Habiter les mers

Habiter les mers

Illustration : carte des océans.
Plus l’océan est vert plus la vie marine est dense.
Plus l’océan est violet moins la vie est présente.

[Présentation en cours de discussion et travaux]

Rappel du texte fondateur de Prospective 2100 pour ce programme séculaire mondial

Depuis un siècle, la population s’est déplacée vers les côtes. Celles-ci sont maintenant surpeuplées et défigurées. Elle va sauter le pas et s’installer sur l’eau. Ce seront des cités flottantes, sur remblais ou sur pilotis de plusieurs milliers, voire millions, d’habitants. Les composants techniques sont prêts : énergies du soleil, des vents et de la houle, aquaculture, agriculture hydroponique, dessalement, télécommunications par satellites.
On peut maîtriser leur développement pour éviter de polluer l’océan. Ces cités marines auront diverses vocations : loisirs nautiques, production d’aliments issus de la mer, enseignement, recherche et industries de pointe (technopoles). L’habitat maritime offrira une qualité de vie accrue. La circulation, l’approvisionnement en eau, le traitement des déchets seront simplifiés. Fabriqué en série, cet urbanisme sera plus économique près des côtes où le prix des terrains est devenu exorbitant (baie de Tokyo, Côte d’Azur…). Mais il faut en premier lieu réviser la législation du domaine maritime, conçue autrefois pour d’autres technologies.

