produire mille dollars de valeur ajoutée descend régulièrement. En 1860, il fallait en moyenne 1,2 tonnes d’équivalent pétrole pour produire mille dollars de valeur ajoutée ; en 2040, il en suffit de 0,2, soit six fois moins ! Les pays qui se développent rattrapent en quelque sorte “le train en marche”. L’intensité énergétique diminue avec le temps, et la productivité de l’énergie est de plus en plus élevée.
On ose remanier la vie
Ainsi, la question énergétique, finalement, n’est plus, comme le croyait le club de Rome, celle de la limitation des ressources. Bien avant l’épuisement des gisements de pétrole et de charbon, il faudra limiter la consommation d’énergie à cause de l’effet de serre. L’énergie est désormais soumise à celle de la préservation de la Nature, c’est à dire de la relation au vivant.
L’état de la Nature aujourd’hui est préoccupant : les zones forestières, mitées, sont en danger. Les cosmonautes, après être allés voir de là-haut à quoi ressemble la terre ont tous une extraordinaire impression de fragilité. Cette petite pellicule de vie à la surface du globe leur paraît menacée. Plusieurs d’entre-eux sont devenus des écologistes militants. Ils ont alerté sur l’effet de serre, la désertification, la couche d’ozone, et surtout la déforestation, cause de disparition de plantes et d’insectes. On estime que, sur un patrimoine écologique d’une dizaine de millions d’espèces animales et végétales, il en disparaîtrait cinquante mille par an. Ce qui voudrait dire qu’en deux cents ans (un court instant à l’échelle des 3,5 milliards d’années de la Vie) nous aurions épuisé toute la biosphère, et transformé la planète en un désert stérile !
Les mêmes techniques permettent de bricoler les molécules de plastique, et de manipuler les codes génétiques. Peut-être, par ce moyen, pourrons nous dans quelques décennies remplacer les espèces disparues. Peut-être, mais la perspective que la vie puisse être industriellement manipulée suscite des prises de conscience. On ne s’est pas beaucoup préoccupé des ressorts profonds à l’œuvre dans ces mutations calculées. Dès lors que les produits marchands sont plus performants et moins chers, pourquoi s’inquiéter ? Mais voici qu’apparaît la silhouette du démiurge. La création industrielle s’attaque à la créature, et prétend manipuler cet endroit sensible entre tous où gît l’identité : le gène.
L’opinion est profondément inquiète à l’idée qu’on puisse un jour intervenir sur le génome humain. Plus d’une centaine de maladies d’origine génétique, comme l’hémophilie, sont guérissables par ce moyen. Mais par delà ces éléments positifs, on redoute la présence d’un eugénisme “soft”, qui fabriquerait en série de hommes sur mesure, conformés pour des tâches prédéterminées. En poussant la fiction jusqu’au bout, on imagine une espèce humaine se subdivisant. Les uns ont des branchies et vivent dans les océans, les autres sont allégés, et vivent dans l’Espace…
Mais ces fictions sont au delà du 21ème siècle. Dans la manipulation du gène, on opère d’abord sur les êtres les plus simples. En 1973, quand Cohen et Boyer introduisent pour la première fois un fragment de gène étranger dans un programme génétique, c’est dans celui de la plus simple des bactéries, “Escherichia Coli”, être unicellulaire, à qui l’on put, par ce moyen, “apprendre” à sécréter de l’insuline. La première utilisation industrielle des manipulations a donc été la fabrication d’un médicament.
La seconde est agricole. Dix ans après, en 1983, on arrive à “vacciner” génétiquement un plant de tabac de manière qu’il résiste à un antibiotique. C’est un tout premier pas, bien timide. On sait pouvoir améliorer la résistance et la productivité de bien des plantes par ce moyen. On pense arriver à diminuer les besoins en engrais azotés, en leur apprenant à capter directement l’azote de l’air. On sait aussi pouvoir fabriquer par manipulation des fleurs inconnues aux parfums rares et aux couleurs étranges.
La troisième est la production d’animaux génétiquement manipulés, que l’on appelle aussi chimères. Les premiers résultats sont décevants. On a mis la connaissance au service de la productivité, dans cet univers concentrationnaire que sont devenus les élevages industrialisés. Plus d’hormone de croissance donne plus de viande, sans doute, et alors ?
Pour ce qui est du génome humain, il est comme un mot de trois milliards de lettres, dans lequel il faut identifier le rôle des quelques milliers de séquences qui sont chacune comme un moule où viendraient se construire chaque protéïne de notre corps. La complexité même de la vie, et la difficulté à intervenir au niveau de finesse des molécules, laissent présager des expériences pendant les trente prochaines années, mais pas de transformation de société avant la seconde moitié du 21ème siècle, sauf peut-être par diffusion de plantes plus résistantes et productives. Les rendements des grandes cultures devraient augmenter d’environ 15% entre 1985 et 2000 par suite de l’introduction de plantes hybrides et transgéniques”.
Mais l’intervention humaine sur le règne végétal ne date pas d’hier. Douze mille espèces végétales étrangères ont été introduites en Europe au cours de son histoire. Parmi elles, on trouve la pomme de terre, qui vient du Pérou, le blé, qui vient de Mésopotamie, la tomate, qui vient du Mexique, le maïs, qui vient aussi d’Amérique où il constituait l’aliment de base des Indiens. En migrant, elles ont évolué : l’épi de maïs mesurait deux centimètres il y a 7000 ans. Il en mesure vingt aujourd’hui, par suite des sélections et croisements qu’il a subis. Depuis les débuts de l’agriculture, il y a dix mille ans, l’Homme a sans relache transformé la Nature en une techno-Nature.
Les cris d’alarme ont-ils eu un effet quelconque ? Le mouvement entamé n’est-il pas trop puissant ? Déjà, dans un domaine voisin, il y a dix ans, on s’inquiétait de la fécondation in vitro. Depuis, les inquiétudes sont restées les mêmes, mais le nombre de bébés éprouvettes se compte en milliers. Le processus s’est industrialisé en catimini. On sait que la biologie touche à quelque chose de sacré, mais on ne sait pas très bien quoi, car la définition même de la vie est à revoir.
La matière et l’énergie sont une seule et même chose, car elles sont liées entre elles par la relation d’Einstein : E=mc2. Autrement dit, la matière est de l’énergie condensée. Le couple matière-énergie contient à lui tout seul une vision du monde, la vision dite matérialiste. Les recherches en intelligence artificielle et l’évolution des biotechnologies nous appellent à un autre regard. La définition même de la vie et du temps sont en cause. La vie et le temps sont tout aussi indissociables que la matière et l’énergie. Le temps définit la vie par ses rythmes, et la vie définit le temps par sa mémoire.
La contraction du temps
Néanmoins, le mystère de la vie reste toujours présent, et se manifeste même là où tout semblait mis au carré par l’homme, ne laissant plus aucune place à l’imprévu. Un programme d’ordinateur, inspiré par la théorie des fractales peut dessiner des simulations d’êtres vivants. Aujourd’hui avec les virus informatiques, des êtres se reproduisent à l’intérieur de la mémoire des machines et deviennent incontrôlables. En intelligence artificielle, les logiciels les plus efficaces (dits connexionnistes) sont ceux qui gardent en eux un jardin secret, par opposition aux précédents qui voulaient tout expliciter sous forme de règles. Jardin secret, incontrôlables… les caractères de la vie réapparaissent là où on les attendait le moins, dans la mémoire des ordinateurs. Pourquoi cela ? À cause des fantastiques vitesses de calcul de ces machines.
L’écriture technique est remaniée de l’intérieur par une formidable contraction du temps, dûe au microprocesseur et à la possibilité de programmer (étymologiquement écrire à l’avance) des processus qui se déroulent aujourd’hui en nano-secondes (10-9s) et demain avec l’ordinateur optique en femto-secondes (10-15s). Le temps du moyen âge était rythmé par le clocher du village ; celui du taylorisme de la société industrielle chronométrait, à la seconde près, les gestes du travailleur sur la chaîne. Brusquement, on descend au milliardième de seconde, bien au delà du seuil de la perception humaine. D’où des effets hallucinogènes : les machines deviennent capables de “prendre la tête” de leurs usagers.
Toutefois, les transformations résultantes ne se feront sentir que progressivement au cours du 21ème siècle. Au milieu des années 90, les vitesses de calcul des matériels de grande diffusion atteignent seulement des valeurs compatibles avec le travail d’un professionnel sur une image couleur haute définition. Elles sont encore très insuffisantes pour traiter l’image animée et le son. Mais on sait qu’elles seront suffisantes dans moins d’une dizaine d’années.
La radio, la télévision, le téléphone et le micro-ordinateur sont des instruments diffusés dans le monde entier (un milliard de téléviseurs pour cinq milliard et demi d’habitants). Même dans leur forme initiale, ils n’ont pas encore irrigué les classes les plus pauvres. Ils y arrivent d’abord comme machines fascinantes (radio et télé), suscitant l’envie d’un ailleurs inaccessible. Elles créent des frustrations par millions et stimulent en même temps le désir de s’échapper. Il faut attendre avant que s’ouvre la possibilité de répondre au message. Le téléphone arrive après, et il ne laisse passer que la voix. Le visiophone passant par la ligne téléphonique est encore expérimental, mais très prometteur pour la qualité des relations.
D’ici l’an 2000, les téléphones portables et les ardoises électroniques (peut-être fusionnées dans un même objet) seront largement diffusés dans les couches les plus économiquement actives de la population mondiale. Elles favoriseront la percée des petites entreprises individuelles. Le traitement bureautique de la couleur sera mis à la portée des petites entreprises. La fabrication de vidéos en images de synthèse commencera dans quelques établissements d’enseignement. Une génération après, l’écriture audiovisuelle sera d’un maniement courant L’industrie hallucinogène fera partie du quotidien.
Nous sommes là en face d’une question très profonde. Elle touche à la fois la rationalité, le désir de maîtrise, et la définition même du vivant. On, dit qu’au 21ème siècle nous allons créer des êtres “intermédiaires” qui ne seront ni vivants, ni inanimés. Certains se promèneront dans la mémoire des machines, d’autres seront des chimères, manipulés biologiquement.
En effet, il y a quelque chose de commun entre un code génétique et un programme d’ordinateur. Un code n’est pas autre chose qu’un programme, un programme est un code. Ceux des virus informatiques ont en commun avec le vivant de se reproduire, chacun à sa manière. La question sera de savoir comment vont être engendrés ces êtres vivants, s’ils seront préservés, et ce que l’on veut en faire.

