Téléport de Bercenay-en-Othe

Communications planétaires

Téléport (station terrestre de télécommunication par satellite) de Bercenay-en-Othe, 2008. Le plus grand téléport européen en 2014.
Cliché Serahug, Creative Commons, source Wikipedia.fr
 

Rappel du texte fondateur de Prospective 2100 pour ce programme séculaire mondial

Dans n’importe quel endroit du monde, y compris dans la forêt ou sur mer, chacun peut appeler n’importe quel correspondant et être appelé en cas d’urgence au moyen d’un smartphone. Les humains vont  pouvoir donner corps aux « villages planétaires », réaliser la prédiction de Mc Luhan. Mais la conscience mondialiste prend du retard, et les particularismes peuvent réactiver leurs intransigeantes agitations.

Une infrastructure puissante et fiable de télécommunications est la condition du développement des petites entreprises, donc de la prospérité économique, et du maintien de la démocratie. Le programme mondial comprend un ensemble de services d’information, non seulement les services publics de première nécessité (transports, annuaires, secourisme), mais aussi l’accès aux bases de données pour l’étudiant, le consommateur, l’artisan et les autres professionnels des villages transnationaux en cours de constitution.

Ce que nous appelons économie procède de la circulation, condition de l’échange. Les collectivités rurales traditionnelles vivaient pour l’essentiel en autarcie. Par rapport à la production, la circulation n’y mobilisait qu’une faible part des ressources. Avec l’industrie, les proportions se sont inversées. La plus grande part circule et passe par le marché. Même à la campagne, les exploitations concentrent leurs activités sur quelques produits et, pour le reste, achètent leur nourriture au marché.

En quittant le système autarcique, on remet en question la mentalité repliée sur elle-même qui l’accompagne. Les hommes, qu’ils le veuillent ou non, deviennent interdépendants. Ils sont obligés de se parler. Ce changement de civilisation, qui fait irrésistiblement l’unité de l’espèce humaine, n’a pas immédiatement suivi le développement des télécommunications.

Pendant quelques décennies, en effet, les pouvoirs ont résisté. Ils ont d’abord mis sous bonne garde les installations télégraphiques, puis nationalisé les compagnies téléphoniques et veillé à ce qu’elles n’aillent pas trop vite équiper le public. Enfin, ruse suprême, ils ont encouragé la diffusion de la télévision dans tous les foyers, espérant confusément mettre les spectateurs sous influence, en leur faisant digérer en permanence informations et spectacles aseptisés et normalisés, qui ne les concernent pas personnellement, faisant ainsi régner une irréalité de bon aloi jusque dans les familles.
On sait néanmoins qu’il va leur falloir accepter une communication décentralisée, qui donne à chacun des possibilités de communications privées aussi riches en image et en son que la télévision.

D’autre part, la transmission de l’écrit par courrier électronique, ainsi que d’autres services nouveaux, transforment progressivement le courant des échanges. Des phénomènes inconnus surgissent inopinément, telle la déstabilisation mondiale de la finance.

À cause de la communication moderne, on ne peut déjà plus raisonner sur l’avenir dans les mêmes termes qu’autrefois. Non seulement les certitudes s’évanouissent, mais les concepts vacillent. On sait que tout sera autrement, mais on ne sait pas encore très bien dire comment.

Pour comprendre ce monde étrange qui nous attend, proposons quelques idées simples : d’abord la distinction entre la communication centralisée (la télévision, la radio…) et la communication décentralisée (le téléphone, internet…). La première est porteuse de pouvoir, la seconde, au contraire, de micro-initiative et des fonctionnements de la société civile. La structure politique s’en ressent : dès l’installation du téléphone, on voit les pouvoirs centraux décliner, et les municipalités, les régions et les corps intermédiaires prendre de l’importance.

