Ethnotechnologie prospective : L’empreinte de la technique.

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Date(s) - 02/07/2009 - 09/07/2009
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Centre culturel international de Cerisy

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Comment les techniques transforment la société ?

L’ethnotechnologie est l’étude des interactions entre les techniques et la société. Au XXe siècle, le train, l’automobile et l’aviation ont transformé les styles de vie. Au XXIe siècle, les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), mais aussi l’écologie, transforment irrésistiblement l’imaginaire et l’action quotidienne, construisant une “civilisation cognitive”. C’est aux transformations sociétales induites par ces nouveaux usages des techniques que l’on s’intéressera  plus précisément.

Par exemple, les instruments de mesure sont des techniques transformatrices. Ils sont le socle de la science comme le miroir de la société. Ils font évoluer la connaissance, le système de santé, les comportements économiques et politiques, conditionnés par les mesures statistiques et comptables que l’on sera donc conduit à examiner.

Les outils de communication, Internet notamment, transforment l’enseignement, l’art, le design, les solidarités, la conscience des enjeux planétaires et, peut-être, demain, la géopolitique. C’est aussi la manière par laquelle ils opèrent ces changements que l’on tentera de comprendre.

On essaiera enfin de considérer les visions de la technique dans les autres civilisations ainsi que les implications philosophiques et éthologiques de l’ethnotechnologie.

Programme

Jeudi 2 juillet

Après-midi : Accueil des participants

Soirée : Présentation du Centre, des colloques et des participants

Vendredi 3 juillet

Matin:

Thierry GAUDIN: Introduction (avec projection d’une vidéo de Michel Rocard)

André LEBEAU: La confrontation aux limites de la planète

Table Ronde animée par Thierry GAUDIN, avec Jean-Eric AUBERT, Jean-René BRUNETIÈRE, André LEBEAU et Bernard LIETAER

Après-midi :

Métrologie, écriture, monnaie et société (Animation: Marie-Ange COTTERET)

Denis GUEDJ: Naissance d’un concept, le mètre

Marc HIMBERT: Métrologie et construction scientifique

Soirée :

Art, design, architecture (Animation: Marie-Ange COTTERET)

Marie-Anne FONTENIER: Ethnies de la jeune création numérique: communautés réelles, communautés virtuelles? (avec Caroline GASNIER et Benoît LELEU)

Samedi 4 juillet

Matin:

Environnement, relation avec la nature (Animation: Henry-Hervé BICHAT)

Michel GRIFFON: Qu’est-ce que la révolution doublement verte?

Henry-Hervé BICHAT: Contribution des agricultures traditionnelles à l’élaboration de la nouvelle révolution agronomique du XXIe siècle

Après-midi :

Métrologie, écriture, monnaie et société (Animation: Elie FAROULT)

Bernard LIETAER: Ethnotechnologie monétaire: leçons pour aujourd’hui

Jean-Jacques GLASSNER: Le choix de l’écriture

Christine PROUST: L’enseignement de la métrologie en Mésopotamie: de l’uniformisation des apprentissages à la standardisation des pratiques

Soirée : Atelier “Monnaie et crise” (Animation: Elie FAROULT et Bernard LIETAER)

Dimanche 5 juillet

Matin : Environnement, relation avec la nature (Animation: Henry-Hervé BICHAT)

Gonçalo D. SANTOS : How ‘green’ is Chinese traditional agriculture? Technology, development, and environment in rural South China

Estelle GARNIER & Martino NIEDDU: La mutation génétique d’un mythe rationnel: de la raffinerie du végétal à la révolution de la chimie doublement verte?

Bernard HUBERT : Une troisième frontière agraire à explorer

Après-midi :

Le regard d’autres continents: technique, philosophie, éthologie (Animation: Jean-Eric AUBERT)

Jean-Eric AUBERT: Le mouvement des techniques, le destin des sociétés et l’évolutiondes consciences

Pierre QUETTIER: Co-évolution des arts martiaux et de la société japonaise

Kiran VYAS: Le don de l’Inde: la connaissance du zéro et de l’infini

Soirée :

Atelier “Jardin planétaire” (Animation: Jean-Eric AUBERT)

Lundi 6 juillet

Matin:

La contraction du temps: Internet, TIC et nanos en prospective (Animation: Jacques PERRIAULT)

Norbert PAQUEL: Technologie et système de santé

Philippe MALLEIN: Techniques, paradoxes et lien social

Jean-René BRUNETIÈRE: Les indicateurs en folie

Sergeï PERESLEGIN: Le problème de la transition post-industrielle

Après-midi :

Détente

Mardi 7 juillet

Matin : Art, design, architecture, enseignement (Animation: Elie FAROULT)

Cynthia GHORRA-GOBIN: Reconfigurer nos “espaces publics”. Quelles techniques pour le Développement Durable?

Ghislaine AZÉMARD & Samuel DA SILVA: Mutations technologiques et culturelles: nouveaux chemins pour la didactique?

Sylvie CRAIPEAU: Quand le jeu est un travail

Après-midi : La contraction du temps: TIC, enseignement et connaissance (Animation: Jacques PERRIAULT)

Bernard BLANDIN: Quelques effets des instruments de communication sur la relation pédagogique

Jacques PERRIAULT: Pratiques numériques et modèles de connaissance

Marie-Ange COTTERET: Comment les technologies transforment les sociétés: la mesure

Soirée : Atelier “Education” (Animation: Jacques PERRIAULT)

Mercredi 8 juillet

Matin : Le regard d’autres continents: technique, philosophie, éthologie (Animation: Juliette GRANGE)

Juliette GRANGE: Philosophies de la technique en France et en Allemagne (XIXe-XXe siècles)

Alain GRAS: Ethnotechnologie comparative: le piège énergétique et la bifurcation socio-technique de la modernité

Elie FAROULT: Technique et enseignement supérieur: évolution

Après-midi : Comptabilité et société (Animation: Elie FAROULT)

Yves DOUCET: Mesure, action collective et libertés

Claude SIMON

Actualité de l’ethnotechnologie

Thierry GAUDIN: L’ethnotechnologie en tant que discipline de recherche

Soirée :

Atelier “Exercice de Prospective” (Animation: Elie FAROULT)