Système technique agraire médiéval 
(11°-13°->18° siècles)
Système technique du machinisme industriel (18°-20° siècles)

Les matériaux
Le bois, la pierre, le fer. Le fer était un matériau surtout militaire (les épées et les armures). Après le départ des croisades (1096), il diffuse dans l’agriculture (pelles pioches, râteaux, herses, faux). Le soc de charrue en fer permet les grands défrichements.
L’acier (pour toute la mécanique), puis le béton (symbole des grandes villes), le cuivre (pour l’électricité et la plomberie), le caoutchouc (pour les pneumatiques), puis l’aluminium (pour l’aéronautique). La puissance se mesure en millions de tonnes d’acier, de charbon ou de pétrole.

L’Energie
Traction animale (collier d’attelage). Le moulin à eau, connu depuis les Romains comme outil de meunerie, est utilisé pour couper le bois, actionner des soufflets de forge, fouler le drap… C’est une pré-industrialisation, expérimentée et diffusée par les monastères cisterciens.
La machine à vapeur (pour les trains et la force motrice des usines), puis le moteur à explosion (pour l’automobile) et les réacteurs (pour l’aviation). La source d’énergie est chimique : la combustion. Le système industriel se développera jusqu’à épuiser les gisements de combustibles (charbon, pétrole, gaz).