Cela s’explique fort bien par un phénomène mécanique : l’engorgement du centre et la paralysie aux extrémités amènent naturellement les acteurs à contourner l’autorité, non par esprit d’indiscipline ou de révolte, mais simplement pour pouvoir faire ce qu’ils ont à faire.

Inversement, les hommes proches du pouvoir sont atteints d’irréalité. Très peu sont capables de prendre conscience qu’en accumulant des responsabilités qu’ils n’ont pas le temps d’assumer, ils paralysent, par l’effet des attentes inutiles qu’ils engendrent, le fonctionnement des institutions dont ils ont la charge. Il en est de même dans les entreprises. Pour la même raison, les structures centralisées, à mesure que les communications modernes se développent, deviennent moins performantes que celles qui sont décentralisées. Les grands groupes industriels, pour cette raison, constatent la fin du taylorisme, et se fractionnent en unités à taille humaine.
Dans ces conditions, en quoi consiste un programme mondial de communication ? D’abord, pour les décennies qui viennent, à connecter à internet les pays et les régions qui ne le sont pas encore. Pour préciser les choses, on peut distinguer, en gros, trois catégories de pays :
Les plus équipés, soit plus de 70% d’internautes. L’Europe, les Etats-Unis, le Japon, les “dragons” orientaux.
En cours d’équipement, soit  40 à 60 pour cent d’internautes : L’Europe de l’Est, l’Afrique du sud, la Maroc et la Tunisie, l’Amérique du Sud, la Chine et l’Inde.
Sous équipés, soit moins de 10 lignes pour cent habitants :  l’Afrique sub saharienne. Ces proportions évoluent vite : en moyenne mondiale, la proportion d’internautes augmente d’environ 2% par an. Dans une quinzaine d’années, plus des trois quarts de l’espèce humaine seront connectés.
Remarquons en passant les cas de l’Europe de l’Est, de l’Afrique du Sud et de l’Amérique du Sud. Ces trois régions, vers la fin des années 1980, ont passé le cap des 10 lignes téléphoniques pour cent habitants. Elles ont connu des processus de démocratisation parallèles. Alors que l’une se libérait de la bureaucratie communiste, l’autre renonçait à l’apartheid, la troisième se libérait de dictatures militaires “de droite”. Ce n’est sans doute pas une coïncidence, mais bien une relation de cause à effet : le réseau permet de contourner les pouvoirs à l’ancienne. Par contre, quand le gouvernement chinois, centraliste depuis des millénaires, a voulu reprendre en main une situation qui lui échappait, il a pu le faire. Les terribles événements de la place Tien an Men ne sont sans doute plus possibles depuis que, au début du 21ème siècle, la Chine a à son tour franchi le seuil de 10 lignes pour cent habitants.
Depuis l’an 2000, la planète est donc en transition. Elle entre dans l’ère de la communication, à mesure que l’Internet tisse sa toile. Le maintien de disparités accentue les écarts, perpétue les incompréhensions et accroît les risques de conflit. Le programme vise donc en premier lieu à accélérer la construction du réseau par dessus les particularismes et les appropriations locales. Il est clair que l’époque des “monopoles nationaux” est terminée. La compétition s’installe entre les opérateurs, alléchés par l’immensité de la manne.

On commence à sentir la nécessité d’une autorité régulatrice internationale, veillant au maintien d’une concurrence loyale.
Le niveau actuel des régions les plus connectées constitue seulement un palier, correspondant à la forme de tertiarisation intermédiaire que nous connaissons. Il est clair que la connexion ne va pas s’arrêter là. Nous allons vers des niveaux d’équipement d’une ligne par personne, portable de surcroît, par laquelle l’usager pourra gérer plusieurs communications simultanément (par exemple, consulter une base de données en temps réel pour fournir une réponse immédiate à son correspondant en ligne).

Avec cet outil, deux interlocuteurs pourront travailler ensemble à distance sur le même document, par exemple un contrat ou un dessin technique. Il est portable et muni d’un répondeur incorporé, de manière à pouvoir enregistrer les messages même si l’on est absent, occupé ou en conversation avec un autre correspondant.