Jeudi 9 juillet

Matin : Discussion avec Sergeï PERESLEGIN et Alexandra YUTANOV

Restitution prospective

Conclusions, par Jean-Eric AUBERT, Elie FAROULT et Thierry GAUDIN

Après-midi :

Départ des participants

Résumés

Jean-Eric AUBERT: Le mouvement des techniques, le destin des sociétés et l’évolution des consciences

On peut aborder l’ethnotechnologie avec une approche microsociétale examinant l’empreinte qu’une technique donnée laisse sur une communauté particulière. On peut aussi l’aborder dans une approche macro-sociétale en considérant comment une société évolue dans un contexte technologique donné. C’est cette deuxième perspective que je prendrai en adoptant un point de vue “éthologique”, c’est-à-dire centré sur les comportements. Je considérerai d’abord dans une perspective historique longue les changements de comportements vis-à-vis de la nature et du “monde” en général, des sociétés primitives jusqu’aux sociétés contemporaines, en passant par les sociétés agraires puis industrielles. Je considérerai ensuite la façon dont les principales civilisations se sont développées et organisées suivant leur maîtrise des techniques du moment. Il apparaîtra de ce survol dans le temps et l’espace que les sociétés ne maîtrisent pas durablement la technologie. Celle-ci évolue de façon autonome, expression de la créativité et du dynamisme du vivant. Il s’ensuit des crises plus ou moins profondes, manifestations des désajustements entre les mouvements des techniques et les fondements éthologiques des sociétés, les crises auxquelles nous sommes confrontées aujourd’hui étant particulièrement redoutables car elles résultent de l’effondrement d’un modèle de croissance global. Suite aux crises, une évolution des consciences se produit: une sorte d’élévation dans le degré de conscience se matérialisant par de nouvelles valeurs, de nouvelles règles de vie en commun. Cette réflexion, et les exemples qui l’alimenteront, s’appuiera sur une expérience de trente cinq ans de conseil en politique de l’innovation développée au sein de diverses organisations internationales.

Ghislaine AZÉMARD: Mutations technologiques et culturelles : nouveaux chemins pour la didactique?

Les nouvelles générations travaillent, se divertissent, consomment, communiquent de manière entièrement nouvelle, leurs “allant de soi” intègrent des pratiques d’usage des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication qui se sont construites pour la plupart depuis moins de cinq ans. La généralisation fulgurante de l’usage des blogs, des réseaux sociaux sur internet, des jeux en ligne persistants, des forums… contribue à bâtir progressivement pour la plupart de ces usagers un double virtuel dont les exigences vont croissant. Le temps et le nombre des connexions sur internet, la régularité des interactions, l’appropriation immédiate de nouvelles fonctionnalités fondent de nouvelles appartenances et déplacent les modalités de vie traditionnelle tant personnelles, relationnelles, que citoyennes ou professionnelles. Ce mode de vie virtualisé se transnationalise, tisse du réel à l’échelle de la planète, il s’affranchit de certains systèmes symboliques hiérarchisés, il impose des codifications spécifiques qui induisent des comportements inédits. Internet et ses services en perpétuel enrichissement agissent comme un activateur social sans précédent, très différent dans ses impacts des “appareils idéologiques” des générations précédentes. Dans cette configuration générale, on constate que les compétences et les appétences des nouvelles générations ont profondément changé, les moyens de transmission des connaissances ne peuvent négliger ces modifications sans mettre en difficulté toute tentative de contribuer à la construction de conceptualisation, d’enseignement et de valeurs. De nouvelles modalités de transmission par le numérique sont à l’œuvre, les processus pédagogiques déjà éprouvés cherchent leurs équivalents en terme de procédures interactives. Scénariser les enseignements, introduire de l’esthétique, de l’attractivité, du jeu dans les logiques d’apprentissage, utiliser les potentialités interactives des NTIC, la simulation des situations, créer des univers virtuels immersifs, favoriser l’expérimentation sont autant de pistes de réalisations et de recherches qui seront interrogées dans cette intervention.

http://www.leden.org

Henry-Hervé BICHAT: Contribution des agricultures traditionnelles à l’élaboration de la nouvelle révolution agronomique du 21ème siècle Le modèle de l’agriculture industrielle qui a dominé le vingtième siècle est en train de connaître ses limites: non seulement l’amélioration de ses performances se ralentit progressivement, mais surtout les facteurs de production sur lesquels a été fondée sa réussite risquent de disparaître au cours des cinquante prochaines années: coût croissant de l’énergie fossile, épuisement progressif des matières premières à base d’engrais chimiques, limitation de plus en plus drastique des pesticides. Or au cours des cinquante prochaines années, il faudra doubler au moins le volume des biomasses prélevées pour satisfaire non seulement ses besoins alimentaires mais également en matériaux, en produits chimiques et en énergie d’une population mondiale frôlant les 9 milliards d’habitants. L’Humanité va donc se retrouver dans la situation des agricultures traditionnelles qui ont du s’efforcer de répondre à tous les besoins des populations sans fuel bon marché, ni engrais minéraux ou pesticides. Au moment où il faut relever le défi d’une agriculture aussi productive qu’écologique, le moment paraît venu d’être à l’écoute de ces expériences séculaires, surtout lorsqu’elles concernent des régions densément peuplées depuis longtemps, comme en Extrême Orient.

Bernard BLANDIN: Quelques effets des instruments de communication sur la relation pédagogique

La communication proposée examinera, à partir de travaux de recherche sur la relation pédagogique à distance, quelques conséquences de l’utilisation des technologies de communication sur les interactions humaines. La relation pédagogique est une instance de la relation éducative, c’est-à-dire d’une relation sociale particulière mise en œuvre dans un environnement possédant des caractéristiques déterminées. L’étude des modifications de la relation pédagogique dans les situations d’utilisation d’instruments de communication, comme par exemple dans le cadre de dispositifs de formation à distance, est révélatrice des transformations des modalités d’interaction entre les êtres humains que provoquent les technologies de communication. La sociologie d’Erving Goffman se révèle un outil précieux pour analyser ces transformations des interactions à l’aide de données observables.

Bibliographie
BLANDIN, B. (à paraître) “L’objet en sciences humaines et sociales: tentative d’état des lieux”, in ADE, D. & de SAINT-GEORGES, I. Les objets dans la formation et l’apprentissage: usages, rôles et significations dans des contextes variés. Toulouse: Octarès.