La Nature
Sélection des semences et des animaux, inspirées par les premiers manuels d’agronomie circulant entre les monastères. L’agriculture décolle du seuil où la récolte est juste suffisante pour réensemencer, une fois nourris la population et les animaux. Déboisements dûs aux défrichements. Le système agraire se développe jusqu’à saturer le territoire (1315)
La vaccination (Pasteur), puis les antibiotiques (Fleming) font reculer les maladies microbiennes. L’industrialisation de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche multiplie la productivité et dépeuple les campagnes. Les risques de la pollution rendent nécessaires la constitution d’espaces protégés (parcs naturels) et le développement de technologies propres.

Les rythmes
Le clocher du village sonne les sept heures canoniales. La vie des champs devient rythmée par les heures comme l’était déjà la vie des monastères. Apparition des horloges mécaniques
Pour le chronométrage de l’organisation “scientifique” du travail, l’échelle de temps se compte en dixièmes de secondes : séparation des tâches, surveillance, production de masse.
Système technique cognitif (21°-22° siècles) : 
la dématérialisation de la technique
Eclosion de diversité des matériaux. Plusieurs milliers de variétés de polymères, élastomères, colles.., prennent toutes les formes imaginables : des fils pour les armatures (kevlar, carbone), des fibres pour le textile (polyester), des membranes pour les structures gonflables (mylar), des mousses pour les rembourrages de matelas, sièges.., l’isolation des cloisons..(polyuréthane). On peut presque composer des polymères sur mesure, capables de répondre à un cahier des charges prédéterminé. Alliages, céramiques, composites, verres multiplient encore les possibilités d’adaptation de la matière. D’où, pour le fabricant, un hyperchoix des matériaux, et la nécessité d’utiliser des bases de données et les méthodes de l'”analyse de la valeur” pour s’y retrouver. Allégement général des matériaux, dans tous les domaines.
Mise en réseau par l’électricité et maîtrise de l’énergie. Le gaspillage d’énergie de la société industrielle (jusqu’à 7 tonnes d’équivalent pétrole par habitant et par an, soit 117 fois le poids d’un humain moyen de 60 Kg) se ralentit, du fait que les ressources ne sont pas inépuisables. Les techniques électriques (micro-ondes, plasmas, courants hachés…) permettent de délivrer l’énergie en quantité juste suffisante, là précisément où l’on en a besoin, dans des conditions moins polluantes (exemple : automobile électrique ou hybride). L’électrification, c’est aussi la disponibilité instantanée, donc le changement, à échéance d’une génération, du système technique domestique : éclairage, réfrigérateur, machines à laver, robots ménagers..
La bio-technologie peut intervenir directement sur les molécules chimiques constituant les êtres vivants, non seulement les observer et visualiser leurs formes et leurs composition sur ordinateur, mais aussi les couper, les greffer, les hybrider. La perspective de fabriquer des êtres vivants sur commande, doués de capacités pré-définies, place l’espèce humaine devant des responsabilités vitales plus complexes que ce qu’elle a jamais eu à traiter. Ayant appauvri le patrimoine naturel par l’industrialisation et la déforestation tropicale, elle va sans doute devoir, pour compenser, l’enrichir d’espèces artificielles, capables de constituer entre elles des écosystèmes stables et complets (biosphères).
L’échelle de temps du microprocesseur se compte en milliardièmes de secondes, celle de l’ordinateur optique se comptera en millionième de milliardième de secondes. La perception humaine reste au dixième de seconde. L’ordinateur va donc déjà dix à cent millions de fois plus vite que le cerveau, auquel il peut imposer ses rythmes. Il immerge le sujet dans des univers virtuels conçus, soit pour l’enseignement de savoir faire techniques (pilotage, chirurgie..) soit pour la fascination (jeux vidéos..)

Système technique agraire médiéval 
(11°-13°->18° siècles)
Système technique du machinisme industriel (18°-20° siècles)

L’espace et les échanges
Reconstitution des marchés locaux et régionaux (11°-12° siècles). Le gouvernail d’étambot à gond (1242) facilite le développement des navigations marchandes, notamment dans la baltique : constitution du système hanséatique (13°) autour de Lübeck,  Danzig, Königsberg…
Chemins de fer, automobile, aviation : l’espace rétrécit. On peut relier deux villes du globe en moins d’une journée. Marché mondial des grands produits (pétrole, acier, non ferreux, café, cacao, laine…), des biens d’équipement (machine outil) et des biens de consommation (automobile, appareil photo…)

Communication et éducation
L’information technique circule en latin, grâce au travail des copistes, dans le réseau transnational des monastères. L’école de Charlemagne. Naissance de l’Université critique (scolastique).
L’imprimerie : elle a d’abord des conséquences religieuses (protestantisme), puis littéraires (âge classique) puis techniques à partir du 18° siècle (l’encyclopédie) : diffusion de la culture technique. Enseignement de masse après 1850.