Le mouvement des vagues, le bruit du vent, épreuve toujours nouvelle face aux éléments régénère l’homme. C’est comme un grand nettoyage, une purification qui chasse les miasmes urbains  et ne laisse subsister que l’essentiel. Il faut se réjouir de vivre dans un siècle où de cette expérience est possible, “mener sa barque” apprend les choses de la vie bien mieux que la plupart des autres enseignements.
En plus, le travail de prospective sur le 21ème siècle convainc que se construiront des cités marines de grande taille, au point que le peuplement des océans, des mers et des lacs atteindra plusieurs centaines de millions au vingt deuxième siècle. Cette conviction s’appuie sur des raisonnements, dont voici l’essentiel.
D’abord, l’aspect technique : tout est prêt pour s’installer sur les eaux. Les télécommunications, avec leurs paraboles, leurs satellites et les réseaux de localisation automatique rompent l’isolement et donnent à la vie en mer une sécurité accrue. Le dessalement permet l’alimentation en eau douce. On sait capter l’énergie du soleil, celle du vent et, dans une certaine mesure aussi celle de la houle. L’aquaculture au voisinage de la surface et l’agriculture hydroponique procurent l’autonomie alimentaire. La possibilité d’installer des cités relativement indépendantes des approvisionnements terrestres est donc là, il suffit de la saisir. Mais le voudra-t-on ?
Sans doute, pour la raison suivante. Le prix de certains terrains côtiers est devenu exorbitant. Depuis une cinquantaine d’années, la population a migré vers les côtes. Elle s’est entassée dans des immeubles avec “vue sur la mer”. La plupart des grandes villes du monde sont côtières ou lacustres. Cet attrait pour l’eau ne fait qu’augmenter, et l’on pressent le temps où les villes, ayant saturé le littoral, l’ayant même souvent défiguré, vont sauter le pas et s’établir sur les océans. S’y ajoute le fait que la montée des eaux due au réchauffement climatique obligera à transformer profondément certaines installations portuaires ou littorales en les rendant, dans la mesure du possible, flottantes. Toutefois, il ne faut pas se dissimuler les difficultés que posent les risques de tsunamis.
On voit déjà poindre les projets là où le mètre carré est le plus cher du monde, au Japon : Celui proposé par la société Taisei est un immense Fuji Yama au milieu de l’eau, de huit cents étages et 4000 mètres de haut (treize fois la tour Eiffel, les quatre cinquièmes de la hauteur du Mont Blanc), pouvant accueillir 700 000 personnes ! Une autre société, Nikken Sekkei, a proposé une grande île artificielle circulaire, de deux kilomètres de diamètre, avec 600 hectares de superficie habitable. Sa construction demanderait dix ans. Un lac intérieur de 250 hectares servirait aux loisirs. Les circulations se feraient à l’intérieur des bâtiments, de manière à réserver l’extérieur aux habitations. Sur le plan architectural et technique, l’idée des “terrains artificiels”due à l’architecte japonais Kikutake paraît ouvrir de nouveaux horizons. Imaginez un serpent qui se mord la queue, posé sur l’eau. Mais, au lieu d’être rond, comme un serpent normal, celui là est triangulaire. Sa crête est une poutre sinueuse, à quelques dizaines de mètres au dessus de la mer. Son ventre plat est au niveau de l’eau, délimité par deux autres poutres parallèles. Entre chacune d’elles et la crête se trouve une surface inclinée, à laquelle sont accrochés le bâtiments. Au centre du corps, à la place de la colonne vertébrale, il y a les transports en commun et les circulations. Le principe de construction est industrialisable. Le projet précédent (Nikken Sekkei) en est une application particulière.
Au delà des projets titanesques, on entend dire maintenant au Japon que, sans doute, l’archipel est bien petit. La société nipponne s’y sent à l’étroit. Mais, si l’on y rajoute les deux cent milles des eaux territoriales, alors l’occupation des mers le rend tout à fait suffisant, compte tenu des perspectives démographiques du 21ème siècle. Ce ne sont sans doute pas des projets isolés et spectaculaires qui se réaliseront, mais de véritables plans d’urbanisme sur les eaux. Le premier sera sans doute celui de la baie de Tokyo ou de la baie d’Osaka, avec un aéroport et une ville sur les eaux. Il sera mis en cohérence avec le déménagement, actuellement en discussion, de la Capitale japonaise. Pourquoi une partie ne deviendrait-elle pas marine ? D’autres projets suivront. Les japonais ont les moyens de réaliser et de transférer leur technologie à d’autres régions du monde.
Pour comprendre l’enjeu des cités marines, il faut en effet les replacer dans un raisonnement plus global, celui de la techno Nature. À chaque stade de l’évolution, l’homme inscrit de plus en plus fermement dans la Nature son ordre intérieur. Cette façon de faire, consistant à penser le cadre de vie d’une manière de plus en plus précise, cohérente et détaillée avant de le réaliser devrait se poursuivre et s’amplifier. C’est en effet une programmation dans l’esprit des nouvelles technologies. Nous irions donc, non seulement vers des structurations de villes existantes, mais aussi vers la construction d’espaces de vie nouveaux, dans des sites jusqu’alors inhabités. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui a déjà commencé : les villes nouvelles de l’après guerre, pour désengorger le cœur des grandes cités, puis les stations de loisir, que ce soit en montagne ou au bord de mer, enfin les technopoles, où cohabitent des recherches, de l’enseignement et des industries de pointe.