BLANDIN, B. (à paraître) “Objet, savoirs et apprentissage”, in BAILLE, J. Du mot au concept: objet. Grenoble: Presses de l’université de Grenoble.

BLANDIN, B. (2008) “Impact du dispositif sur les processus d’apprentissage”, in ENLART, S. Formation: les dispositifs en question. Paris: Editions Liaisons.

BLANDIN, B. (2007) Les environnements d’apprentissage. Paris: L’Harmattan.

BLANDIN, B. (2004) “La relation pédagogique à distance: que nous apprend Goffman?”, in Distances et Savoirs Vol. 2, n°3/4. Hermès – Lavoisier – CNED, p 357-381.

BLANDIN, B. (2002) La construction du social par les objets. Paris: PUF.

Jean-René BRUNETIÈRE: Les indicateurs en folie

Le 2 août 2001, la “LOLF” (loi organique relative aux lois de finance), votée à la quasi-unanimité, était publiée. Elle faisait obligation au gouvernement de rendre compte de la totalité de l’action de l’Etat à l’aide “d’indicateurs précis dont le choix est justifié”. Ainsi, depuis 2006, 1167 indicateurs nous disent tout sur la “performance” de l’Etat. Les documents sont publics mais suffisamment bien cachés (cf la longueur de l’URL(1)). Peu de gens y sont réellement allés voir. Pourtant, ça vaut le détour : les occasions de sourire, de s’interroger, parfois de se scandaliser sont presque aussi nombreuses que les indicateurs. Qu’en conclure? Peut-on fonder une métrologie de l’action publique? L’action de l’Etat, faite d’arbitrages plus que de productions, peut-elle se mesurer en 1167 chiffres? et pourquoi pas en 1 chiffre, fonction linéaire des 1167? qu’est-ce qui peut pousser des hauts responsables intelligents et de bonne volonté à jouer à un tel jeu? pourquoi ces objets ne nourrissent-ils aucun débat démocratique, alors qu’ils doivent rendre compte de l’efficacité des gouvernants? Pénombre aurait quelques hypothèses là-dessus, à livrer au débat.

(1)Trouvables sur: href=”http://www.performance-publique.gouv.fr/farandole/2009/DBBLEUTMS_TMSBG.htm#resultat” target=”_blank”>http://www.performance-publique.gouv.fr/farandole/2009/DBBLEUTMS_TMSBG.htm#resultat
L’URL a changé depuis : http://www.performance-publique.budget.gouv.fr/ (consulté le 5 janvier 2015)

Bibliographie

Pénombre ; Lettre grise n°10, “La LOLF sans peine”, href=”http://www.penombre.org/lg/LG10def.pdf” target=”_blank”>http://www.penombre.org/lg/LG10def.pdf.

Article ; “Les indicateurs de la LOLF, une occasion de débat démocratique?”, J.R. Brunetière in Revue française d’administration publique, n°spécial sur la LOLF juin 2006

Pénombre ; “Chiffres en folie. Petit abécédaire de l’usage des nombres dans le débat public des médias”, La Découverte. Préface de Philippe Meyer (1999).

Marie-Ange COTTERET: Comment les technologies transforment les sociétés: la mesure

La métrologie naît en Mésopotamie au troisième millénaire avant notre ère, conjointement au développement du commerce, des villes, de la comptabilité, de l’écriture et de l’école. Le premier inspecteur des poids et mesure dont nous avons connaissance vivait en -1750. En remontant aux origines, en Mésopotamie, apparaît la permanence du lien qui unit le marché, l’école et la mesure. Périodiquement, le pouvoir, face à l’anarchie métrologique, tente d’unifier le système de mesure. C’est ce que fait Charlemagne. Après lui, pendant mille ans, de 789 à 1789, la dégradation reprend. À nouveau, des milliers de mesures différentes de poids, de longueur, de volume, ont cours. Et l’état de grâce de l’été 1789 permet la grande unification métrique. Toutefois, en observant de plus près cette période, apparaît un résultat imprévu: le pouvoir métrologique est confié à la communauté scientifique alors que la demande initiale était motivée par les fraudes des marchands et les injustices fiscales. Depuis, la définition des mesures échappe au jeu des intérêts commerciaux et les étalons sont devenus des instruments très sophistiqués.

Sylvie CRAIPEAU: Quand le jeu est un travail

Les jeux vidéo, particulièrement les jeux en ligne, ne relèvent plus d’une pratique marginale mais témoignent d’un phénomène culturel. Leur diffusion massive s’accompagne d’un questionnement alarmé des familles et, en écho, de la presse. Mais l’accent mis sur les phénomènes d’addiction aux jeux électroniques ou sur la violence risque de masquer les véritables enjeux sociétaux attachés à ces pratiques nouvelles. La passion pour ces jeux ne renvoie-t-elle pas à la recherche d’un ordre, de règles sociales, mais cela, au risque, pour les joueurs, de se trouver enfermés dans des règles inscrites dans le dispositif technique? On peut considérer les univers vidéoludiques comme une extension de la rationalité économique, comme une reproduction de l’univers de l’entreprise. Les joueurs apprennent à se coordonner, à s’organiser, à agir efficacement à l’intérieur de collectifs, à développer des stratégies, autant de dimensions de la socialisation aux normes de l’entreprise. On ne peut pas dire que les joueurs sont isolés, ils expérimentent en fait de nouvelles formes de sociabilité, où il s’agit à la fois d’être présent et absent, dans un monde où ils peuvent, selon leur désir et instantanément, être seuls, en groupes d’amis, dans une foule, tout en restant dans leur fauteuil. Pour le dire schématiquement, nous devons nous poser un certain nombre de questions :
– dans ces pratiques, les joueurs risquent-ils de s’enfermer dans ce que les jeux reproduisent de notre société, dans un univers, qui comble leur sentiment de vide, les protège de leur ennui, ou dans un monde alternatif, utopique, où leurs actions peuvent être récompensées avec justice, où les règles sont claires, un monde qui a du sens?
– ces espaces ludiques sont-ils aussi des espaces de création sociale, lieux transitoires où s’expérimentent de nouvelles règles et de nouvelles modalités d’être ensemble?