Territoire social et organisa-tion
La terre est la base de ressources, nécessaire à la survie familiale, villageoise, féodale… Elle est donc l’enjeu des batailles. Objet de propriété, on la transmet à sa descendance. La féodalité, caste militaire, est la protectrice du territoire agricole, autarcique, garante de sécurité. Pour les échanges, sont crées des cités marchandes, à organisation isonomique, d’abord dans la Hanse, puis en méditerranée (Gènes, Venise)
L’outil de production (les usines, les machines..), c’est à dire le Capital, est la base de ressources. La survie est assurée par le fonctionnement de la production, de ses approvisionnements et de ses débouchés. Ce territoire là est instable. Il faut s’activer pour le conserver. L’état-nation préserve la sécurité économique et sociale ; l’entreprise prend les risques. Début de séparation des pouvoirs.
Système technique cognitif (21°-22° siècles) : 
la dématérialisation de la technique
Après une phase d’implosion urbaine, reconquête de l’espace habitable, rendue possible par la généralisation de la télé-présence (visiophonie..) en temps réel ou différé, et l’art de constituer des biosphères autonomes locales. Villes-défis de l’habitabilité : dans les zones inhospitalières, sur les mers, dans l’espace intersidéral… Les échanges concernent, non plus les produits pondéreux de première nécessité, mais les créations techniques ou artistiques, les informations contenues dans les banques de données, la programmation des réalisations futures. Les distances ne sont plus physiques, mais culturelles : la difficulté à être compris dans une autre langue ou une autre culture.
La téléphonie : le maillage des télécommunications construit une sorte de “cerveau planétaire”. Chacun peut être joint instantanément en tout lieu, par le son ou l’image. Le nouveau système technique se développe jusqu’à saturer le mental des humains. Les individus doivent se protéger de la communication. L’enseignement de masse est un savoir naviguer dans le savoir. Il est stimulé par le contact personnel avec l’enseignant, mais opère dans le champ du patrimoine culturel stocké dans les mémoires artificielles (disques laser et autres)
La base de ressource qui permet la survie est un savoir-faire personnel. Il peut aussi bien concerner une technique de pointe sophistiquée ou au contraire rejoindre les connaissances ancestrales, telles que l’art de survivre dans les glaces ou dans le désert. On met plusieurs années à l’acquérir, il risque constamment d’être déclassé et, à la différence du patrimoine ancien, il ne peut être transmis sans travail. La richesse est intérieure. La propriété intellectuelle est un des statuts juridiques possibles de ce nouveau patrimoine. Les organisations de protection deviennent planétaires, avec séparation des trois pouvoirs (judiciaire, législatif et exécutif). La notion d’entreprise est étendue aux organisations à but autre que lucratif, mais quand même obligées d’équilibrer leurs ressources et leurs dépenses. Elles sont porteuses d’explorations et de créations.
Les transitions sont planétaires
Le tableau ci-dessus résume les trois transitions du système technique. L’Europe a été le centre de ces mutations, sans vraiment le vouloir. Sa société a explosé, parce qu’elle constituait un mélange détonant. L’onde de choc a secoué le monde entier. De nos jours, des cohortes vengeresses se lèvent dans les civilisations qui se croient humiliées. Elles font remonter leur ressentiment jusqu’aux croisades. Mais il est trop tard. L’Occident n’est plus en occident et n’appartient plus aux occidentaux. Il est au Japon, en Amérique, partout où l’on doute des vérités toutes faites. Les occidentaux sont déracinés. Ils n’assument pas la responsabilité de ce qu’ont fait leurs ancêtres. L’éventuelle vengeance sera comme un coup d’épée dans l’eau. Le nouveau système est mondial. Tous les humains en font partie, comme le montre cette carte :


Enseignements de l’histoire des techniques

Nous abordons le troisième millénaire dans un brassage mondial. Depuis cinquante ans, le transport aérien a mis les voyages au long cours et l’émigration à portée de centaines de millions d’humains. Les peuples vivaient chacun sur leur territoire, base nourricière de l’ancienne société agraire qu’ils gardent encore jalousement en souvenir. Chinois, Indiens, Africains, Mexicains, pour la première fois depuis l’invention de l’agriculture sédentaire, les voilà tous nomades et en diaspora, répandant leurs chromosomes, leurs musiques et leurs cuisines sur la planète entière. Désormais, il ne s’agit plus de savoir si telle ou telle civilisation sera dominante dans telle ou telle région, mais bien de comprendre comment peut évoluer la civilisation mondiale, bigarrée mais unique, déjà équipée des mêmes automobiles, des mêmes machines à laver et des mêmes téléphones. Néanmoins, la diversité des expériences du passé est pleine d’enseignements. En faisant un tour du monde des techniques et de leurs rapports avec les civilisations où elles sont écloses, nous pourrons soupeser les chances de cette civilisation mondiale, les erreurs à ne pas commettre et définir les conditions de son succès.
Quoi de neuf depuis mille ans ?
Si nous nous replacons mille ans en arrière, au dixième siècle, l’Europe n’était pas la civilisation la plus avancée. L’islam avait développé l’enseignement, perfectionné la médecine, inventé l’algèbre, traduit et retransmis la philosophie grecque, mobilisé les meilleurs artisans à la construction de palais et de mosquées, diffusé la boussole, la fabrication du papier, des systèmes performants de cultures irriguées. Plus que des créateurs, les arabes ont été des transmetteurs de techniques entre les nombreuses régions qu’ils contrôlaient. L’islam faisait alors l’admiration des observateurs pour sa science, ses vergers et ses jardins. Il apportait la prospérité sur son passage.
A l’époque, les chinois étaient encore plus créatifs. Ils avaient inventé la poudre à canon, la pâte à papier, l’imprimerie à caractères mobiles quatre siècles avant Gutemberg, et avaient fabriqué les premières grandes horloges. Leur empire était ordonné à partir d’un pouvoir absolu. Sa fonction publique était composée de lettrés, recrutés aussi objectivement que possible, par concours. Si l’on montrait aujourd’hui à un expert “martien” la technique du vingtième siècle, puis l’état des différentes civilisations au dixième siècle, il dirait sans nul doute que celle où le monde moderne a toutes chances d’éclore, c’est la Chine. Et cependant, tel n’a pas été le cas. Pourquoi ?
En posant cette question, nous entrons au coeur du débat de la prospective. Faute d’une lecture de l’Histoire capable d’expliquer la montée et le déclin des civilisations, les prospectivistes sont bien embarrassés pour évaluer les chances de la nôtre dans les siècles à venir, et les dirigeants sont réduits à s’appuyer sur des doctrines douteuses ou des vérités incantatoires. Le 20ème siècle a connu tant d’idéologies dévastatrices que ses intellectuels se sont réfugiés dans le scepticisme, faisant comme si l’esprit humain était définitivement incapable d’une lecture fondée des grands mouvements de la société. On peut comprendre cette méfiance. Mais que l’on me permette aussi de ne pas participer à un découragement qui, en définitive, ne peut rien apporter de positif. Je tenterai quand même une lecture, ou plutôt j’indiquerai une voie de recherche qui devrait permettre d’y accéder.
La description des conflits et des oppressions ne suffit pas, et de loin, à saisir l’évolution de l’espèce humaine. Les ratés de l’Histoire ne sont pas l’Histoire. Si les tentatives d’explication ont jusqu’à présent échoué, c’est sans doute faute de données pertinentes. On cherche à comprendre, mais en regardant au mauvais endroit. Le fonds d’une civilisation est fait de vie quotidienne. Il s’inscrit dans ce qui permet aux hommes de survivre : la technique. Evitons le piège de l’Histoire officielle, celle des princes, de leurs cours et de leurs batailles, précisément celle qui a été bâtie comme un spectacle pour être racontée. Intéressons nous à la vérité des coulisses, même si l’évolution des techniques a été peu étudiée. C’est une matière difficile, beaucoup plus foisonnante et moins “visible”. Mais elle est déterminante, elle donne leur forme aux structures sociales.
Stabilité de la Chine, pourquoi ?
Prenons donc le cas, évoqué plus haut, de la Chine au dixième siècle. L’empire du Milieu est centralisé. Ses inventions (la poudre à canon, la pâte à papier, l’imprimerie, les horloges) éclosent à la Cour et sont utilisées pour les besoins ou les plaisirs impériaux. La poudre sert à faire des feux d’artifice, dont les chinois raffolent, le papier et l’imprimerie à diffuser les décrets et les instructions impériales. Quand à l’horloge, elle eût un sort malheureux, qui vaut la peine d’être conté :
La première horloge est due au moine bouddhiste tantrique et mathématicien Yixing. Elle date de 725. On la nomma : “la carte du ciel sphérique, en forme d’oeil d’oiseau, mue par l’eau”. On la plaça bien en vue des ministres et fonctionnaires, dans le palais même. En 730, les candidats aux examens officiels durent écrire chacun un essai à son sujet. Mais, peu de temps après, le mécanisme commença à rouiller. Hors d’usage, elle fut reléguée au “musée du collège de tous les sages”. La plus grande horloge chinoise fut la « machine cosmique » de Su Song, construite en 1092. Elle avait dix mètres de haut, et était surmontée d’une sphère armillaire, d’où l’on pouvait observer la position des étoiles.