Si maintenant nous poursuivons cette logique anticipatrice, nous trouvons inévitablement le développement de cités marines sur notre chemin. Celles-ci, en effet, sont construites sur un espace libre, la mer. Certaines seront flottantes, d’autres sur remblai, quelques unes sous-marines. Elles peuvent être industrialisées plus aisément encore que les villes terrestres car le concepteur, n’ayant pas à subir les contraintes d’un terrain particulier, peut prévoir et même normaliser les formes, les articulations et les agencements. L’évacuation des déchets (après traitement) est plus facile. Les circuits d’eau, d’énergie et d’information sont inscrits dès la construction. On peut même imaginer que soient dès le départ, inscrits dans la géométrie des lieux, la circulation des personnes (métros, trottoirs roulants..) et celles des paquets tenant lieu de poste. L’acheminement des matériaux se fera, bien entendu, par bateaux, plus économique que le transport terrestre. Il y a donc de bonnes raisons de penser que ces cités sur l’eau pourraient être moins coûteuses en investissement et en fonctionnement que les villes à terre. Si donc se présente le défi de loger de grandes masses de population errantes dans des lieux économiques, en vue d’une accoutumance aux formes modernes de civilisation, elles offrent des possibilités qui ne seront certainement pas à négliger.
Mais les premiers développements seront ailleurs. Déjà, en Europe, l’architecte Spoerry a démontré l’attrait de la qualité de vie “les pieds dans l’eau”. Ce ne sont pas encore des cités marines en pleine eau. Elles témoignent néanmoins de l’intérêt que les clientèles fortunées et les organisations de loisir porteront à cette forme d’urbanisme dès qu’elle sera disponible. Un autre architecte, Jacques Rougerie, poussant plus loin encore l’amour de la mer, a proposé des constructions sous-marines, qui présenteraient l’avantage supplémentaire d’être en permanence à l’abri des tempêtes. Il y aura des candidats pour vivre sous l’eau, mais sans doute moins nombreux qu’au-dessus.
L’accueil favorable du public aux nouvelles formes de bases de loisir nautique montre en tous cas une évolution de la relation avec le milieu aquatique. L’eau devient un milieu de plus en plus familier. Nos grands parents ruraux la craignaient. Nos enfants s’y ébattent joyeusement. L’invention du détendeur Cousteau-Gagnan et des bouteilles de plongée a offert au grand public, dès après la seconde guerre mondiale, la possibilité extraordinaire d’évoluer sous l’eau au rythme lent des poissons. Les jeux nautiques d’autrefois se doublent maintenant d’une nouvelle accoutumance au monde sous-marin.
Le programme “habiter les mers” vise d’abord à préciser les différentes formes que pourraient prendre la vie sur les océans, les mers, les lacs, les rivières et les marais au cours des prochaines décennies. C’est d’abord un travail de conception d’ensemble, pour différents modules, tels que :
-un module “village de vacances” pour deux mille personnes, avec des équipements variés de sports nautiques et sous marins.
-un module “technopole aquatique” pour vingt mille habitants, avec un ensemble universitaire, des emplacements pour les industries de pointe, une ferme marine, et tous les services urbains d’une ville moyenne.
-un module “cité d’affaires-port franc” pour deux cent mille personnes, avec des équipements portuaires et des emplacements pour les industries de transformation, ainsi qu’un téléport et une cité d’affaires, capables d’accueillir jusqu’à des sièges sociaux de multinationales.
-un module mégapole marine, pour deux millions d’habitants, avec des transports en commun, une production alimentaire autosuffisante, et un système éducatif complet.
Dés l’étude préalable, les différentes fonctions sont articulées entre elles : les circulations, l’approvisionnement en eau et en électricité, les communications téléphoniques et le cablage, l’évacuation des déchets, la résistance aux intempéries, la prévision des avaries. Le parti architectural reflète cette économie générale. Il est aussi conçu en vue d’une logique d’industrialisation, avec, autant que possible, de la préfabrication en série. À cet égard, le choix des matériaux est essentiel : rigides ou souples ? allégés ou alourdis ? étanches, résistants à la corrosion marine… Ce choix s’exprime aussi dans les structures, qui travaillent soit en compression, comme les constructions terrestres, soit en tension, comme les gréements de bateaux, soit encore en membranes, comme structures gonflables. Le milieu marin, à cause de ses intempéries, oblige le constructeur à étudier tout l’art de plier sans rompre.
Pour rendre possible l’éclosion de telles constructions, il ne suffit pas de travaux techniques. Il faut aussi une législation du domaine public maritime et côtier qui ouvre le droit de construire auprès des côtes. Ces législations, dans certains pays, datent de plusieurs siècles. Elles ont été faites pour interdire ou pour préserver, et non dans un but d’aménagement, à l’époque techniquement hors de portée. Même si l’on peut espérer des cités marines en pleine mer, au delà des deux cent milles, la plupart des demandes se manifesteront très certainement au voisinage des côtes, souvent même liées au rivage. Or les lois en vigueur sont totalement inadaptées à de tels projets. Il en résulte que ceux qui se sont quand même construits, l’ont été en dérogation, en catimini ou à la va-vite, et n’ont pas respecté la qualité des sites. S’il faut maintenant mettre à l’étude une législation appropriée de la construction sur les eaux, c’est bien pour faire prévaloir la qualité de la vie, et éviter une vague de promotions sauvages, défigurant les côtes et polluant les rivages. Ce sera donc une des tâches du programme que de faire mettre à l’étude un cadre juridique, ayant valeur internationale, pouvant servir de recommandation pour les différents pays.
A plus long terme, certains scientifiques imaginent qu’avec du sang artificiel et des branchies greffées, des humains pourraient vivre en permanence dans l’eau, retrouvant ainsi le milieu naturel de très lointains ancêtres. Dans la techno nature où nous vivons désormais, tout a été rêvé par l’homme avant d’être fabriqué. La technique moderne est l’incarnation de rêves anciens. Celui du retour au milieu aquatique des origines est toujours là. Il attend son heure. Peut être nos enfants le verront-ils. Les rêves finissent par devenir réalité.

Au service de la prospective mondiale depuis 1991