Yves DOUCET: Mesure, action collective et libertés

La mesure comptable est sommée de répondre à deux demandes antinomiques :

– une demande à dominante externe d’efficience des marchés financiers sur la base d’informations comptables et de normes de mesure articulées avec les normes de rentabilité. Cette demande, devenue prépondérante à partir des années 80, a trouvé son expression canonique à travers le cadre conceptuel, les normes de la Juste Valeur et la doctrine de la création de la valeur. Ces notions développées à l’origine par le FASB, l’organisme de normalisation comptable américain, ont été reprises intégralement par l’IAS, l’organisme de normalisation international ;

– une demande à dominante interne d’adaptation aux normes d’action collectives socialement admises. La mesure comptable en tant qu’Image Fidèle d’une réalité a eu l’ambition d’être l’interprète naturel des rapports de force qui mobilisent la société libérale et capitaliste. En France, la DPO d’O. Gélinier, la sociologie des organisations de M. Crozier, le contrôle de gestion, les budgets, déclinent à tous les niveaux les réponses rationnelles apportées à la complexité de l’action organisée. Ces théories et pratiques formatent en partie les discours engagés pour accompagner l’Etat providence et apaiser les conflits d’intérêts.

La mesure comptable est à la fois un produit de cette double demande, mais aussi une construction originale sans laquelle ces demandes n’auraient pu s’exprimer, sans laquelle les organisations, grandes et petites, n’auraient pu se constituer. Elle fonde l’instrument par lequel l’action collective est devenue possible et nourrit le langage technique au sein duquel se jouent les relations de pouvoir. La mesure participe d’abord d’une technologie de l’action. Elle participe ensuite d’une technologie de la liberté mais non sans ambiguïté. Peut-on mesurer librement pour agir collectivement dans un monde totalitaire (telle a été l’expérience du communisme)? Ou inversement peut-on agir et mesurer librement dans un système tautologique où la mesure devient une fin par elle-même (telle a été l’expérience du néo-capitalisme des trente dernières années)? Connaître par soi-même, agir avec les autres, reste une pratique étrange, voire contre nature. L’homme n’aurait-il pas inventé la mesure pour se protéger des autres et peut-être de lui-même?

Elie FAROULT: Technique et enseignement supérieur: évolution Cette intervention part du fait que les sociétés au niveau du monde d’aujourd’hui sont confrontées à une série de problèmes et de défis communs qui sont de plus en plus évidents et reconnus. Les perspectives pour l’avenir (à travers les travaux de prospective menés dans différents pays) supposent une vision partagée des problèmes et des défis, mais aussi et surtout une approche multi, inter ou transdisciplinaire des questions et des solutions envisageables.

L’ethnotechnologie dès ses origines a posé clairement la nécessité de croiser les approches disciplinaires et surtout a mis au cœur de son projet la question de la compréhension du monde d’aujourd’hui, du lien science-technologie-société et surtout de leurs impacts sur la formation et l’éducation. C’est cette nouvelle approche de la formation et de l’éducation liée aux fondements théorique et philosophique de l’ethnotechnologie qui sera articulée dans cette communication. Un croisement sera fait entre ethnotechnologie et approche prospective comme instruments de clarification et de définition de ce qu’est ou devrait être la “société de la connaissance”.

Marie-Anne FONTENIER: Ethnies de la jeune création numérique: communautés réelles, communautés virtuelles? L’artiste se situe entre nomade virtuel et résident d’une communauté. Comment les communautés réelles et les univers virtuels influencent-ils des expériences artistiques contemporaines? Ces expériences sont visuelles, sonores, interactives, sur les écrans (ordinateurs, consoles, téléphones mobiles, écrans géants…), sur le net, dans les espaces urbains avec un dénominateur commun, la créativité et un “laisser passer” le numérique. Leur règle du jeu est de transgresser les règles et créer de nouvelles communautés à travers la “toile” multidimensionnelle, transculturelle, polysensorielle, suscitant un nouveau langage polysémique. L’exposé sera largement illustré par des exemples de la jeune création numérique.

Estelle GARNIER & Martino NIEDDU: La Mutation génétique d’un mythe rationnel: de la raffinerie du végétal à la révolution de la chimie doublement verte? La chimie regroupe probablement l’ensemble des techniques qui ont le plus contribué à révolutionner les modes de vie; l’Association américaine de chimie (ACS) continue à d’ailleurs à présenter son activité sur son site internet comme révolutionnaire. Dans les années 1980, le poids des excédents agricoles avait amené les agriculteurs à souhaiter contribuer à cette activité révolutionnaire en imaginant la rupture suivante. Ils se sont vus comme “moléculteurs”, fabricants de molécules à l’usage de l’industrie qu’elle soit alimentaire ou autre. Ils orientent alors la recherche vers la mise au point d’une “bioraffinerie” capable de réaliser le cracking de la plante entière. Ce qui ne serait que la revanche des produits agricoles dans leur concurrence de toujours avec le carbone fossile pour lequel on avait été jusqu’à imaginer qu’il entre dans la base de l’alimentation (Bergier, 1972). Or la demande sociétale d’un développement soutenable impose au début des années 2000, aux acteurs de cet effort productif de revoir leur stratégie et de chercher à définir des “feuilles de route technologiques” qui tiennent compte à la fois de la nécessité de trouver des fonctionnalités correspondantes aux qualités intrinsèques des ressources renouvelables et à celle de traiter ces ressources selon des procédés acceptables d’un point de vue environnemental, voire du point de vue des sociétés paysannes.

Pour documenter cette dynamique, et en particulier comprendre comment les technologies disponibles peuvent contraindre et orienter, on mobilisera deux concepts intermédiaires: celui de mythe rationnel et celui de compromis technologique. Le mythe rationnel de la substitution du carbone fossile par le carbone renouvelable qui avait porté l’effort de recherche et d’assemblage de ressources doit alors se transformer. D’où l’idée que les perspectives de développement de produits issus de matières premières agricoles passent par la révolution du paradigme de la chimie doublement verte. Or il s’agit d’un chemin étroit: dans celui-ci, les nouvelles façons de procéder doivent intégrer la complexité, la complémentarité et le caractère combinatoire du système technique contemporain. Or la plupart des objets techniques contemporains ne laissent pas spontanément place à ce paradigme. En effet, ils sont eux-mêmes des compromis entre contraintes fonctionnelles, plus souvent que le produit de stratégies où la combinaison des fonctions permet d’optimiser chacune d’entre elles. L’hypothèse théorique qu’on souhaite poser est que la difficulté de l’émergence de nouveaux produits nécessite de recomposer sous d’autres formes et dans d’autres combinaisons des fonctionnalités, de tels compromis techniques.