Reconstitution de l’horloge de Su Song
Les observations du ciel coïncidaient avec les données de la machine, dit-on, “comme les deux moitiés d’une taille”. Une pagode à cinq étages lui faisait face. Des personnages, des jaquemarts, sortaient par les portes de la pagode, sonnaient des cloches, frappaient des gongs, tous animés par le mouvement de la machine.
L’horloge de Su Song fonctionna de 1092 à 1126. Quand la dynastie Song perdit sa capitale, Kaifeng, elle fut démantelée et reconstruite à Pékin, où elle resta en service encore quelques années. Mais les membres de la faction politique opposée à celle dont Su Song avait été membre (il était conservateur) exigèrent la destruction de l’horloge pour des raisons politiques, car elle représentait un vestige de l’ère précédente (l’ère Yuan you, deux ans auparavant). Le sous-directeur de la bibliothèque impériale réussit à faire retarder la décision en intervenant auprès du premier ministre. Mais la nouvelle faction parvint au pouvoir et personne ne pût alors empêcher la destruction de la machine. “Quelle honte” dit un texte de l’époque.
Quand la technique dépend des mouvements d’humeur et des intrigues du pouvoir, n’étant pas enracinée dans le quotidien de la vie populaire, elle peut être oubliée ou détruite. Les chinois redécouvriront la mesure mécanique du temps quand les jésuites leur apporteront des horloges d’occident.
La Chine était une civilisation rurale. Le seul domaine technique où le savoir était retransmis à la “société civile” comme on dit maintenant, était l’agriculture et l’irrigation. Les plus grands empereurs s’enorgueillissaient d’avoir rédigé un traité de gestion des eaux. Ce savoir là les mettait en communion directe avec le peuple. Le reste passait pour plus futile, sauf en ce qui concerne le maintien de l’ordre, nécessaire pour protéger les paysans des pillages. C’était d’ailleurs le maillon faible. Vue sur plusieurs millénaires, l’Histoire de la Chine est une succession d’oscillations entre des périodes où le pouvoir central est fort, et fait respecter la justice, et d’autres où règnent des “seigneurs de la guerre”, féodaux dévoyés ou bandits de grand chemin, qui pillent et rançonnent les campagnes. Si la Chine est restée centralisée, c’est que le centre, même abusif, était un recours. Le pouvoir impérial est resté ancré dans la mentalité chinoise, alors que le Japon et l’Europe se sont tournés vers des systèmes féodaux, c’est-à-dire polycentriques. La Chine était, de toute éternité, dans un balancement de flux et de reflux : les saisons, les récoltes, le pouvoir, le Confucianisme et le Taoïsme, le Yin et le Yang, chaque chose et son contraire coexistait et s’activait à son tour. On ne pouvait pas rompre les cycles. L’idée même de progrès n’avait pas sa place.
Ouverture puis fermeture de l’Islam, pourquoi ?
Le cas de l’Islam est tout aussi significatif. Voilà une civilisation, à ses débuts créatrice, éveillée, à l’affût de tous les progrès de la Science, des techniques et de la pensée. Par exemple, un Chinois, capturé en 751 à la bataille de Talas, apprend aux Arabes comment fabriquer du papier. Le papyrus devenait rare et cher. Le besoin d’écrire et de transmettre était vivace. La première fabrique est installée à Bagdad en 795. Au X° siècle, le papier prend définitivement le pas sur le papyrus. Bagdad compte alors plus d’un million d’habitants, alors que les villes européennes, telles que Paris, n’atteindront 300 mille qu’au 14°. Au XII°, des centaines de moulins à papier sont en fonctionnement au Maroc, dans la région de Fès. Déjà, la société musulmane de l’an mil est beaucoup plus raffinée que celle de l’Europe. Elle lui transmet l’algèbre, la philosophie, la médecine, l’irrigation, des instruments de navigation. Puis elle se fige. Depuis le XII°, elle se complaît dans la psalmodie, le superlatif et la répétition. Pourquoi ?
Si l’on regarde plus précisément l’attitude des arabes face à la technique, on pressent que, malgré leur curiosité pour certaines nouveautés, ils ne s’accordaient pas sur l’idée d’un progrès général. Les nombreux traités techniques sont surtout des compilations d’ouvrages plus anciens, datant des Romains. En matière d’agriculture, les habitudes régionales subsistent. Les persans gardent leur forme d’araire, les Egyptiens la leur. Les progrès faits en irrigation dans le sud de l’Espagne ne sont pas transférés aux autres régions. On sent la priorité des particularismes locaux. L’islam a seulement recouvert une mosaïque de sociétés tribales, aux cultures immobiles et intransigeantes. Sa recherche s’est focalisée dans quelques centres intellectuels, en Perse, en Egypte, à Cordoue. elle n’a pas imprégné le peuple.
Puis, au douzième siècle, à Cordoue, s’est déroulée une des plus grandes histoires d’amour que l’esprit humain ait connue. S’y trouvaient à la fois Maïmonide, sage et logicien juif, auteur du « guide des égarés » ; Ibn Arabi, mystique sublime dont la profondeur nous appelle encore ; Averroës, puits de connaissance scientifique, philosophique et technique ; enfin Alphonse X le sage, roi chrétien tolérant entre tous, si tolérant qu’il sera éliminé par les siens. Ces différents personnages disaient la même chose : la Connaissance (au sens fort du terme) doit être accessible à tous les hommes, quelle que soit leur origine, leur foi, leur appartenance, leur richesse ou leur pauvreté. D’accord sur l’essentiel, ces sages, à partir de leur diversité, inventaient les prémices des droits de l’Homme.
Je crois que cette communion entre de si grands esprits a été une expérience trop forte pour l’époque, une sorte de séisme spirituel. Par peur, les réflexes particularistes se sont déclenchés. Les trois communautés ont alors tourné le dos à l’Amour, et sont parties chacune dans des directions différentes. Les Espagnols sont passés à la Reconquête, à l’Inquisition, puis sont allés saccager l’Amérique Latine. Depuis, leurs chants d’amour sont des platitudes, des litanies désespérées.
Les musulmans, entraînés par les vociférations d’Al Ghazali contre les philosophes (falsafa), leurs doutes et leurs discussions, ont déclaré la fermeture de l'”ijtihâd”, le moratoire des recherches. Ils ont fait comme si le monde s’était arrêté, et ne pouvait plus, désormais, que vivre dans le souvenir des perfections anciennes. Quant aux juifs, ils ont repris l’errance. Ainsi, pour les chrétiens, l’amour a été inversé en destruction. Pour l’islâm, il a été projeté dans le passé. La société musulmane s’est désintéressée de l’avenir.
Encore maintenant, chez les traditionalistes, les choses importantes, porteuses d’avenir, restent voilées. Le dévoilement est perçu comme proche du blasphème (biddah). Difficile (mais pas impossible..) d’innover, car innover, c’est dévoiler ce qui n’est pas encore visible.
Le Coran sert souvent de couverture au maintien d’archaïques coutumes tribales (sexisme…) antérieures au Prophète. Ainsi, tout en faisant semblant de vénérer Mahomet, ses dévots nient dans leurs actes qu’il ait changé le monde et inauguré une ère nouvelle. Le déclin de la civilisation islamique, tel que l’analysait autrefois Ibn Khaldun, est la traduction concrète de l’irréalité des dirigeants, qui préfèrent la poursuite de leurs phantasmes au constat de la réalité. Alors que le peuple souffre et s’appauvrit, ses chefs et leur cour s’enivrent de mots et de munificences.
