Scénario pour le 21e siècle

Introduction

Chacun prend ses décisions selon sa vision personnelle du futur, souvent instinctive et même implicite. La prospective ne consiste pas à prévoir, mais à travailler les représentations que l’on se fait de l’avenir, à la lumière de la raison, en utilisant les données objectives disponibles. Ainsi, la construction de visions claires et objectives peut servir de base à des décisions plus efficaces et mieux comprises de ceux qui les appliquent.
Les vues présentées ici résultent de plus de 20 ans de travail impliquant plusieurs centaines de spécialistes. Les premiers résultats en ont été publiés sous le titre “2100, Récit du prochain siècle”, Payot 1990. Depuis, ce travail n’a cessé de s’enrichir.

Le scénario : une approche par l’ethnotechnologie

Notre expérience de la politique d’innovation jointe à la pratique de la veille technologique nous a amené à formuler, dès la fin des années 70, l’hypothèse d’un changement de civilisation d’ampleur comparable à la révolution industrielle. Une analyse plus détaillée, s’appuyant sur deux enquêtes “delphi”, la première impliquant 300 experts et la seconde, au début des années 80, 1200, a donné forme à cette nouvelle transformation.
Ensuite, une comparaison avec les données historiques de la révolution industrielle et aussi de la mutation du haut Moyen âge (1100-1300) nous a convaincu que ces grands bouleversements, qui chacun s’étendent sur deux siècles, étaient assez comparables et s’articulaient autour de quatre pôles que nous avons pris l’habitude de disposer en croix :

croixfr

Le seul problème que nous a posé ce schéma est l’avenir des relations de l’espèce humaine avec la biosphère. D’abord, nous avions écrit les manipulations génétiques comme élément central. Puis nous avons réalisé que ces manipulations n’étaient pas vraiment dans la ligne de la nouvelle civilisation cognitive. Elles étaient plutôt le prolongement, dans le registre du vivant, de l’esprit de l’industrialisation. Alors, nous avons remplacé l’expression “manipulations génétiques” par “jardin planétaire” évoquant le projet de reconstruire un équilibre, une symbiose entre l’espèce humaine et la nature, prenant en considération la biodiversité.

Pour étudier ces grandes transitions de civilisation, nous avons construit une nouvelle approche de l’histoire s’appuyant sur l’analyse des interactions technique-société, approche que nous avons appelée “ethnotechnologie”. D’un coté, la société produit la technique, c’est le processus d’innovation, de l’autre la technique transforme la société par une rétroaction souvent imprévue. Une des conséquences de cette rétroaction est, dans bien des cas, le remplacement de la classe dirigeante.

La transition européenne médiévale est basée sur un renouveau des techniques agricoles, qui s’accompagne d’un accroissement significatif de la rationalité : La capitalisation des expériences, la sélection des semences et des animaux, l’usage du fer dans l’outillage agricole, la construction de moulins à eau puis à vent, sources non spécialisées d’énergie… Cette évolution fut accompagnée par les monastères, qui avaient à l’époque le monopole de la diffusion des connaissances. Ils fonctionnaient comme des centres de recherche technique, échangeant leurs expériences à travers l’Europe. C’est aussi l’époque de la création des premières universités (Bologne, Oxford, Paris). Bien des techniques furent importées du monde arabe, qui lui même les avait ramenées de Chine (le papier, la boussole, le gouvernail d’étambot, la poudre, la soie…)

L’histoire de la “révolution industrielle” est mieux connue dans le public. La concurrence des cotonnades indiennes et la rareté de l’énergie due à la surexploitation des forêts créent, dès le début du 18ème siècle, un contexte difficile dans lequel les mines de charbon et la mécanisation du textile sont apparues comme des solutions acceptables, malgré leurs inconvénients. Le système métrique, dû à la Révolution française, la standardisation et la précision accrue des mesures permit la délocalisation des productions, leur développement à travers les fabrications d’armements étant stimulée par l’agressivité européenne. Au 20ème siècle, la substitution du pétrole au charbon engendra une période de facilité sans égale, période qui touche à sa fin. Simultanément, la technique industrielle et son mode de vie se sont répandus dans le monde entier, engendrant une énorme activité de transport, de la pollution, du changement climatique, le déclin de la biodiversité et l’épuisement des ressources naturelles. L’axe structurant de l’époque industrielle est “matière-énergie”, cohérent avec une philosophie “matérialiste”.

Nous avons pris l’habitude d’appeler la transformation présente “révolution cognitive”, en référence aux “sciences cognitives” et compte tenu de l’immense pouvoir de transformation des technologies de l’information. L’axe structurant figure dans le schéma ci-dessus en vertical, allant de la vie au temps. Le traitement d’information, en effet, s’appuie sur une “contraction du temps”. L’unité du microprocesseur est la nano-seconde, celle de la commutation optique sera la femto-seconde… la philosophie qui sous tend cette nouvelle ère n’est pas aussi évidente que le matérialisme. Comme les machines vont plus vite que les neurones, les capacités intellectuelles sont mises au défi, la manière dont la réalité est perçue et comprise devient une question ouverte, en même temps que se mettent en place, par essais et erreurs, des tentatives de pilotage du mental du public, d’où résultent des bulles financières et des crises de confiance.
Qu’est-ce que la vie ? La réponse à cette question est probablement la clef des visions du futur. Nous savons maintenant que, paradoxalement, les êtres vivants ne sont pas faits de matière. La matière traverse les corps, elle est constamment renouvelée. Les êtres vivants sont des structures d’information qui donnent forme à la matière. En plus de ce premier changement de point de vue, un autre déplacement conceptuel apparaît, plus important encore pour l’organisation du monde. L’interprétation usuelle de Darwin, pendant l’époque matérialiste, s’était focalisée, sous l’influence de Spencer, sur l’évolution comme résultat de la “lutte pour la vie” (dont s’inspiraient à la fois les marxisme et le libéralisme). Mais en relisant Darwin et ses successeurs (Gould, Jared Diamond, Ameisen, Tort…), il est clair que chaque être vivant complexe est fait de la coopération de milliards de cellules, lesquelles ne sont pas en lutte les unes avec les autres, mais au contraire en symbiose. Et les cellules qui ne sont plus utiles à l’ensemble se sacrifient (apoptose).

Ces nouvelles visions créent un déplacement des valeurs qui prendra sans doute plusieurs générations et s’accompagnera peut-être d’évènements dramatiques. Cette révolution des valeurs pourrait, selon nous, se résumer dans le tableau suivant :

[tableau à venir]

En observant plus précisément l’histoire du haut Moyen-Âge et celle de la révolution industrielle, nous voyons la même enchaînement d’évènements, ce qui est un enseignement précieux pour imaginer le scénario de la révolution cognitive. Voici un résumé inspiré d’un tableau plus détaillé du 21e siècle.

[tableau à venir]

Au service de la prospective mondiale depuis 1991