Thierry GAUDIN: L’ethnotechnologie en tant que discipline de recherche

L’ethnotechnologie est inspirée de la théorie des systèmes techniques de Bertrand Gille. L’étude des processus d’innovation, devenue de plus en plus développée à partir des années 70, montre clairement, surtout au moyen de monographies, que “l’essence de la technique n’est rien de technique”. La technique y apparaît comme une sécrétion des êtres vivants, une collection d’organes extérieurs au corps, qui souvent ressemblent aux organes des animaux, des insectes en particulier (les pinces, les carapaces…). En se positionnant résolument dans cette logique du vivant, l’existence d’une technique infléchit la manière de penser. De même que le sportif construit un schéma corporel mental en éduquant la maîtrise de son corps, de même le conducteur d’engin intériorise les dimensions et anticipe les mouvements de sa machine. L’informaticien simule mentalement les réponses de ses logiciels. L’adaptation de l’humain à l’outil est parfois longue. Les compagnons disent qu’il faut dix ans pour savoir donner un coup de rabot parfait. La méthode ethnotechnologique ne néglige aucune source. L’histoire en est une, les neurosciences aussi. Mais elle ne peut valider ses approches que dans une démarche d’ethnographie. Comme l’archéologie, elle se permet des vues d’ensemble. Mais il lui faut aussi des observations de cas, qui seules apportent les bases. L’étude détaillée d’un seul objet technique peut révéler des logiques insoupçonnées et structurantes.

Cynthia GHORRA-GOBIN: Reconfigurer nos “espaces publics”. Quelles techniques pour le Développement Durable? La prise de conscience du réchauffement climatique est à l’origine d’un vif débat concernant l’aménagement urbain. En effet au cours du XXème siècle et plus précisément dans sa seconde moitié, les villes ont enregistré, parallèlement à une croissance économique et démographique, une sérieuse extension spatiale sans aucune notion de limite, un processus se faisant souvent au détriment d’espaces naturels ou encore de terres agricoles. Aussi en ce début de XXIème siècle, certains remettent en cause le phénomène de l’étalement urbain et préconisent une densification du tissu urbain alors que d’autres estiment à l’inverse que la faible densité urbaine ainsi que la présence d’espaces verts/naturels facilitant le ruissellement des eaux pluviales peuvent être considérés comme des éléments d’un cadre de vie soutenable. Difficile de trancher ce débat dans l’absolu en dehors de toute référence à un contexte précis. En revanche il peut être proposé et conseillé de porter une attention particulière au processus de reconfiguration des espaces publics, processus susceptible d’enclencher une dynamique de densification en vue d’une certaine compacité de la forme urbaine. Notre intervention a pour objectif de mettre en évidence quelques arguments au profit d’une conceptualisation des espaces publics mettant en scène la “figure du piéton”. Il s’agit également de souligner combien les techniques ne sauraient être les mêmes pour tous les types d’espaces publics et exigent une bonne connaissance du milieu.

Jean-Jacques GLASSNER: Le choix de l’écriture

Deux questions étroitement associées se profilent derrière ce titre. Pour bon nombre d’entre nous, l’invention de l’écriture est associée à des techniques comptables. Une hypothèse qui ne tient plus, à l’étude des données. Que signifie, dès lors, le fait d’écrire? Une gestuelle inédite d’où il résulte un nouveau rapport au monde. Un lien social renforcé. La valorisation d’un certain patrimoine culturel.

Juliette GRANGE: Philosophies de la technique en France et en Allemagne (XIXe-XXe siècles)

Dans cette communication, j’esquisserai à grands traits un bilan critique des analyses théoriques concernant la nature de la technique et les relations entre techniques, cultures et sociétés. Si l’histoire des techniques est une disciplines constituée, la philosophie des techniques est souvent une part subsidiaire de la philosophie des sciences (la technique comme application). Indépendamment, d’un point de vue philosophique général, Heidegger et beaucoup d’autres penseurs (Habermas, Ellul) ont porté l’être-sans-monde, l’aliénation-réification dont la technique serait le vecteur et symbole. S’oppose à cette déploration sur l’âge d’airain de l’industrie la conviction de l’Encyclopédie, l’optimisme mesuré d’Auguste Comte ou de Raymond Aron. Il convient aujourd’hui de se départir de ces différentes analyses qui considèrent “la” technique dans sa généralité, de la houe à l’ordinateur. La réflexion sur les techniques doit s’intégrer à la philosophie politique contemporaine et à l’anthropologie culturelle. Cette nouvelle approche des techniques permettra d’envisager un développement industriel raisonné et une politique républicaine de la nature, qui, l’une et l’autre, nécessitent de penser ensemble techniques et sociétés.

Alain GRAS: Ethnotechnologie comparative: le piège énergétique et la bifurcation socio-technique de la modernité La rationalité technicienne se définit apparemment, selon Max Weber, dans un rapport avec des fins, sans contenu éthique, et elle s’oppose à la rationalité des valeurs mais cette dichotomie est idéale, en ce sens qu’elle décrit un espace mental non historique, dans la réalité cette opposition est complètement fausse. En effet on doit se poser la question du pourquoi qui nous aide à comprendre l’erreur de cette classification dans trois cas précis:
– l’évolution technique est discontinue: tendance et trajectoire ;
– l’évolution technique est soumise à des choix culturels ;
– l’évolution technique n’est pas dictée par la recherche de l’efficacité ou du moins l’efficacité est affaire de valeurs.