Ce comportement n’est pas spécifique de l’Islam. Il se retrouve régulièrement dans l’Histoire, si bien qu’on peut l’appeler “principe d’irréalité”. Il s’énonce ainsi : Tout système dirigeant, placé en position de confort, tend à se désintéresser de la vie concrète du peuple et de l’évolution des connaissances et des techniques. Il consacre le maximum de son temps à ses intrigues internes. Il conserve ses habitudes de pensée et ses explications du monde envers et contre l’évidence des faits, sauf s’il est menacé dans sa survie ou dans son maintien au pouvoir. Ainsi, pouvoir et progrès font rarement bon ménage, comme nous allons le voir dans le cas de l’Europe.
Premier envol : le douzième siècle européen
Après la stabilité chinoise et le déclin musulman, on peut se demander pourquoi l’extraordinaire explosion de création technique du monde moderne s’est produite en Europe, région qui, au dixième siècle, était habitée d’une population rurale, gouvernée par une féodalité fruste et sportive, plongée dans l’incertitude après la décomposition de l’Empire de Charlemagne. Rien ne la prédisposait à une pareille destinée.
Alors que les civilisations tendent à stabiliser leur système technique, et peuvent vivre en harmonie, sans changer leur technologie, pendant plusieurs siècles, l’Europe a connu, dès la fin du onzième siècle, une profonde déstabilisation, la grande révolution agraire du moyen âge, puis une autre au dix huitième siècle, la révolution industrielle, et actuellement commence une troisième révolution, mondiale cette fois : celle de l’immatériel.
La faille qui permit au changement de s’introduire dans cette civilisation là, alors que les autres y résistaient, c’est, à mon avis, l’absentéisme du pouvoir. Les chevaliers étaient partis en croisade, mais pourquoi ? Pas seulement pour les motifs officiels que nous a transmis l’hagiographie cléricale, mais aussi pour des raisons beaucoup plus concrètes, liées à la situation objective de l’époque. Dès le onzième siècle apparaît un désaccord entre les deux moitiés de la classe dirigeante : le pouvoir temporel féodal d’une part, et le pouvoir spirituel de l’Eglise et des monastères d’autre part. Les trop nombreux enfants de la chevalerie, désoeuvrés, se livrent à des pillages. Ils font des chevauchées fantastiques à travers champs, ce qui endommage les récoltes et pillent, même les monastères. Après quelques tentatives infructueuses pour maîtriser ces débordements, l’Eglise invente les croisades : allez donc voir en terre sainte si j’y suis ! Idée géniale, qui va canaliser l’excès de vitalité et la soif d’idéal de cette jeunesse prédatrice. Les croisés s’étant opportunément absentés, les initiatives commencent à fleurir. Les gestionnaires des domaines ruraux vont au marché (c’était interdit), mettent de l’argent de côté, investissent, défrichent, essaient de nouvelles cultures. Libérée de sa classe dirigeante, l’Europe commence à entreprendre.
Symétriquement, les monastères se trouvent en difficulté financière. Ils avaient accumulé une population considérable (quelque vingt-cinq mille moines pour le seul ordre de Cluny). Leurs domaines étaient immenses. Mais, occupés à chanter des cantiques jusqu’à sept heures par jour, refusant de cultiver eux-mêmes, ils confiaient la gérance à des paysans, lesquels s’attachaient à brouiller les pistes, dissimulant les récoltes et même les traces d’appartenance. Alors, faute de ressources, alourdi de dépenses excessives, Cluny se trouve en cessation de paiements.
Financièrement fragilisée, l’Eglise est en même temps menacée dans son hégémonie spirituelle. L’hérésie venue d’Orient, par les marchands, se propage dans le Nord de l’Europe, avant de gagner à sa cause le comté de Toulouse et les “Albigeois”. C’est contre elle que sera construite l’inquisition. Héritiers d’une longue tradition dualiste, antérieure même au christianisme, ces hérétiques, les Cathares, expliquent qu’il n’y a pas besoin de l’Eglise pour se rapprocher de la divinité. Bien plus, il soupçonnent Rome d’être une manifestation des forces du mal, vu qu’elle prétend représenter un Dieu pauvre, tout en faisant étalage d’immenses richesses. En effet, les prélats et les moines de cette époque menaient grand train, dépensaient allègrement les redevances de leurs domaines, et se livraient à de multiples frasques sans grands risques, leur statut privilégié et sacralisé les plaçant au-dessus des lois.
Tout aussi dangereuse pour l’institution cléricale était la controverse qui se développait au-dedans, initiée par Abélard. L’esprit vif, armé d’une logique implacable, ce moine turbulent se livrait à des joutes oratoires au centre de Paris, sur la Montagne Sainte Geneviève, devant ses étudiants. Il prétendait commenter directement les textes sacrés, sans nécessairement se référer aux exégèses qu’en avait fait l’Eglise. Cela peut nous paraître anodin. À l’époque, c’était un enjeu stratégique. Sous la liberté de commenter, il ne s’agissait rien moins que d’introduire la liberté de penser. Avec sa “disputatio”, Abélard fonde la notion moderne d’Université, qui prendra le relais d’Averroës et des maîtres de Cordoue. La flamme du doute philosophique était passée en Europe. Elle ne s’éteindra plus.
Alors, dans l’Eglise menacée, tout est mûr pour qu’on s’en remette à un ascète à la poigne de fer : Bernard de Clairvaux, le futur Saint Bernard. A partir de 1117, il impose ses idées. C’est la révolution cistercienne : travailler de ses mains, comme le veut la règle originelle de Saint Benoît, fuir la ville, nouvelle Babylone, lieu de corruption, bannir le luxe et la décoration, rendre des services concrets au peuple des campagnes. Les connaissances accumulées dans les manuscrits du réseau monastique, qui avait alors le monopole de la circulation du savoir, sont mobilisées au service du sauvetage de Cluny, qui se termine en triomphe. Des centaines de monastères se rallient à cette nouvelle doctrine. De nouveaux établissements sont construits dans des lieux inexploités, au désert comme on disait alors avec emphase. Au total sept cents abbayes filles en deux siècles. Pendant la période de plus grande expansion (1145-53), on en comptera une de plus par semaine ! Elles diffusent le savoir technique dans le monde rural environnant. La sélection des semences et des animaux, la généralisation des moulins, source d’énergie servant non seulement à moudre, mais aussi à scier le bois, fouler le drap, actionner des soufflets de forge, datent de cette époque, comme le soc de charrue en fer et le collier d’attelage, qui permettent les grands défrichements. Les marchés se développent et s’internationalisent. Au treizième siècle, s’établit autour des villes de la Baltique (Lübeck, Brême, Cologne, Danzig, Goslar, Hambourg, Lunebourg, Reval, Riga, Rostock, Stralsund) une circulation d’échanges internationaux qui préfigure le grand capitalisme. C’est l’organisation “Hanséatique”. Elle donne lieu à une forme de gouvernement “isonomique”. Elle établit des règles strictes de fonctionnement du commerce. Elle mobilise les meilleures techniques de navigation : les “cogge” atteignent les 120 tonnes et sont équipées pour la première fois du gouvernail d’étambot.