On voit dès maintenant combien les métiers financiers sont transformés par l’accès immédiat aux cotations du monde entier. Le métier d’agriculteur l’est tout autant, car la connaissance des cours permet de contourner les intermédiaires, et de réorienter sa production de la manière la plus rentable. Le métier d’enseignant le sera encore plus, par l’accès en temps réel à des documents pédagogiques audio-visuels pertinents et à des logiciels de contrôle des connaissances. Mais les communications changent encore plus radicalement la vie pour les situations isolées ou critiques : la sécurité des personnes âgées, par exemple, mais aussi la sécurité en mer ou en montagne.

Si la planète devient un lieu de promenade partout et pour tous, nous le devons aux communications modernes. La météo par satellite, la surveillance de l’état des récoltes et des pollutions, l’accès à toutes sortes d’informations utilitaires sur les voyages, la Nature, les marchés, la documentation technique, transforment complètement notre manière de décider au quotidien.
Il ne faut pas, en cette matière, limiter non plus le raisonnement en adoptant un point de vue trop utilitariste. Ce qui est en jeu est d’une toute autre ampleur. Les échanges économiques ont eu pour effet de “briser la glace”, en obligeant les humains à se parler par dessus les particularismes et les frontières. Ils ont aussi, à cette occasion, créé de nouveaux êtres sociaux, les entreprises, dont l’activité se déploie maintenant sur le monde entier. Ce mode d’organisation des sociétés, succédant à la féodalité, présente des caractères plus modernes. Il est fongible, car les entreprises naissent et meurent. Il est relativiste, car l’employé n’est obligé à la subordination que pendant les horaires de travail, et dans le cadre limitatif des lois sociales. Demain, qu’en sera-t-il ? Comment imaginer le stade suivant, où les communications introduisent un facteur de rapidité et de délocalisation supplémentaire ?
La première idée qui vient à l’esprit est celle de l’autonomie. En réponse à la complexité, à l’hyperchoix qu’apporte la profusion d’information, les décisions doivent être de plus en plus décentralisées, jusqu’à l’individu lui-même. Les termes d’intelligence répartie, d’individuation sont autant de manières de désigner ce processus, dont la contrepartie est une exigence plus grande de fiabilité.

La subordination à l’ancienne n’est plus la régulation principale. Le travail se fait souvent en “free lance”. La relation entre le pouvoir et le talent, autrefois à l’avantage du pouvoir, change de pondération, et devient à l’avantage du talent. A l’intérieur même de l’industrie, on redécouvre les valeurs artisanales, le goût de l’ouvrage bien faite, l’engagement et l’accomplissement de soi dans le métier. Simultanément, la taille des unités (en nombre de personnes) diminue. On peut parler d’un processus d’artisanalisation de l’économie.
A la réflexion, les perspectives qu’ouvre cette ère de la communication sont plus vertigineuses encore. Nous étions une espèce humaine divisée en tribus, jalouse chacune de son territoire, prêtes à lutter à mort pour le contrôle de ressources vivrières, énergétiques, ou autres. La mise en réseau du monde introduit la négociation partout. Nous devenons partie d’un tout organique, comme un neurone dans un cerveau, participant, chacun à sa place, à la constitution et au fonctionnement d’un être plus grand. Les organisations deviennent neuro mimétiques, elles se structurent comme des populations de neurones. La question de la conscience se pose alors autrement. Chacun est un être conscient, mais on peut dire aussi qu’il participe imperceptiblement à la constitution d’une conscience planétaire, dont les flux d’information circulent dans cet immense réseau de communication. Cette évolution sera perçue par quelques uns comme une perte de dignité et d’autonomie. Mais n’est-elle pas la condition de la paix et de l’équilibre avec la Nature ?

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