Le cas de l’arrivée de la machine thermique est de ce point de vue très instructif, mais aussi d’autres exemples du passé comme des possibilités futures de renouveau de techniques oubliées serviront à alimenter la réflexion sur le futur. en conséquence il n’y a pas d’autonomie du processus technique selon la formule “on n’arrête pas le progrès” et comme le proposait Heidegger l’essence de la technique n’est pas technique. Une anthropologie des techniques doit penser l’avenir comme un mixte d’imaginaire et de potentialités matérielles où l’aléatoire, le pouvoir des dieux, joue un rôle considérable…

Michel GRIFFON: Qu’est-ce que la révolution doublement verte? Le terme utilisé en France est “agriculture écologiquement intensive et à haute valeur environnementale”. Il y a en fait d’autres termes, d’ailleurs fort nombreux, et cette profusion témoigne d’un changement important dans la technologie agricole. Ce changement peut être résumé par deux thèmes: i) utiliser les fonctionnalités naturelles des écosystèmes (leurs régulations) en les amplifiant et en intensifiant leur usage, au lieu de leur substituer des intrants d’origine fossile (entre autres); ii) utiliser ces fonctionnalités naturelles comme source d’inspiration (biomimétisme et bioinspiration) pour produire des molécules nouvelles. Les techniques nouvelles que cela peut générer ont toutes une chose en commun: leur viabilité est associée à leur diversité, au point que l’on puisse dire que, dans ce domaine, on pourrait passer d’une inspiration taylorienne à une inspiration issue du paradigme de la biodiversité. L’exposé énumèrera les raisons pour lesquelles un changement de technologie est devenu nécessaire, donnera des exemples ainsi que des éléments de réflexion sur les nouveaux types de politique publique que cela induit et des nouvelles approches institutionnelles de la recherche.

Denis GUEDJ: Naissance d’un concept, le mètre

Né de la Révolution française par l’action conjuguée, sans équivalent dans l’Histoire, des sciences, de la philosophie et de la politique, cette histoire débute par un coup d’état idéologique. Le peuple, dans ses Cahiers de Doléances, demandent l’uniformité et l’égalité: un poids et une mesure. Scientifiques et politiques répondent universalité. Le matériau philosophique utilisé pour construire le concept du mètre est entièrement tiré des Lumières: uniformité, universalité, unité, raison, nature, système. On est en droit de parler du Mètre des Lumières. Suivant les termes de la loi, l’unité réelle est le méridien terrestre, l’unité usuelle est le mètre. La Terre elle-même est l’unité de mesure ! En instaurant l’égalité devant la loi, la Déclaration des droits de l’Homme proclame qu’il n’y pas de différence de “nature” entre les individus. Le système métrique agit semblablement avec les objets. “Tous les objets sont égaux devant le mesurage, tous seront mesurés avec le même mètre”. La métrisation va de pair avec la marchandisation du monde. Une unité uniforme uniformise le monde.

Bernard HUBERT: Une troisième frontière agraire à explorer La question de la frontière agraire, qui paraissait un peu oubliée, revient à l’ordre du jour, de manière renouvelée dans le cadre de débats récents sur la sécurité alimentaire mondiale. À la première frontière, bien connue depuis le Néolithique, celle de la défriche et de la mise en culture des “terres vierges”, s’en est inexorablement ajoutée une deuxième depuis un peu plus d’un siècle, celle du développement urbain et des infrastructures. Là, les réglementations et le marché foncier font la loi, et il est bien rare que la valorisation agricole puisse faire front aux autres spéculations ou décisions d’intérêt général. Enfin, les nouveaux enjeux environnementaux et sociaux poussent à considérer une troisième frontière, interne au monde agricole et reposant, celle-ci, sur la manière même de concevoir les pratiques de culture et d’élevage. Mais se pose la question des réelles capacités d’émergence de nouveaux choix technologiques (et donc sociaux, économiques, d’aménagement de l’espace, etc.), Le domaine agricole pourrait se trouver déjà pris au piège de la rationalisation technique, dans une sorte de lock in qui rendra bien difficile la conception et la mise en œuvre d’options alternatives… sauf à accepter de significatifs changements de paradigmes !

André LEBEAU: La confrontation aux limites de la planète

Le sujet que je me propose d’aborder est celui des contraintes que va faire peser, sur la société humaine, sa rencontre avec les limites de la planète. C’est aussi celui des risques globaux — c’est-à-dire des risques qui menacent son existence même — auxquels ces contraintes vont confronter l’humanité. Cette réflexion conjuque plusieurs composantes du phénomène. L’évolution technique qui tout à la fois créer le problème, en accroissant indéfiniment le rythme du prélèvement sur les ressources, et qui fournit à l’occasion des solutions temporaires, la croissance démographique démesurée et les inégalités dont elle s’accompagne, la confrontation des réactions ataviques gouvernées par les fondements génétiques de l’espèce et des réactions déterminées par son patrimoine culturel.

Bernard LIETAER: Ethnotechnologie monétaire: leçons pour aujourd’hui Classifions d’abord les sociétés historiques en deux catégories: d’un côté, toutes les sociétés patriarcales (Chine, Mésopotamie, Grèce, Rome, la Renaissance, et nous encore aujourd’hui), et, d’un autre côté, les sociétés matrifocales (qui honorent les valeurs féminines, respectent la femme, et où une image féminine joue un rôle fondamental dans leur vision du divin; ce fut le cas en Egypte Dynastique ou, pendant environ 270 ans, à l’Âge des cathédrales du Xe à la fin du XIIe siècle). On peut alors observer que les sociétés patriarcales ont en commun l’imposition par une hiérarchie du monopole d’une monnaie rare, avec un taux d’intérêt positif qui encourage l’accumulation et la concentration. En contraste, les sociétés matrifocales utilisent un double système monétaire: une monnaie pour le commerce à longue distance similaire à celle utilisée par les sociétés patriarcales contemporaines; et un second type de monnaie pour les échanges locaux qui est créée par les utilisateurs eux-mêmes, sans intérêt ou dans les cas plus sophistiqués avec un demeurage (un taux d’intérêt négatif qui encourage systématiquement la circulation de cette monnaie). Vingt-cinq ans de travaux utilisant la théorie de la complexité sur la quantification d’écosystèmes naturels ont abouti récemment à pouvoir mesurer avec précision les conditions de leur durabilité systémique. La condition principale est que la diversité entre les agents et les interconnexions entre eux doivent se situer dans une fenêtre assez étroite autour d’un optimum qui encourage plus la résilience que l’efficacité du système. Ces conclusions s’appliquent à tout réseau complexe, indépendamment de ce qui circule dans le réseau. Cela peut-être de la biomasse dans un écosystème naturel, de l’information dans un système biologique, des électrons dans un circuit de distribution électrique, ou de la monnaie dans une économie. Quand on applique cette approche à notre système monétaire moderne où un monopole monétaire est imposé dans chaque pays, et dans le cas du dollar dans le monde entier, la cause structurelle du mécanisme du crash financier mondial actuel devient évidente. On retrouve la même cause dans les 96 autres crashs bancaires et 176 crashs monétaires que la Banque Mondiale a identifiés dans les trente dernières années. La solution systémique pour éviter des répétitions de ce problème devient claire également: il faut permettre l’émergence d’une diversité monétaire régionale et locale, en parallèle avec l’Euro ou les autres monnaies nationales. En conclusion, le moment semble venu d’apprendre les leçons monétaires provenant de sociétés matrifocales comme l’Egypte et le Moyen Age Central, plutôt que de continuer de vivre dans le paradigme monétaire que nous avons hérité des Grecs et Romains…