Le gouvernail d’étambot apparaît sur le sceau de la ville d’Elbing, en 1242.
Ils préfigurent les vaisseaux qui partiront à la conquète de l’Amérique aux siècles suivants. L’attachement des cités saxonnes à leurs foires date de cette époque. La prospérité devient explosive. La population double entre 1100 et 1300.
Déclin, Renaissance et Révolution Industrielle
Malheureusement, cette expansion se termine mal, très mal. Au début du quatorzième siècle, la densité atteint une quarantaine d’habitants au kilomètre carré. C’est le maximum que peut nourrir ce système technique rural. Les aléas climatiques suffisent à causer les premières famines (1316). La grande peste de 1348 arrive dans une population déjà affaiblie. Elle tue en un an le tiers de la population européenne. Elle sera récurrente et endémique jusque vers 1475. Arrive la guerre de cent ans. Au total deux siècles de malheur, qui ont marqué la conscience européenne comme une sorte de faute originelle et mystérieuse, un écart des hommes par rapport à l’ordre du monde qu’il faut s’attacher à rattraper. Cette chute s’accompagne d’un durcissement. La technique est à nouveau confisquée. Les corporations se reconstituent. Les territoires professionnels se précisent. L’innovation devient de moins en moins possible à mesure que le maillage des interdits se resserre. Les moyens de production sont confisqués par les institutions en place, lesquelles se maintiennent, faute de mieux, comme recours contre les malheurs.
La population est réduite de moitié entre 1300 et 1500. Elle revient à son niveau d’avant la grande prospérité médiévale. Ce qu’on appelle la renaissance n’est que la fin de ce grand et douloureux déclin. L’essentiel avait été inventé avant. Les grands ingénieurs, comme Léonard de Vinci, mettent en forme des réalisations déjà connues. Le fonds de la technique ne changera pas jusqu’au dix-huitième siècle, sauf sur deux points :
1- L’Espace : un élargissement du monde, avec la conquête de l’Amérique et surtout l’installation des premiers circuits commerciaux planétaires, déploiement mondial de ce que le système hanséatique avait inauguré dans la Baltique.
2-La communication : l’imprimerie a d’abord des conséquences religieuses. Malgré l’inquisition, l’Eglise ne peut empêcher les fidèles de lire et commenter par eux mêmes le texte sacré. À cause de la diffusion du Texte, le protestantisme devient incontrôlable. Deux siècles plus tard, l’imprimerie aura des conséquences technologiques : par la publication de la grande encyclopédie (24000 exemplaires), le savoir jalousement détenu par les corporations est mis dans le domaine public. Il alimentera l’extraordinaire créativité de la révolution industrielle.
Au dix-huitième siècle, le scénario de la révolution industrielle présente des ressemblances troublantes avec celui du Moyen Age. Depuis Louis XIV, la classe dirigeante se trouve affaiblie et divisée. Celui-ci, dès sa jeunesse, répond à la Fronde en attirant les nobles à sa Cour, fabuleuse mise en scène, merveilleux miroir aux alouettes. Ce faisant, il les éloigne de leurs domaines ruraux, qu’ils sont censés gérer. Les intendants en profitent. À la seconde génération de jeux de cour, la noblesse est devenue incompétente, et le clergé ne vaut guère mieux. Alors, dans cette classe dirigeante en lévitation, atteinte d’irréalité, se constitue un courant minoritaire novateur, comme autrefois les cisterciens de Saint Bernard, qui réclame un retour aux fondements. C’est le mouvement philosophique, dont les idées inspirent la Révolution française. Là encore, la déstructuration du pouvoir précède l’innovation technique et la prospérité économique, sa fille.
Dans le cas de l’Angleterre, où la Révolution industrielle s’est déclenchée avant la France, on constate aussi un affaiblissement du pouvoir central, doublé d’une crise. La concurrence des soieries indiennes, travaillées -déjà- avec une main-d’œuvre à très bas prix, menace la laine britannique. C’est toute une chaîne économique, depuis le mouton jusqu’au tissage rural, qui est remise en cause. On interdit, on réglemente, on brûle des cargaisons de marchandises. La pression subsiste. Elle cause une restructuration foncière agricole par la classe montante des landlords. Elle ouvre la voie aux inventions de l’industrie, qui s’établit d’abord dans le textile, avec les filatures et tissages mécaniques. La concurrence indienne est alors vaincue par l’avance technique des machines.
Pour faire comprendre l’articulation de ces différents moments, je n’ai pu qu’en esquisser l’analyse, à la limite de la caricature. J’espère néanmoins avoir fait comprendre que l’Histoire a connu des montées et des déclins de civilisation dans lesquels l’évolution des techniques s’entremêle intimement à celle des pouvoirs, et cela depuis les débuts de l’agriculture.
Le spectacle des fresques de Persépolis, montrant l’apogée des Mésopotamiens, inventeurs de l’agriculture et de l’écriture, ou celui des temples de Karnak, révélant la puissance des plus grands bâtisseurs du monde, les Pharaons d’Egypte, comparés aux populations misérables qui vivent maintenant à leurs pieds, constituent des démonstrations évidentes de déclin.
À mesure que l’archéologie progresse, les restes de civilisations oubliées nous apparaissent plus clairement. Ils nous obligent à la modestie, mais alimentent aussi notre inquiétude. Les civilisations sont mortelles. Il n’est plus possible de voir l’évolution de l’espèce humaine comme une longue marche vers le progrès, que troubleraient seulement, ici et là, quelques guerres.