Bibliographie

Bernard Lietaer et Margrit Kennedy : “Monnaies régionales: des nouvelles voies vers une prospérité durable”, Editions Charles-Léopold Mayer 2009

Philippe MALLEIN: Techniques, paradoxes et lien social Dans la société du numérique et de la connaissance vers laquelle et dans laquelle nous évoluons, toutes les dimensions identitaires des individus sont mobilisées comme savoirs et savoir-faire au travail et hors travail, dans l’entreprise et chez soi, à domicile et en mobilité. On constate en effet que les utilisateurs des nouvelles technologies d’information et de communication construisent des enjeux identitaires forts dans cet usage. Ces enjeux identitaires s’expriment dans de nouveaux rapports au temps, à soi, aux autres, au territoire,à l’action, à l’organisation, au savoir, au pouvoir, au marché. Ces nouveaux rapports se caractérisent par la présence de paradoxes qui font exister ensemble des phénomènes et des valeurs considérés auparavant comme incompatibles, comme contradictoires. L’utilisateur veut, à la fois, gagner du temps et perdre du temps, rendre publique son intimité et rendre intime l’espace public, vivre séparé-ensemble avec les autres, associer l’espace réel et l’espace virtuel, bien réaliser une tâche et plusieurs tâches en même temps, associer une organisation anticipée et une organisation de dernière minute, associer raisonnement déductif et raisonnement inductif, vivre un rapport de maîtrise et de compagnonnage à la technique, mêler le payant et le gratuit. Enjeux identitaires et paradoxes constituent donc les clefs de compréhension du nouveau procès de création de valeurs économiques, sociales et culturelles dans la société du numérique. Pour innover aujourd’hui dans “le sens de l’usage”, il faut bien comprendre ces paradoxes et s’appuyer sur eux pour “penser paradoxa” en conception d’innovations technologiques.

Norbert PAQUEL: Technologie et système de santé

La relation entre la technologie, la santé et la société est ambiguë et contradictoire: la santé est un des domaines qui progresse et évolue le plus vite du point de vue des sciences et des techniques pendant qu’en même temps le caractère purement humain, non scientifique, est constamment réaffirmé (“la médecine n’est pas une science!”). La pharmacie, les biotechnologies et la génétique fascinent et inquiètent, en tout cas dans les médias, mais tout le monde en redemande. Les techniques d’exploration et de surveillance sont à la pointe de l’imagerie comme des nanotechnologies et en général de l’électronique et de l’informatique. Enfin, les systèmes d’information passionnent, avec des résultats décevants, les politiques de tous les pays. Dans le même temps, la santé est sortie du dialogue singulier du cabinet médical comme de l’hôpital — malgré la forte résistance des uns et des autres. L’accroissement de son poids dans la publicité de tous types de produits est spectaculaire, et le Web est empli de sites et de débats. S’opposent ou se mêlent, chez les professionnels comme dans le public, une vision éclatée et dans un sens large mécaniste du corps, avec des pratiques très technicisées et se référant au moins à l’evidence based medicine et des approches globales de la personne, du groupe et du mode de vie. De plus en plus, le patient, les associations, des organisations diverses, s’expriment, contrôlent, interviennent. Le Web permet des fonctionnements nouveaux et Google Health n’est pas loin.

Or, la santé forme aussi une puissante structure sociale, que l’éveil des patients et l’impact économique remettent profondément en cause. Le domicile, la rue ou le supermarché sont maintenant aussi des lieux de soins et de prévention, ou vont le devenir. La communication, la création d’espaces médico-sociaux personnels, communautaires, collectifs sont à l’ordre du jour et la rencontre entre cette banalisation et la sophistication extrême des techniques pose à tout le moins problème. Pour comprendre les évolutions actuelles, il faudra sans doute reconsidérer ce qu’a été le mouvement qui s’inverse actuellement dans les pays développés et qui avait conduit à distinguer une santé traditionnelle qui n’avait jamais vraiment disparu et des hauts lieux mystérieux de la technique dans les grands hôpitaux. Il s’agit de définir une nouvelle répartition des rôles mais aussi d’accepter un débat sur les objectifs de l’effort technique et économique consenti et sur les services et produits proposés, au risque sinon d’une fuite en avant technologique dans une confusion sociale croissante.

Jacques PERRIAULT: Pratiques numériques et modèles de connaissance

Dans cette communication, je reviens sur la notion d’empreinte de la technique que j’ai proposée en 1984 (Culture Technique N°4), pour tenter de comprendre quels sont les modèles de connaissance en cours d’émergence au sein des générations apparues depuis l’utilisation quasi généralisée des ordinateurs et des télécommunications. Par modèle de connaissance, j’entends un ensemble organisé de pratiques, de fonctions sociocognitives et de valeurs qui permet de comprendre le monde. Dans le champ des pratiques, je privilégierai la question de l’identité et celle de la localisation. Les sites personnels et les blogs manifestent un accroissement sensible de l’exhibition de soi, avec l’objectif fréquent de conquérir la considération d’autrui et de conforter de ce fait l’estime que l’on se porte. A titre d’hypothèse, ces deux variables sont ici considérées comme les composantes d’un lien social d’un nouveau genre qui se construirait pour ces générations dans l’espace virtuel. Par ailleurs, de nombreuses pratiques recourent simultanément à la géolocalisation et au temps réel, tout se passant comme s’il s’agissait de vérifier à tout instant le maintien en état des configurations sociales dont on relève. Corrélativement, de nouvelles fonctions mises en œuvre s’exercent depuis l’individu en mouvance dans l’espace, réel ou virtuel. On y trouve le cheminement, notion centrale issue du jeu vidéo et d’Internet, ainsi que tout l’appareillage sociocognitif de repérage, de découverte et de construction de connaissances qui en découle. Enfin, les valeurs d’altérité, de collectif et de réciprocité apparaissent dans la toile de fond de cette nouvelle scénographie. Leur raison d’être semble bien in fine la survie dans une société de plus en plus incertaine.

Christine PROUST: L’enseignement de la métrologie en Mésopotamie: de l’uniformisation des apprentissages à la standardisation des pratiques

De nombreuses sources nous informent sur divers aspects des pratiques métrologiques en Mésopotamie. Parmi elles, les plus abondantes sont sans doute les sources scolaires. Destinés à la destruction par leurs auteurs, ces brouillons d’écoliers sont parvenus jusqu’à nous en grand nombre, grâce à leur support d’argile et à leur réutilisation comme matériau de construction. Des tablettes scolaires métrologiques ont été trouvées dans la plupart des grands sites de Mésopotamie et des régions voisines. Dans cette communication, je présenterai ces sources et la façon dont elles témoignent du rôle de la métrologie dans la formation des scribes, des pratiques de calcul savantes et professionnelles, de la notion de mesure dans la tradition mathématique paléo-babylonienne, des modalités de diffusion des savoirs en Mésopotamie, des phénomènes de standardisation.

Pierre QUETTIER: Co-évolution des arts martiaux et de la société japonaise

Les arts martiaux se donnent pour mission de conférer à leurs pratiquants les moyens non seulement de survivre mais aussi de vivre dignement dans les conditions de leur époque. Nous examinerons, dans un premier temps, comment les techniques (les kata) de ces arts japonais opèrent une telle transmission — donc influence —, en elles-mêmes et par le biais des circonstances de leur mise en œuvre. Puis, donnant en exemple quelques techniques essentielles, nous montrerons concrètement comment elles interagissent avec l’époque.

Gonçalo D. SANTOS: How ‘green’ is Chinese traditional agriculture?

Technology, development, and environment in rural South China Chinese ‘traditional’ agriculture is often praised for its achievements in terms of productivity during the pre-modern period. Historically, these achievements are linked to a series of radical social transformations from the 10th century onwards that allowed the dissemination of new forms of agricultural technology leading to a significant increase in food production and rural living standards. In clear contrast with the ‘green revolution’ of the second half of the 20th century, this early endogenous agricultural revolution was neither based on modern scientific knowledge nor on modern technological apparatuses such as chemical fertilizers and industrial machinery that have proved very costly to the natural environment. In this paper, I want to establish a dialogue between the Chinese historical experience and recent worldwide calls for the need to reformulate global strategies of agricultural development in terms of a so-called ‘doubly green’ model – one that is concerned not just with questions of economic productivity but also with questions of ecological sustainability. My goal is to ask the question of whether the Chinese historical experience can be used as a source of inspiration for this new ‘doubly green’ developmental agenda. The discussion will draw primarily on my long-term fieldwork experience in a village community in South China, providing a critical summary account of the process of transformation of the local ‘traditional’ practices of wet-rice farming during the last five decades.

Kiran VYAS: Le don de l’Inde, la connaissance du zéro et de l’infini

Le monde d’aujourd’hui est géré par l’ordinateur et Internet. Il est très intéressant de comprendre que l’informatique n’utilise que 2 signes de base le 0 et le 1. Mais est-ce qu’on comprend vraiment ce qu’est le 0? Le 0 signifie “rien” ou “le vide”, “le nul”, il signifie l’absence. Le chiffre 0 est une contribution indienne pour la connaissance des mathématiques. Bien sûr, c’est le système décimal qui a facilité nos opérations d’addition, de soustraction et de multiplication. D’une part, 0 signifie au niveau de l’esprit créer le vide, calmer ou apaiser le mental, un mental silencieux, un mental maitrisé, c’est-à-dire un mental sans pensées. Chaque personne aspire par sa méditation à ce silence intérieur. D’autre part, 0 dans sa relation de multiplication réduit tout à 0 et dans sa relation de division, on dit qu’on ne sait pas ce que cela signifie ou peut donner mais on l’exprime par le signe de l’infini, quelque chose d’incommensurable, au-delà de notre compréhension. Pour un indien, cette recherche de l’énergie inépuisable, que ce soit avec le yoga, l’énergie de la Kundalini ou par ses prières quotidiennes à l’un des 33 000 dieux et déesses n’est rien d’autre que cette recherche de l’énergie inépuisable et infinie. Si un indien est assez fort en informatique ce n’est pas seulement grâce à sa connaissance scientifique mais plus par sa vraie connaissance, peut-être cachée, peut-être même pas connue de lui-même mais c’est par cette connaissance du 0 ou cette envie d’apaiser le mental, cette connaissance de l’infini ou de l’aspiration au Divin. Tout cela n’a qu’un objectif, aller vers l’autre chiffre, le 1 ou l’unité. C’est comme cela que l’esprit indien dans sa diversité incroyable (dans l’art, dans les langues, dans la cuisine, dans l’art des vêtements…) n’a qu’une seule unité, une seule aspiration, l’unité ou l’union ou le yoga.

Bibliographie

  • Guérir par l’Ayurvéda – éditions Presses du Châtelet – 2008
  • La science secrète des marmas – Recto-verseau – 2007
  • Le yoga – éditions Marabout – 2007
  • Yoga du souffle- éditions Adi Shakti – 2007
  • Le massage indien de tradition ayurvédique – éditions Adi Shakti – 2001
  • L’Ayurvéda au quotidien – éditions recto-verseau – 1996

Avec le soutien de la Fondation pour le Progrès de l’Homme, de Prospective 2100 et de Renault SA

 

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