Gérer et nourrir la planète

Michel Griffon, directeur général adjoint de l’ANR, ancien directeur scientifique du CIRAD, auteur de “nourrir la planète” (Odile Jacob, 2006) et “Pour des agricultures écologiquement intensives (2010) présentera une synthèse de ses travaux sur l’équilibre et les déséquilibres alimentaires de la planète le 6 Octobre 2010 à l’ISEP.


L’homme et ses écosystèmes dans l’espace, par Jean Dunglas

Biosphère 2, intérieurL’espace est un domaine d’extension de l’humanité qui est absolument nécessaire à son développement et même à sa survie à long terme. Le maintien, loin de la Terre, de groupes humains plus ou moins importants sur des durées allant de l’année à plusieurs décennies nécessite la réalisation de systèmes et d’aménagements permettant au minimum le recyclage de l’air de l’eau et des déchets mais aussi dans toute la mesure du possible la production d’une part importante de la nourriture. La seule manière efficace d’y parvenir est d’installer et de maintenir des écosystèmes intégrés permettant, en même temps, une production suffisante de matières végétales et, en moindre quantité, animale. Par ailleurs, la présence de zones récréatives offrant un environnement végétal agréable et un minimum de vie animale semble être un élément psychologique d’une grande importance. Cet écosystème artificiel devra être parfaitement compatible avec les nécessités physiologiques humaines (en particulier les impératifs nutritionnels, la flore intestinale, la microbiologie de la peau, etc.). Les contraintes physiques, chimiques et biologiques correspondantes sont considérables mais ne semblent pas hors de portée des possibilités scientifiques et techniques actuelles. La durabilité et la stabilisation de tels systèmes sur quelques décennies devrait pouvoir être obtenues. Cependant, ce premier pas demandera, de toute façon, un important effort de recherche et d’expérimentation préalable. L’extension de leur durée de vie, pour des périodes très longues, en vue d’éventuels voyages hors du système solaire, pose des problèmes d’une tout autre ampleur. Les solutions ne pourront apparaître que progressivement, au fur et à mesure de l’avancement des recherches et des résultats de l’expérience acquise dans l’exploration et la conquête des astres proches.